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14 juillet 2021
[Il était une fois sur cent
retour à la case départ.]

Encore un bouquin qui a d’abord cherché sa voix/voie sur mon pense-bête, à partir de quelques fragments mis en ligne. Pour s’en tenir au mode d’emploi, ça tient en un petit paragraphe, placé au début de l’ouvrage : «Tous les pourcentages cités dans ce livre sont authentiques, aucun n’est de pure imagination, même si leurs sources n’apparaissent nulle part. Des années durant, j’en ai noté des centaines dans un carnet, à tout hasard, sans trop savoir qu’en faire, sinon reparcourir avec perplexité ce vertigineux inventaire. Difficile de rompre la glace du monstre statistique, d’échapper à ses ordres de grandeur qui prétendent tout recenser de nos faits et gestes, quantifier nos opinions, mettre en coupe réglée nos vies matérielles. Sous emprise comptable, chacun se sent casé d’office, sondé de bas en haut, profilé sinon déchiffré. Et comme, par définition, l’objectivité fractionnelle manque cruellement d’équivoques, d’écarts atypiques, d’utopies discordantes, on a du mal à y reconnaître la trame irrégulière du vivant. Rien que des chiffres et des non-êtres… mais alors comment nous soustraire au grand dénombrement ? Sans souci d’exhaustivité, j’ai passé ces données brutes au tamis de quelques rêveries interprétatives, pour traquer leurs failles implicites, les confronter à d’autres cas de figure – ces exceptions qui souvent infirment la règle –, en me défiant des fausses évidences, quitte à leur préférer certaines marges d’erreur.»

Pour aller lire des extraits, avoir un aperçu de la critique et mater quelques photos XXL, c’est sur une page du site ici même.

Et comme, dans la foulée de la parution, l’excellent Richard Gatet, de Radio Nova m’a demandé de faire une petite fiction sonore dans le cadre de l’Arche de Nova sur un «monde désirable», j’ai brodé autour d’une hypothèse (le grand partage onirique), en hommage à tous les rêveurs du matérialisme enchanté, depuis Denis Diderot jusqu’à Gabriela Cabezón Cámara, en passant par Charles Fourrier et Alfred Jarry. Ça s’appelle : Les zombies-héros de l’an zéro virgule un. Et même si c’est destiné à une mise en voix, j’en transcrit ci-dessous le verbatim in ex extenso :

«Salut les gens du vieux monde, et bienvenue en l’an zéro virgule un, 2063 dans l’ancien calendrier des pompiers pyromanes. Bon, petit résumé des épisodes précédents, juste avant la sénescence programmée. Donc, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, seuls quelques happy few aristo-ecclésiastiques profitaient du droit à la paresse, et puis est venu le temps des grandes extractions de valeurs marchandes, dans les mines, à la chaîne de montage, et puis enfin en call center, celles et ceusses qui bossaient ont connu plusieurs régimes d’émulation démo-pratique, en bossant toutes et tous à en crever, et réciproquement, CDI jetable, Uber recyclage et CDD-CD en concession perpétuels. Ensuite, la décennie 2020 a sonné le glas du blabla managemental. Vivre ensemble sa no life ? Mon œil, ça rend flou. Alors, ça a implosé en douceur, sans que ça se voie. D’abord, la quasi-totalité des votoyens et votoyennes ont fini par s’abstenir d’urner. Plus d’opinion publique, que des abstentiels à domicile H24 gavés par le marketing viral et des excréments de langage qui puaient de la gueule : fatalité des chances, obligation de résilience, délation fraternelle, la retraite post-mortem, collapsologie positive…

Et hop, du jour au lendemain, un seul hashtag en orbite : No more oxymore ! Par centaines de millions, les gens ont fait faux bond, panne d’oreiller interactive, narcolepsie pandémique sur les trois tiers des deux hémisphères. Même les cadres sup du dernier échelon se sont mis en burn out, à part quelques crypto-rentiers en fake-coins qu’on a foutu au congélo sur ce qui restait de banquise, avec les ours autochtones en voie de régénération. Et après cette grande sieste planétaire, on s’est coordonné à l’horizontale, pour ne plus faire que le nécessaire et le reste au hasard du farniente. Face à un tel krach productif, les places fortes boursières se sont annulées d’elles-mêmes, avec un bon deal in extremis  : le revenu inconditionnel de subsistance à hauteur de deux fois le seuil de pauvreté. 2063 euros à l’heure où je vous parle. Chacun chacune s’est vite trouvé des zones d’activité où se déprendre des gestes inutiles et des routines contre-productives. Attention pas d’angélisme, y’a eu des flottements entre râleurs diurnes et tapageurs nocturnes, entre frugalo-égoïstes et nostalgiques du superflux des biens de consolation, mais bon, mieux valait ces rixes de voisinage qu’un retour à la guérilla psychique du capital-risque. Mais, comme le cortex à l’état de nature a horreur du vide : on avait énormément de temps libre, sauf qu’on était pas préparés à se l’approprier. Les derniers adeptes de taux d’employabilité concurrentiel comptaient là-dessus – un peuple d’oisifs dépérissant de lui-même – pour reprendre le pouvoir sur une main d’œuvre sans droits et presque à l’œil. Et c’est là qu’a surgi l’antidote existo-sensoriel. Un illustre inconnu, technophobe endurci, demeuré cyber-addict sous pseudo, a inventé un procédé d’imageries cérébrales dédiées aux phases du sommeil paradoxal. Sans entrer dans les détails, disons qu’il s’agissait d’un système de neuro-analogie onirique sur petit ou grand écran. On pouvait revoir ses rêves à la télé, home cinéproche, ou les partager en visio-scope, et même organiser des Dreams-clubs privés ou des débats en live dans multiplexes. A partir de là, avec ce sixième sens commun, tout un chacun chacune s’est fait voyant rétro-projectif, plus besoin de professionnels de la culture, ni des icôneries colportées sur le DarkWeb. Mais attention, y’en avait encore qui souhaitaient légiférer sur ce point sensible : organiser à l’école des séances de dodo obligatoire avec notation à la clef. Ou créer un festival des meilleures réalisations mentales selon d’ex-catégories hollywoodiennes. Pire encore, très récemment, un groupe d’omni-vigilants, prônant l’HarmoNuit sécuritaire, s’est mis à prôner un contrôle des cauchemars en circulation pour capturer certaines images suspectes. A l’heure qu’il est, l’éventualité d’une telle intrusion dans nos mauvaises pensées n’est pas totalement à exclure. C’en serait fini des acquis spéciaux de nos anonymaginaires en libre partage. Chaque utopie à ses écueils, en l’occurrence un flicage inter-neuronal en perspective, mais bon, espérons qu’on aura assez d’intelligence collective pour trouver une autre ligne de fuite. On en est là, grêveuses grêveurs, et désolé si ça paraît un peu binaire : soit Roupillon soit Extinction !»

On peut entendre la version mixée par , sur le replay du site de Nova en cliquant exactement là.



18 mars 2021
[La Commune de Paris, vouée aux gémonies –
le chaînon méconnu d'un complotisme d'État.]

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Il y a mille façons de se co-remémorer les 150 ans de l’éphémère Commune de Paris, du 18 mars au 28 mai 1871 : en s’efforçant de rappeler son motif initial (le refus d’un armistice « humiliant » signé par la naissante IIIe République avec le Roi de Prusse, accusant le fossé entre une bourgeoisie « capitularde » désertant la capitale et les assiégés des quartiers populaires agités par un esprit de conquêtes sociales), en restituant la chronologie de cette troisième insurrection parisienne du XIXe siècle ainsi que les 250 décrets émancipateurs promulgués en 72 jours à peine. Malicieusement documenté, le blog de Michèle Audin [ici] s’en charge à merveille. Mais si peu de voix osent aujourd’hui applaudir au massacre des « communeux » durant la Semaine Sanglante, soldant durant la dernière semaine de mai la défaite du Comité de Salut Public récemment élu et la reprise de la Capitale par la soldatesque versaillaise, ce n’était pas le cas à l’époque. Tandis que par milliers les dépouilles d’insurgés étaient jetés à la hâte dans des fosses communes, la cohorte des journalistes, mémorialistes et caricaturistes fidèles à la monarchie et ses valeurs chrétiennes ou ralliés à la figure providentielle d’Adolphe Thiers – « chef du pouvoir exécutif de la République Française » (8 février) et futur Président de la République (31 août) –, se lancèrent dans une surenchère macabre de calomnies dégradantes, d’insinuations diffamatoires, d’amalgames ignobles. Tout était bon pour salir leur mémoire, cracher sur leur tombe, déshumaniser leur cadavre, et faisant ainsi disparaître le corps du délit, innocenter leur massacreurs.

Passons sur les ignominies des littérateurs médiocres et d’écrivains talentueux, dans le même sac d’ordure à cette occasion, Paul Lidsky leur consacré un livre qui épuise le sujet [voir ici] Attardons-nous plutôt sur les réactions à chaud des plumitifs de presse et des faiseurs d’opinion, des plus modérés aux plus venimeux. Qui étaient, à leurs yeux effarés, ces « communeux » ? D’après Joanni d’Arsac, il s’agissait « d’inconnus (…) [ayant] sem[é] l’épouvante (…) au service des plus basses passions » (La Guerre civile et la Commune de Paris, F. Curot, Paris, 1871), « d’insurgés [dont] la mauvaise foi avait son origine aussi bien dans la perversité que dans la sottise vaniteuse et dans l’ignorance », « vautré[s] en pleine bestialité », « produit[s] du vice humain » et de la « criminalité », finalement réduit à des « incendiaires et des assassins [dont l’histoire] est naturellement exécrable ». (Maxime du Camp, Les Convulsions de Paris, 2 tomes, Hachette et Cie, 1980), « de sauvages armés de faulx et de carquois (ils en avaient !!…), de « voleurs déguenillés », de « femelles sordides qui s’en allaient cheveux au vent, faire main basses sur des valeurs souvent considérables » (Eugène Hennebert, Guerre des Communeux de Paris par un officier supérieur de l’armée de Versailles, Firmin Didot Frères, Paris, 1871), bref, en substance d’« un amas putride de honte, de fureurs et de sang, sous lequel disparaissait la physionomie de chacun d’eau, grotesques ou terribles » sinon d’« un lugubre cortège de criminels et de fous composant une danse macabre » où « mille parasites, vermine internationale, se rua[aient] à la grande curée de la société parisienne en décomposition. » (Henry Morel, Le Pilori des Communeux, Lachaux, Paris, 1871).

Parmi ce florilège, Paul de Saint-Victor, enfonce le clou plus profond encore : « Une troupe d’êtres inconnus, révélés pour la premières fois par l’affiche qui portait leurs noms, rappelait, tant ils étaient obscurs, ces bandits masquées ou barbouillés de noir qui escaladent, la nuit, la maison qu’ils vont mettre à sac. Leurs sombres bandes s’ébranlent derrière eux ; elles envahissent la ville désarmée.(…) L’armée de l’émeute, enrégimentée de longue date, cernait de toutes parts les bataillons impuissants de l’ordre. Paris sentit le pied des brigands sur sa gorge. (…) Son personnel tenait le milieu entre la bohème et le bagne : émeutiers de profession, assassins de fraiche date, journalistes tarés, ruffians des faubourgs, aboyeurs des clubs, ouvriers de grèves. » (Barbares et bandits, chapitre XVII, « L’Orgie rouge », Michel Lévy Frère, Paris, 1871)

À ces portraits à charge des « classes dangereuses », il faudrait ajouter deux traits récurrents : leur « ivrognerie » ou leur « folie furieuse » atavique (thèmes chers aux romanciers d’alors), mais surtout leurs origines étrangères. Ainsi, un journaliste de Le Gaulois, concluait-il son édito du 27 mai 1871 en conspuant ces « hordes sauvages que tous les bouges de l’Europe avaient vomies sur notre sol ». Et dans Le Siècle, J. Vilbort surenchérit : « Ainsi finit ce lamentable drame où une bande de scélérats cosmopolites a conçu et tenté de mettre à exécution ce monstrueux projet de détruire Paris. » À compulser la prose anti-communarde, le mot « cosmopolite» revient souvent, comme une idée fixe phobique. Quarante ans plus tôt, après la première révolte des canuts lyonnais, le sorbonnard Saint-Marc Girardin avait stipendié les ouvriers textiles briseurs de machines à tisser dans le Journal des débats du 8 décembre 1831 : « Ces Barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase, ni dans les steppes de la Tartarie. Ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières ». Mise en place, déjà, du fameux « ennemi intérieur ». Au début du XXe siècle, on traitera aussi d’« apaches » les petits-enfants de ces prolétaires iconoclastes. Mais avec les « communeux », la stigmatisation n’est plus d’ordre métaphorique, elle est littérale, ces insurgés ne sont pas de vrais Parisiens, ils viennent d’ailleurs, de province, des pays limitrophes, de l’Europe entière. Peu importe si parmi les 40 000 insurgés arrêtés, on ne compte que 1 725 étrangers (dont 757 Belges, 215 Italiens, 201 Suisses et 110 Polonais), soit tout juste 4 % du total, le soupçon xénophobe est instillé.
Derrière ce préjugé patriotard (censé contrebalancer la collusion des Versaillais avec les troupes prussiennes), il y a comme un loup, ou plutôt un chiffon rouge, c’est L’Association Internationale des Travailleurs (AIT), officiellement fondée en 1864. Toujours dans Barbares et bandits, au même chapitre  « L’Orgie Rouge », on lit ceci : « L’Internationale, cette franc-maçonnerie du crime, dont le drapeau n’a d’autre couleur que celle du sang, trônait et régnait à l’Hôtel-de-Ville. Elle avait recruté les touriers et malandrins de l’Europe entière. Des faussaires polonais, des bravi garibladines, des pandours slaves, des agents prussiens, des flibustiers yankees. (…) Paris était devenu l’égout collecteur de la lie et de l’écume des deux mondes. Il expiait par le cosmopolitisme du crime, le cosmopolitisme de corruption dont il s’était fait si longtemps le centre. » Comme l’a subtilement montré Mathieu Léonard dans le dossier consacré à La Commune du dernier CQFD (n°196, mars 2021): « La thèse du complot de L’Internationale est antérieure à la Commune. Elle apparaît dans la presse bourgeoise européenne dès les grèves de 1867 et surtout de 1868-70. Le proto-syndicalisme qui s’organise dans les centres industriels affolent les patrons qui glosent sur le trésor de guerre de l’Internationale (…) En mai-juin 1869, près de 150 personnes, pour la plupart de l’AIT, sont poursuivies par le ministère de la justice (…) pour complot et participation à une société secrète. » Or, cette thèse conspirationniste va prendre un certain essor dans les semaines qui suivent la Semaine Sanglante.

Selon l’Abbé Auguste Vidieu, « si la Commune s’est implantée au pouvoir pendant soixante-six jours, c’est que les organisateurs de cette orgie criminelle en avaient depuis longtemps préparé et combiné tous les éléments. Car ce n’est pas en l’espace de deux mois seulement que les passions de plusieurs milliers d’individus ont été excitées et allumées jusqu’au délire. Il y a des années que l’œuvre infernale était étudiée dans tous ses détails par cette société qui a rempli le monde du bruit de ses congrès et de la discussion de ses théories : L’INTERNATIONALE. » (Histoire de la Commune de Paris en 1871, Dentu libraire-éditeur, 1871). De même l’officier supérieur Hennebert déplore : « Il ne suffit pas d’avoir frappé les être dangereux qui grouillaient dans Paris ; il faut atteindre les crime partout où il s’enfouit dans l’ombre. Or, on sait, à n’en pas douter, que l’Internationale a jeté de profondes racines non seulement dans les villes, mais dans tous les bourgs, les villages, les hameaux. (…) Le haut fonctionnaire chargé de veiller au salut de la France devra s’attacher à détruire les bandes affiliées à l’Internationale, considérée comme société secrète. » L’avocat Oscar Testut y consacre même un ouvrage entier – L’Internationale, son origine, son but, son caractère, ses tendances – pour dénoncer « sa participation dans le fameux complot des bombes », « divulguer les dictionnaires et alphabets secrets don se servent ses intimes ». Et plaider pour son éradication. Dont acte, deux ans après que le ministre des affaires étrangères Jules Favre ait lancé auprès des ambassadeurs, en juin 1871, la chasse à ces dangereux conjurés internationalistes, la loi Defaure restreint le droit d’association et criminalise l’adhésion à l’Internationale.

La dernière strate de ce procès fait à la première Internationale, on la trouvera dans le livre Les sociétés secrètes et la société du prêtre Nicolas Deschamps (co-écrit avec l’avocat Claudio Jannet, publié chez Oudin Frère, 1874 et promis à plusieurs réédition). Il est le seul à faire explicitement le lien entre un plan prémédité par l’AIT dont serait issu le soulèvement communard et le rôle de la confrérie des Illuminati, fondée par Adam Weishaupt en Bavière, dans la Révolution française. Ainsi la boucle contre-révolutionnaire est-elle bouclée, et revient à sa source : Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme. l’ouvrage de l’Abbé Augustin Barruel, publié en 1798, qui échafaudait l’idée d’une conspiration regroupant Templiers, Rosicruciens et Illuminati, via les cercles de la  franc-maçonnerie, afin de saper le catholicisme et les États européens. On connaît la triste renommée de cette thèse qui a continué d’essaimer avant de devenir un méta-récit délirant au début des années 2000 (à ce sujet, voir mon article «Le pseudo-complot Illuminati» dans le premier numéro du Crieur). Reste qu’on a très rarement souligné l’étape essentielle constituée par la suspicion envers l’Internationale ouvrière dans l’histoire des théories du complot. Et pourtant, à négliger ce chaînon manquant, on négligerait de voir combien le complotisme est souvent d’origine étatique, insinué, légitimé et relayé par des organes du pouvoir en place, et ses thuriféraires. Et dans le cas de la Commune de Paris, sa mise en valeur aura bien servi de cache-misère, au pied de la lettre, dans le but d’occulter la part de spontanéité d’une révolte collective, sa dimension socio-économique et, in fine, l’ampleur de sa répression – 15 000 morts a minima d’après le dernier bilan établi par Michèle Audin (voir ici), alors que côté versaillais, « otages » compris, on en compte moins de mille, sans oublier les 43 500 arrestations, dont plus de 10 000 emprisonnés ou déportés en Nouvelle-Calédonie. Bien sûr, le soupçon envers l’AIT comme « société secrète » ne pouvait pas tenir longtemps la route, faute de crédibilité, tant l’association ne se cachait pas d’être ce qu’elle était : une coalition ouvrière prônant la « grève générale », mais procédant par lettres ouvertes et réunions publiques, n’hésitant jamais à montrer sa couleur, le rouge vif.

L’essor du syndicalisme et des organisations se réclamant de tous les courants du socialisme balayeront dans les décennies suivantes cet angle d’attaque. Personne n’avançait masqué, c’est le mouvement ouvrier qui émergeait à visage découvert, malgré les chapes de plomb répressives. Le complotisme anti-prolétarien ressurgira plus tard, au cours de la Grande Guerre, pour réduire la Révolution russe d’Octobre 1917 à une conjuration « judéo-bolchévique. Mais ceci est déjà une autre Histoire.

Du semi-échec de ces élucubrations contre les «factieux» de l’Internationale, il est cependant demeuré  un biais diffus, un penchant suspicieux et un attrait pour l’hypothèse d’une préméditation clandestine. Et, afin de le démontrer, un art de la falsification conspirationniste, qui anticipe sur les méthodes de propagande du siècle suivant. Tout d’abord, les porte-voix-et-plumes de la «l’ordre moral» Versaillaise vont mettre l’accent sur les ruines d’un Paris livré au saccage. Les albums photos vont abonder, et même des visites touristiques des monuments mis à bas (l’Hôtel de Ville, le ministère des Finances, la Préfecture de Police, le siège de la Cour des comptes et du conseil d’État…), en tout une trentaine d’édifices officiels, incendiés sciemment par les assiégés ou bombardés par les assaillants lors des combats de rue. Le résultat sera douteux, un certain goût de la ruine, néo-romantique, atténuera l’édifiant spectacle d’une « apocalypse » perpétrée par la Canaille.

En revanche, ce qui semble avoir frappé les esprits, c’est l’affabulation à propos de ces « furies »communardes, ravivées d’une antique mythologie, transportant dans des pots à lait des litres de pétrole – ce liquide inflammable qui depuis une décennie à peine servait à remplir les anciennes lampes à huile – pour allumer partout des incendies. Les dessinateurs en ont croquées des centaines, échevelées, mal fagotées, possédées par un esprit diabolique. Ces pyromanes au féminin, on les a donc affublées d’un néologisme qui a fait florès : « les pétroleuses » (sans variante mâle bizarrement, aucun pétroleur). Et comme a pu l’écrire Karl Marx : «Cette histoire [de pétroleuses] est l’une des plus abominables machinations qu’on ait jamais inventées dans un pays civilisé.»

On a, pour alimenter la rumeur versaillaise, accusé certaines insurgées de ces attentats incendiaires, aucune n’a avoué, et les tribunaux ont fini par délaisser ce grief et les condamner pour d’autres motifs. Sans doute, fallait-il punir symboliquement l’émergence de ces nombreuses femmes, arborant parfois les uniformes de la Garde Nationale, tenant des barricades ou des clubs influents, et les décrets qui les émancipaient (pension versée aux veuves de Fédérés mariées ou non, aux enfants illégitimes ou naturels, égalité des salaires homme/femme pour les instituteur.trices, versement d’une pension alimentaire pour permettre aux femmes de se séparer de leur mari, projet sur le droit de vote des femmes, lutte contre la prostitution…).

Sans oublier le plus pittoresque et détestable ouvrage, Le Sabbat rouge, du photographe Jules Raudnitz, associé au sculpteur Pierre AdolpHennetier, offrant dix épreuves stéréoscopiques, dont on ne donnera ici qu’un échantillon, coupé en sa moitié :

On dirait une curiosité d’Art brut, si ce n’était un tableau vivant de l’infernale conjuration des damnée(e)s de la terre. Au bout du compte, le mythe médiatico-judiciaire de la pétroleuse a pris le pas sur d’autres mensonges éhontés, franche misogynie et attrait fantasmatique obligent. Une conjuration de « mégères », d’« hystériques », de « soiffardes », de « buveuses de sang », rappelant aux notables la grande-peur des aristocrates en 1790 quand les sans culottes entonnaient le dernier couple du « Ah ça ira ira » / Les aristocrates à la lanterne / Ah ! ça ira, ça ira, ça ira / Les aristocrates on les pendra / Et quand on les aura tous pendus / On leur fichera la paille au c… / Imbibée de pétrole, vive le son, vive le son / Imbibée de pétrole, vive le son du canon. »

Il n’y a qu’à regarder de plus près ce cliché d’Ernest Appert, le photographe des « Crimes de la Commune », nous montrant les femmes insurgées à la Prison des Chantiers, en août 1971, elles sont portées sur la bouteilles…

Mais à y regarder d’encore plus près, on s’apercevrait que, comme toutes les photos de cette série, le falsificateur en chambre noire Appert a usé de deux subterfuges : la reconstitution des scènes avec des figurante(e)s et, ici, le collage de portraits individuels dans la foule…

Tous ses célèbres clichés des événements (exécutions des « otages » entre autres) sont des photomontages, réalisées par après. Aujourd’hui, on appellerait ça des fake views…

Or, tout comme son collègue Eugène Disdéri qui avait inventé le « portrait-carte »en 1854  et prêtait ses services à la Préfecture de Police pour repérer les individus recherchés, Ernest Appert a participé au « Missel des communards », avec les portraits qu’il avait réalisé pendant la Commune, légués aux forces de l’ordre pour les aider dans leur traque aux insurgé(e)s. Et chaque révolution servant aussi de leçon aux concepteurs du maintien de l’ordre, c’est en 1874 que la Préfecture parisienne se dote d’un service de photographie. Le futur bertillonnage anthropométrique (face et profil) en découlera archétypant le « criminel-né », fichant les déviants de tous poils, après s’être fait la main sur les «communeux ».



12 mars 2021
[Genet , un cinéaste en puissance(s)
dans le dernier numéro de la revue Europe.]

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Alors que l’IMEC fait paraître un catalogue comportant une somme d’inédits puisés dans la récente donation de Roland Dumas à l’IMEC, Les valises de Jean Genet, présenté par Albert Dichy avec tout le nuancier de son savoir panoramique, la revue Europe consacre dans son numéro de mars un fort dossier à l’œuvre de Jean Genet, coordonné et introduit avec une passion contagieuse par Melina Balcazar. On y trouvera deux puissantes réflexions sur son théâtre et un focus plus nécessaire que jamais sur les quinze dernières années de l’auteur, période de compagnonnage politique in situ avec les Black Panthers ou les Palestiniens et de sédimentation textuel de son roman testamentaire Le Captif amoureux. Invité à y mettre mon grain de sel, j’y ai arpenté les rapports de l’écrivain avec le cinéma, un empêchement fusionnel qui, du début des années 40 à la fin de sa vie, l’aura tenu en éveil et en échec.
Ci-dessous, de larges extraits de mon article (sans ses notes).


Si Jean Genet n’a réalisé qu’un seul court-métrage, ce n’est pas faute d’avoir essaimé de nombreux projets scénaristiques jusqu’à l’approche de sa mort. Une envie de cinéma, presque inexistante au regard de sa bibliographie et pourtant d’une acharnée persistance. Et ceci, dès la signature, en mars 1943, du contrat de Notre-Dame-des-Fleurs, impulsé par Jean Cocteau, via son secrétaire Paul Morihien, secondé par Robert Denoël. Un premier contrat presque fantoche puisque le livre serait vendu « sous le manteau » en pleine Occupation, mais riche d’enseignement quant aux ambitions initiales de Jean Genet détaillées dans une liste de titres à venir. Parmi romans, pièces, poème, […] figure bel et bien un scénario intitulé Les Guerriers nus écrit en 1942, semblant avoir fait l’objet, au printemps 1944, d’une transposition théâtrale, sans suite. Jean Genet a 33 ans, un pédigrée d’orphelin fugueur, voleur de raretés bibliophiliques et taulard pédéraste. Sitôt forcée la porte de Cocteau, le voilà prêt à digérer tous les genres littéraires et à y associer le cinéma, à être l’intrus prodigieux en toutes matières et toutes façons.
À moins qu’on puisse voir la chose sous un angle moins intentionnel ou conquérant, et supposer que sa passion d’écriture rentrée, nourrie en secret depuis sa prime adolescence de lecteur compulsif et de réprouvé rural, hésite à trouver son terrain d’aventure, multiplie les tentatives souvent inabouties, cherche la structure adéquate où faire son nid de couleuvres, un cadre compatible avec les zigzags mémoriels de son phrasé : poème, drame, récit, fiction. Or, à peine amorcée sa période d’euphorie créatrice (1942), le scénario fait partie du nuancier des possibles. […] L’écrivain François Sentein se souvient d’ailleurs qu’en 1942 « Genet était passionné de cinéma, rêvait de devenir réalisateur » et que, dans sa chambre d’hôtel, la pile des manuscrits en cours « comprenait une bonne part de pièces de théâtre et de scénarios de film » qu’il comptait présenter à Cocteau.
Qu’un auteur en éclosion inscrive d’emblée le scénario parmi ses lignes de mire, la chose n’est pas banale, et même rarissime. Pour en juger, revenons deux décennies en arrière. […] C’est du côté des poètes qu’il faut aller chercher, parmi l’avant-garde voyant dans le cinéma muet la revitalisation de la poésie par d’autres moyens. Citons d’emblée Blaise Cendrars qui, avant de devenir coscénariste d’Abel Gance pour J’accuse puis réalisateur en 1921 d’une Vénus noire — dont la copie a brûlé —, publia au lendemain de la Grande Guerre le livre-objet La Fin du Monde tournée par l’ange Notre-Dame, dont le collage textuel transposait les techniques du découpage filmique. Dans la nébuleuse surréaliste, on pense à Antonin Artaud qui, persuadé que le cinéma annonçait « un tournant de la pensée humaine », s’y consacra corps et âme jusqu’au début des années trente, avec vingt-deux rôles d’acteur et quinze scénarios, dont La Coquille et le Clergyman, réalisé en 1927 par Germaine Dulac ; on pense également à Robert Desnos qui, fasciné par le « plus puissant des stupéfiants cérébraux », offre en 1928 un « fantôme de scénario » à Man Ray, en l’espèce un poème, dont le photographe s’inspira pour le court-métrage L’Étoile de mer. Cette même année, un autre proche du surréalisme, Benjamin Fondane, publiait à Bruxelles Trois scénarii : Ciné-Poèmes, œuvre par essence « intournable » selon l’auteur, mais peu lui importait alors. […]

Cette génération de poètes multiplia les scénarios voués non pas à l’échec, mais à une poésie séquencée pour l’image, inventant à bas bruit un genre transitoire, incomplet et virtuel : le scénario comme ciné-poème. […] L’arrivée du « parlant » à la fin des années vingt sonne le glas de cette expérimentation, la plupart des auteurs suscités prédisant que le cinéma sonore se plierait à une visée platement réaliste, narrative, psychologique — bref « bavarde », selon le mot de Fondane. […] Exception majeure, nous ramenant au vif de notre sujet, Jean Cocteau, réalisa le Sang d’un poète en 1930, produit par le Vicomte de Noailles, qui finançait au même moment L’Âge d’or de Luis Buñuel. D’évidence, ce moyen-métrage doit beaucoup aux libres associations inconscientes des surréalistes, bien que son audace porte le sceau d’une contrefaçon plus académique, empesée par la voix-off de l’auteur. Reste que cette pépite filmique, mettant un point final à l’utopie ciné-poétique des années vingt, fait encore partie de la légende qui auréole le Prince des poètes à l’heure où Genet fait sa rencontre.

Huit ans plus tard, au printemps 1950, l’ex-taulard menacé de relégation a brûlé les étapes : deux de ses pièces, Les Bonnes et Haute Surveillance, ont été montées dans des salles parisiennes et ses quatre romans seront bientôt panthéonisés en « œuvre complète » chez Gallimard. Le voilà qui délaisse pourtant la voie royale de la réussite pour se consacrer des mois durant au tournage d’Un chant d’amour. […] Pour s’improviser réalisateur, Genet ne bénéficie pas d’une production à la hauteur de sa fulgurante renommée. C’est Nico Papatakis — Gréco-éthiopien sans le sou ayant atterri à Paris pendant l’Occupation et révolté à fleur de peau devenu en 1947 tenancier de La Rose rouge à Saint-Germain-des-Prés — qui propose de financer le projet de l’écrivain, avec lequel il entretient depuis 1944 une amitié tumultueuse. Il lui prêtera aussi les sous-sols de son cabaret pour installer le décor principal. […] Pour ce film, nulle trace du moindre texte préparatoire. Côté acteurs : aucune tête d’affiche, des amateurs recrutés parmi les « mauvaises fréquentations » de Genet à Pigalle : Bravo, un mac et coiffeur, jouant le prisonnier le plus âgé, le danseur Coco-le-Martiniquais jouant le détenu noir ; ainsi que deux amants de l’écrivain : Lucien Sénémaud — dédicataire après-guerre du poème éponyme Un chant d’amour — et Java pour le gros plan sur les mains balançant d’une fenêtre à l’autre un collier de fleurs. Quant aux perspectives commerciales, néant. Le film a beau avoir coûté plus de cinq cent mille francs, il n’a pas été soumis au visa de censure, vu sa sensualité exacerbée, sinon pornographique, inexploitable en salles. […]. Jean Genet renouait là, à l’orée de sa sanctification par l’illustre préfacier Sartre, avec la sulfureuse réputation de ses premières éditions « sous le manteau ». C’est aussi cela que ce coup d’éclat cinématographique lui apporta, le goût de l’aventure artistique clandestine retrouvée. […] Maintenant que ses pires outrages littéraires sont portés aux nues par l’intelligentsia progressiste, Un chant d’amour refonde un écart originel, réarme sa rupture liminaire, le rend à nouveau irrécupérable. Et, de fait, le film rejoint aussitôt l’Enfer des œuvres infâmes. […]


En 1954, Henri Langlois le programme dans une version expurgée, mais la séance est annulée in extremis. Dix ans plus tard, une projection, organisée par Jonas Mekas à la Film’s maker cooperative de New York, est interrompue par la police. Peu après, en Californie, d’autres tentatives provoquent des poursuites judiciaires. Sur le sol français, en revanche, la malédiction d’Un chant d’amour connaît une ultime péripétie au milieu des années soixante-dix. Nico Papatakis qui, pour obtenir le visa du CNC, a falsifié la date de tournage et le paraphe de Genet, le fait concourir dans une sélection de « premiers films », dont il remporte le prix. Ignorant tout du subterfuge, Genet refuse sa part de la récompense et, dans une lettre publiée dans L’Humanité, qualifie le court-métrage « d’esquisse d’une esquisse », avant d’attaquer en justice son ex-ami producteur, devenu à son tour réalisateur et, entre déni et dépit, un « ennemi déclaré »parmi tant d’autres.
[…]
Revenons au printemps 1950. Un chant d’amour bénéficia aussi de la généreuse protection de Cocteau, dont l’aura filmique le disputait désormais à celle du poète, après le succès de La Belle et la Bête imposant au lendemain de la Libération son goût du merveilleux. C’est lui qui offre à Genet sa propriété de Milly-la-Forêt pour tourner les scènes en extérieur du film — l’échappée belle onirique de deux détenus mitoyens en pleine nature bucolique —, séquences qui interrompent le rituel en vase clos du film : bouffées de désirs empêchés entre taulards aux torses nus, danses lascives en quête d’un impossible partenaire, sous la surveillance inquisitrice d’un regard aux aguets dans l’œilleton de la porte qui attise le fantasme autant qu’il le soumet à une menace permanente. Mais justement, cette scénographie pénitentiaire rappelle celle du premier tableau du Sang d’un poète. On y voyait un poète à demi dénudé, s’avancer dans le couloir d’un hôtel, coller son œil indiscret à chaque trou de serrure et découvrir au fil des portes successives : l’exécution d’un révolutionnaire au chapeau mexicain, puis les ombres chinoises de mains tenant des aiguilles, puis une fillette se terrant au plafond comme par magie pour échapper aux coups de martinet de sa mère et enfin un divan pourvu d’un disque hypnotique d’où surgissent les membres puis la tête d’un travesti. La coïncidence des deux dispositifs — une enfilade de portes et sa fonction voyeuriste —, atteste moins d’une influence directe du premier film de Cocteau sur Un chant d’amour que d’une source commune : la sensibilité ciné-poétique des années vingt. [...]

Un chant d’amour résulte pourtant d’une influence plus contemporaine, celle du cinéaste californien Kenneth Anger, féru de surréalisme et d’occultisme, dont le précoce court-métrage Fireworks était à l’affiche du Festival du Film maudit de Biarritz en 1949. On y voit un jeune homme en chemise blanche lynché par des marins en uniforme, avant qu’un feu d’artifice interrompe cette mise à mort, puis qu’un arbre de Noël s’embrase plein cadre, cédant la place à une scène d’amour avec un musculeux partenaire masculin. Genet semble avoir été marqué par ce brûlot cinématographique — alternant des plans sur le visage du héros et les visions fantasmo-phobiques qui l’assaillent, jusqu’à un final d’un homo-érotisme explicite, tout comme Cocteau justement, parrain de ces festivités. […] Les proximités frappantes d’Un chant d’amour et de Fireworks remettent ainsi en perspective les sources ciné-poétiques du film de Genet dans un courant qui lui survécut tout au long du XXe siècle de manière underground : le cinéma expérimental.

Fuir les chausse-trappes du succès, faire un doigt d’honneur hors champ et retrouver la quiétude familière de l’opprobre avec ce film maudit d’avance, c’eût pu être pour Genet une piste à suivre pour conjurer une période de doutes entre 1949 et 1954. Pourtant, s’il se remet aussitôt à un autre scénario, ce n’est pas ce chemin buissonnier qu’il choisit d’emprunter, mais un réalignement sur des codes narratifs proches du néo-réalisme italien, dont deux œuvres semblent l’avoir marqué : Païsa et Sciascia. Son nouveau projet porte successivement plusieurs noms, Mademoiselle, puis Les Rêves interdits ou L’Autre Versant des rêves. […] D’évidence, le village où se situe l’action prend bien pour modèle Alligny-en-Morvan, là où les jours de marché le pré-adolescent avait découvert le cinéma sous chapiteau, s’inspire de sa maison d’ardoise jouxtant l’école, de son lac ressemblant à l’Étang-Neuf où le petit Jean allait s’isoler pour dévorer des romans populaires, de ses forêts avoisinantes, bref de cette topographie mémorielle qui gouverne les flash-backs sur l’enfance de Louis Culafroy, alias Divine, l’héroïne travestie de sa première fiction. Quant aux deux protagonistes principaux de l’histoire : la nouvelle institutrice à la beauté glacée et aux pulsions pyromaniaques […], mais surtout un bûcheron polonais (ou italien selon les versions) — dont la nonchalance virile et l’agilité à capturer les vipères aimantent le désir des habitantes —, figure de l’étranger honni par la rumeur villageoise en rappelant une autre, celle de Carlo Guarnieri, le bûcheron transalpin qui pêchait des serpents à Alligny, évoqué sous le nom d’Alberto dans Notre-Dame des fleurs.
Ainsi ce nouveau projet change-t-il radicalement la donne, recyclant des matériaux personnels déjà transfigurés dans ses romans selon les codes d’un drame passionnel hétérosexualisé, et donc plus compatible avec une exploitation commerciale : le désordre libidinal causé par l’arrivée dans un milieu rural de deux corps étrangers. En substance : l’attirance que la maîtresse d’école au glamour raffiné éprouve pour l’irrésistible bûcheron saisonnier la poussent chaque soir à mettre le feu à des granges ou à empoisonner le lavoir, autant de crimes qui sont imputés à ce bouc émissaire aimé en secret, dont elle précipite la perdition, jusqu’à son lynchage final par des paysans en furie, au lendemain de leur première nuit d’étreintes dans les bois, non loin du lac où l’institutrice finira par toucher le fond de ses désirs contrariés.
Le 24 juillet 1951, Genet, témoin lors du mariage d’Anouk Aimée avec Nico Papatakis, offre un état final du scénario à l’actrice pour qu’elle y joue le rôle-titre, espérant ainsi que son mari produira le film, comme il l’avait fait l’année précédente pour Un chant d’amour. Vu l’ampleur du projet, il est question de proposer le script à un cinéaste plus chevronné. Dès lors, le charme est rompu et l’écrivain va rivaliser de désinvolture, à la mesure des concessions qu’il s’est imposées pour répondre aux normes dramatiques d’un long-métrage. Avec ce scénario normalisé sous la forme d’un récit entrecoupé de rares dialogues, il a sans doute eu l’impression de trahir les secrets ressorts de ses proses antérieures, en les linéarisant, sans accroc ni diversion, en les privant du « je » composite qui épaississait son mystère au gré de fantasmes contradictoires, en les dépouillant de leurs effets de montage justement.
[…]
En 1964, Tony Richardson, figure emblématique du free cinema anglais ayant réalisé l’inoubliable La Solitude du coureur de fond en 1962, découvre le script et adopte son titre initial : Mademoiselle. Il a eu vent du projet maudit via le scénariste Ben Maddow et son complice cinéaste Joseph Strick, tous deux venant d’adapter une version américaine du Balcon pour l’écran. Jeanne Moreau est toujours partante. […] Une fois de plus, Genet consent, de mauvaise grâce et contre une forte avance, à remodeler les dialogues. Le voilà installé à Norwich, en Angleterre, non loin de son compagnon d’alors, le champion automobile Jacky Maglia, mais l’annonce du suicide d’Abdallah, en mars 1964, lui ôte toute énergie créatrice. Le contrat est pourtant signé en septembre 1964, Genet se remet au travail dans une chambre du Hilton à Londres, avant de disparaître du jour au lendemain, sans un mot pour le cinéaste. Le tournage a tout de même lieu dans un hameau enclavé de Corrèze avec une équipe franco-britannique. La projection officielle du film au Festival de Cannes, le 13 mai 1966, s’achève sous les huées. On reproche au réalisateur anglais d’avoir sali la ruralité française, mais aussi d’avoir donné une facture platement réaliste à cette fable peu crédible. Critiques injustes à revoir le film aujourd’hui, subtilement interprété dans un clair-obscur troublant et d’une totale fidélité au script de Genet, entre densité corporelle et durées contemplatives. Quant à l’écrivain, cette réception négative ne le concerne plus, pur malentendu à retardement, […] lui qui vient de créer un scandale retentissant à l’Odéon avec Les Paravents, lui qui n’aspire plus désormais qu’à un nomadisme mutique.

Entre-temps, de 1952 à 1958, avec Le Bagne, Genet est rattrapé par un « rêve antérieur », la topographie mentale, quasi abstraite, de l’univers pénitentiaire que l’écrivain, ayant bénéficié de la grâce présidentielle en 1949, avait épuré à l’extrême dans son court-métrage. Il envisage d’abord les moyens du théâtre, mais avec une distribution très élargie : des gardiens, des nègres à l’affût, un directeur, un économe et assez de forçats pour figurer une ronde dans la cour, sans oublier les voix allégoriques de la Lune et du Soleil. D’où sans doute l’idée que le cinéma pourrait mieux répondre à une telle ambition panoramique, alternant rituels collectifs et focus individuels […]. Et, des années durant, Genet passe du brouillon d’un « drame pédérastique » tramé dans le décor scénique d’une prison plantée au milieu de nulle part au découpage scénaristique d’une intrigue assez mince […]. Pour le film, il multiplie les notes d’intention relevant plus de sa quête poétique d’irréalité palpable, mais qui, dans la perspective d’images animées, relèvent de l’idée fixe, d’un mirage infernal en orbite sur lui-même.
[…]
C’est son aura anglo-saxonne qui va pousser Genet à retenter sa chance du côté du cinéma, tandis que qu’en janvier 1974, à Londres, la pantomime musicale Flowers, chorégraphiée par Lindsay Kemp en hommage à son premier roman, fait événement. […] L’année suivante, l’écrivain reçoit une autre commande de Christopher Stamp, ex-manager de The Who et coproducteur du film d’opéra-rock Tommy. Dans ce nouveau scénario intitulé Divine — […] qui fait partie de la récente donation de Roland Dumas à l’IMEC — Genet exhume la plupart des personnages de son premier roman (outre Divine Mignon, Notre-Dame, Gorgui, ainsi que tout l’aéropage des Folles montmartroises), mais il en a cependant exclu l’ordonnateur principal : lui-même. Pas une trace de la rêverie démiurgique de son alter ego taulard dans le script. Autre mutation majeure, il déplace les micro-intrigues de Notre-Dame des fleurs dans une autre période, à cheval sur la fin de l’Occupation et les débuts de la Libération. « Ce film se déroulera donc sous deux occupations : l’Allemande et l’Américaine. », conclue-t-il dans un bref préambule au tapuscrit. D’où l’importance prise par le contexte historique, permettant d’alterner l’imbroglio érotico-sentimental issu de la fiction originelle avec des scènes de recrutement des GIs aux USA parmi les travestis noirs de New York ou de Sans Francisco et, pour les gradés, parmi des cow-boys du Texas si « racistes » qu’ils auraient aussi bien pu se ranger « du côté d’Hitler ».

Autre piste inédite, l’imminente débâcle allemande conduit à une rafle massive des Folles par la police française et la Gestapo, suivie d’une retraite forcée dans un appartement chic, près de l’Arc de Triomphe. […]Seul personnage affecté par ce glissement temporel, Gorgui Sek endosse le rôle d’un lieutenant portoricain, manquant à l’appel de ses frères d’armes parachutistes canadiens planqués dans une carrière sous la Butte, depuis qu’il a déserté ses devoirs militaires pour mieux chérir Divine. Autant d’ajouts et d’aménagements qui, par la subterfuge d’un montage parallèle, préservent la restitution des épisodes-clefs du livre — de la trahison de Mignon au procès en Assises du jeune Notre-Dame promis à la guillotine —, mais surtout le mariage carnavalesque de Divine qui, placée en ouverture, se mue au terme du scénario en des obsèques plus tapageuses encore, la défunte s’élevant dans les nuées sur une « pissotière volante », en route vers Compostelle, puis les Vosges, avant qu’on assiste aux pompes vaticanales de sa canonisation, à Rome. Quant à la distribution, on sait par Paule Thévenin qu’en 1975 Genet rencontra dans un restaurant londonien l’acteur pressenti pour jouer le rôle-titre, David Bowie, qui s’était d’ailleurs travesti pour l’occasion. De fait, son prénom, « David » apparaît dans le script sitôt qu’il prend en charge des interludes proprement musicaux.
Avec cette nouvelle tentative avortée — dont on ignore les raisons de l’échec —, […] on mesure aussi combien, depuis la fin des années soixante, son compagnonnage avec les Blacks Panthers aux États-Unis, les Fédayins en Jordanie ou les travailleurs immigrés en France, l’ont resynchronisé avec son époque et sorti de l’éternel retour à la case prison. Faisant fi de certains anachronismes, sa relecture seventies de Notre-Dame des fleurs donne lieu à plusieurs conciliabules entre le Noir Gorgui et un Arabe « vendeur d’oranges » installant une fraternité de point de vue, incluant la contreculture gay des Folles, dans une sorte d’alliance arc-en-ciel face à la domination blanche, dont le « jeu à la con » des Allemands et les Alliés n’est à leurs yeux qu’une « petite guerre tribale ». […] Ainsi la refonte filmique de son premier livre porte-t-elle l’empreinte d’un Genet écartelé qui, sous l’emprise d’une politisation anti-impérialiste, tente de concilier les pans disjoints de son itinéraire existentiel.
Dans la foulée, en 1976, s’ouvre un nouveau chantier scénaristique, traitant du sort des ex-indigènes coloniaux exploités sur le sol français, à partir d’une anecdote racontée à Genet par Mohammed El-Katrani, son dernier amour, rencontré à Tanger deux ans plus tôt. Ce sera Le Bleu de l’œil, devenu La Nuit venue au fil des brouillons, épaulé dans l’écriture de ce projet par un décorateur proche de Louis Malle, Ghislain Uhry […]. Tout commence à la gare de Perpignan, quand un jeune Marocain (un certain A., alias Aziz) prend un train pour Paris. Dans le compartiment de première classe, l’immigré cohabite avec un Milanais, une grand-mère vieille France et sa petite-fille, avant qu’un contrôleur aux yeux bleus ne l’oblige à changer de wagon. Sans transition, on retrouve A. en errance dans Paris, de l’arc de Triomphe hanté par des clochards aux Tuileries où il dialogue avec l’Ange Gabriel sous les yeux d’une femme de ménage. En chemin, selon des ramifications parallèles, il va rencontrer des travestis en pleine noce, des émirs en Rolls, les membres d’une organisation révolutionnaire anticolonialiste, Nini un gardien de prison guadeloupéen, une vieille dame nourrissant des pigeons, des danseurs noirs du Casino de Paris employés de jour à la Morgue, une bande d’hostiles motards ou d’interlopes bourgeois dans un hammam, sans oublier cet Algérien vendeur d’oranges à la Goutte d’Or qui figurait déjà dans Divine. In fine, A. se décide à reprendre le train pour l’Espagne, puis le bateau pour Tanger où, à peine débarqué, il est menotté par deux flics locaux, tandis que des cercueils d’immigrés sacrifiés à leur destin laborieux sont débarqués. En attendant l’épilogue de ce bref séjour d’un Maghrébin en Occident — et sa désillusion émancipatrice — d’autres séquences traitent du recrutement de la main d’œuvre par un patron vosgien et un caïd local dans le cimetière d’un village marocain.
Dans le script de cette Nuit venue, l’écrivain n’hésite plus à agencer des scènes a priori disparates, à superposer les dialogues en off, à juxtaposer des personnages sans rapport immédiat, trouvant leur lien par après, symboliques ou réels, farcesques ou dénonciateurs, tout en maximisant le contraste entre prises de vue en extérieur quasi-documentaires, situations au décorum sophistiqué et effets spéciaux kitsch. Fort du soutien du CNC, de repérages précis et d’un casting finalisé, Jean Genet rompt pourtant le contrat la veille du tournage, fin janvier 1978. […] Pourquoi Genet a-t-il reculé au moment de passer à l’acte ? Nul n’a la réponse. Trop de fiascos antérieurs l’avaient sans doute échaudé, et la nécessité de se consacrer à son livre terminal, le futur Captif amoureux, a sans doute pesé dans son renoncement in extremis.
Reste que, trois ans plus tard, sous la menace d’un cancer à la gorge, Genet se replonge dans l’histoire de la colonie pénitentiaire et agricole de Mettray, de 1839 à 1936, en vue d’un documentaire-fiction pour la télévision, Le Langage de la muraille. Son parti pris ne manque pas d’originalité – replacer la visée curative de ce centre de redressement, où il a été envoyé à l’automne 1926, dans une visée plus large, d’essence coloniale –, mais on déchante bientôt. Le tapuscrit de plusieurs centaines de pages s’encombre en effet d’extraits de discours ou de débats ayant émaillé la chronique de ce lieu, convoque au passage Chateaubriand, Alexis de Tocqueville et Lamartine, met en scène Louis XVIII, les insurgés de 1848 puis Napoléon III, tout en allant puiser dans Miracle de la Rose les rondes de punis ou les amours secrètes d’apprentis bagnards […]. Dans cette somme tardive, les rituels entre jeunes colons confinent à l’auto-parodie, sa machinerie démonstrative tournant à presque à vide. […]
Sitôt Le Langage de la muraille abandonné, courant 1982, Genet rejoint le Maroc où il s’attèle à son testamentaire Captif amoureux, qui invente un ultime pas de côté dont on n’a pas encore mesuré toute la force. Quel bilan tirer de ce si singulier rapport au cinéma ? Il en a d’abord incorporé la poésie muette, puis les canons du mélodrame, puis l’effet miroir d’une théâtralisation à outrance et enfin le pré-montage parallèle de destinées conflictuelles, sinon le mirage d’un imagier documentaire. Il n’a jamais cessé de penser au septième art, de renouveler ses approches, de s’y consacrer pour s’y soustraire, d’en épuiser la tentation pour s’en déprendre. Et en ce domaine, Jean Genet a réussi son coup : il a finalement été, selon l’expression de Jean-Yves Jouannais, un « artiste sans œuvre », un cinéaste en creux et en puissance(s).



27 février 2021
[Images arrêtées & idées fixes
Mirages du confinement mental.]



3 février 2021
[De quel feu brûlait l’incendiaire du Reichstag ?
à lire in extenso dans la revue Jef Klak (n°7).

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En 2003, nous avions rassemblé, annoté et présenté, en amicale complicité avec Charles Reeve, des carnet de voyage, les articles d'un journal de chômeurs et le procès-verbal d’interrogatoire de Marinus Van der Lubbe dans un livre Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag (Verticales). Les fake news concernant son geste et ses motivations ayant la vie dure depuis 1933, surtout en France,  j’ai pensé qu’il était utile de refaire le point. De larges extraits ci-dessous:



« Le soir du 27 février 1933, vers 21h30, un certain Marinus van der Lubbe, chômeur néerlandais de 24 ans, est arrêté à l’intérieur du Reichstag en flammes. Ancien membre du parti communiste hollandais, il revendique aussitôt cet acte de « protestation », perpétré en solitaire, contre un édifice « symbolique ». Soixante-dix sept ans après les faits, la consultation de quelques manuels d’histoire en ligne donne le ton : « Hitler fait incendier le Reichstag en février 1933 par un garçon manipulé par les Nazis. Celui-ci se déclare communiste, ce dont Hitler prend prétexte pour interdire le Parti communiste et arrêter ses dirigeants et ses 4 000 permanents. » (Maxicours.com) ou « Les nazis prennent prétexte de l’incendie du Reichstag, attribué abusivement à un déséquilibré, membre du parti communiste, pour interdire ce dernier et abolir les libertés civiles. » (Lelivrescolaire.fr). Ainsi le jeune incendiaire du parlement berlinois passe-t-il encore, en France surtout, pour un « manipulé », un « déséquilibré », voire un « exalté un peu simple d’esprit, très probablement à l’instigation des nazis » (Le Petit Robert des noms propres), comme si, selon de mauvaises habitudes policières, il suffisait de se demander à qui profite le crime pour éclaircir le cours de l’Histoire.
Pourtant, dès le printemps 1933, un comité de soutien hollandais avait réuni en un Roodboek (Livre rouge) des écrits de Marinus van der Lubbe et des témoignages de ses proches, dont de larges extraits traduits en français furent diffusés dans les milieux libertaires par André Prudhommeaux et Alphonse Barbé. Cette première somme ainsi que d’autres éléments exhumés par des historiens allemands – dont Fritz Tobias au début des années 60 –, permettent de retracer le cours de son engagement socio-existentiel. Autrement dit, de remonter à la source des « motifs politiques » invoqués par celui qui, soixante-seize ans après sa décapitation sous la hache hitlérienne, n’en a pas tout à fait fini avec le portrait à charge de la propagande stalinienne : un « fou stupide » à la solde des Sections d’assaut.
Rassemblons donc les pièces de son puzzle biographique. Né le 13 janvier 1909, à Leyde. Marinus est le fils de Franciscus Cornelis van der Lubbe, commerçant ambulant ayant quitté le foyer peu après sa naissance et de Petronella née van Handel, asthmatique chronique travaillant dans une boutique à Den Bosch, et mère de six enfants, dont quatre d’un premier mariage. Après le décès de sa mère, en 1921, il s’installe chez sa demi-sœur, Annie Sjardijn, qui habite à Oegstgeest. Après de brèves études dans une école protestante, il se fait embaucher comme apprenti maçon dès 14 ans, tout en fréquentant la bibliothèque publique et adhérant à une organisation de jeunesse du parti communiste néerlandais, De Zaaier (Le Semeur).
En 1927, déjà blessé aux yeux par de la chaux vive quelques années auparavant, un second accident du travail, le contraint à une hospitalisation de plusieurs mois sans récupérer toutes ses capacités ophtalmiques. Désormais bénéficiaire d’une pension hebdomadaire d’invalidité de 7,5 florins, il la complète par divers petits boulots : garçon de café, coursier, matelot, vendeur des pommes de terre dans la rue. Repéré par la police pour ses interventions publiques au nom de la Ligue de la jeunesse communiste, puis sommé de déménager par son beau-frère, il revient à Leyde et s’installe dans une chambre meublée dont il partage le loyer avec un camarade communiste, Piet van Albada. L’été suivant, Marinus effectue un premier voyage à pied et en auto-stop à travers la Belgique et l’Allemagne. De passage à Calais, cet excellent nageur envisage la traversée de la Manche, défi sportif qui chaque année fait l’objet d’un prix (5 000 florins). De retour chez lui en octobre, il loue un local de réunion baptisé Maison Lénine, intervient dans les grèves locales et les manifestations de chômeurs. Dès 1929, il reproche à la direction du parti communiste hollandais (CPN) sa ligne timorée, bureaucratique et électoraliste, coupée des luttes spontanées des travailleurs et des chômeurs. Au contact de Van Albada, son co-locataire rallié aux oppositionnels du Groep van Internationale Communisten (GIC, Groupe des communistes internationaux), il menace de démissionner à plusieurs reprises. En décembre, dans une lettre adressée à la direction locale du Parti, Marinus expose ainsi son dilemme : “Je sens bien aujourd’hui que je ne suis pas du tout [un vrai bolchevique] (même si je condamne de manière radicale le capitalisme et tout ce qui a rapport à lui) et que je ne le serai jamais. Au contraire, je me sens étranger dans ce camp (je veux parler du parti)”. En mars, préparant avec son camarade Henk Holverda un périple à travers l’Europe, il fait imprimer des cartes postales où tous deux figurent en photo, poings levés surmontés d’une étoile rouge, sous-titré en esperanto, en français et en allemand : Voyage ouvrier de sport et d’étude. La section de Leyde du parti communiste refusant de soutenir leur projet de rejoindre l’URSS, Holverda s’en désolidarise. La rupture définitive de Marinus est consommée, sans qu’il renonce à partir en solitaire, tout en consignant ses impressions dans un carnet de route. Quelques extraits de ce précieux document suffisent à illustrer l’état d’esprit d’un prolétaire ambulant d’alors, cheminant sur le vieux continent, comme son lointain cousin le hobo révolutionnaire Joe Hill aux USA [auquel le cinéaste suédois Bo Widerberg consacra un film bouleversant en 1971], pour témoigner d’un internationalisme en acte, sans patrie ni frontière.


Mardi 15 septembre 1931.
Voici mon plan de voyage tel que je l’ai établi cet après-midi. Il me faudra deux ou trois semaines, un mois peut-être, pour aller à Constantinople. Ensuite, deux à trois mois pour aller en Chine et revenir, ce qui fait que je compte être de retour en Hollande vers le mois de mai. Au cas où j’aurais des difficultés avec la police ou autres, tout ce plan tombe évidemment à l’eau.

Mercredi 16 septembre 1931, Peisendorp.
Je vois qu’on peut suivre la frontière allemande et je vais rester en Allemagne jusqu’à jeudi. Je compte envoyer encore une lettre en Hollande depuis l’Allemagne. Dans le dernier village, j’ai eu la bonne surprise de tomber sur un type qui m’a donné un bon imperméable et une paire de bons souliers, dans lesquels je suis à mon aise. Il m’a prié de lui envoyer une carte postale quand je serai un peu plus loin, ce que je ne manquerai certainement pas de faire.
[…]
Klagenfurt, samedi 26 septembre 1931.
Je note encore que j’ai passé toutes les dernières nuits chez des paysans, vu qu’il est impossible d’aller dans les asiles municipaux qui sont réservés aux Autrichiens. Mais on dort très bien chez les paysans et , pour la plupart, ils donnent aussi quelque chose à manger et du café. Ainsi, le dernier paysan me racontait qu’ici, tout près de Villach in Broek, les communistes ont fait pas mal de remue-ménage et que tous les gendarmes ont été appelés en renfort, y compris ceux de son village. Et il aurait bien aimé que du coup son village s’y mette à son tour. Je cherche depuis quelques jours à acheter un harmonica; on voit beaucoup de jeunes gens qui en ont et je voudrais bien apprendre à en jouer, je trouve ça très beau.
[…]
Mardi 29 septembre 1931, Ptry.
J’ai marché toute la matinée pour parcourir les 26 km jusqu’à Ptry car je n’ai pas trouvé d’auto. Cet après-midi, tout près de Ptry, j’ai été arrêté par des gardes champêtres. Mais le maire a tout de suite vérifié mes papiers, on m’a laissé m’en aller. Ensuite, j’ai trouvé une belle étendue d’eau claire où j’ai eu beaucoup de plaisir à nager. L’eau est aussi froide qu’en Hollande, mais c’était pourtant bien plaisant de nager. Je devrais faire cela plus souvent, pour me changer un peu de la marche. En Yougoslavie, on voit beaucoup de femmes et d’enfants au travail. Les enfants de 7 à 10 ans travaillent avec les plus grands et conduisent des charrettes.
[…]
Vendredi 2 octobre 1931.
À Djurdjauw, j’ai trouvé un brave homme de paysan chez qui j’ai bien dormi et bien mangé. J’ai aussi eu une longue discussion avec un étudiant qui étudiait la philosophie à Zagreb et qui était revenu passer ses vacances chez lui. Lorsqu’il me demanda à brûle-pourpoint ce que j’étais, j’ai répondu sans hésiter “communiste” pour voir ce qu’il dirait. Mais il m’a juste signalé qu’on était très sévère ici et qu’il fallait faire attention, pour ne pas se retrouver en taule. J’ai également rencontré un cordonnier qui a réparé mon sac à dos déchiré. Il a bien fait ça et il a aussi recousu mes chaussures qui bâillaient de partout. Je lui ai promis de lui envoyer une carte. Entre autres, il m’a expliqué qu’il y a ici une dictature militaire et que pour ce qui est de se réunir et de la liberté de la presse, ça ne va pas loin.
[…]
Jeudi 8 octobre 1931, Roema.
Je vais boire encore un peu d’eau avant de me mettre en route en chantant ou en jouant à l’harmonica la chanson “En avant, c’est notre mot d’ordre, la liberté ou la mort”. Ici, on ne sait pas ce que ça veut dire et même s’ils le savent, ça ne fait rien. Mais il y a bien d’autres chansons, comme “l’Internationale”, que je ne sais pas encore jouer.
[…]
Vendredi 9 octobre1931.
Dans un voyage comme celui que je fais, il y a bien d’autres moments agréables ou particuliers qui révèlent la bonté des hommes et on se dit alors: “Tu n’as donc pas donné pour rien, nous combattrons plus tard tous ensemble”. […] Une fois, j’étais encore sur une charrette. C’était l’heure de la sortie des écoles et deux garçons grimpent sur la charrette qui, du coup, était bien pleine. D’autres nous couraient après mais ils abandonnaient l’un après l’autre. Il en restait pourtant un, un petit gars de six ans environ, qui courrait et s’est accroché à la charrette jusqu’à ce que je le hisse à bord. Il était encore loin de chez lui et c’est pourquoi il ne voulait pas abandonner cette aubaine. Et c’est vrai, on peut aimer les enfants. Parmi eux, on en rencontre parfois qui nous font sentir qu’un jour le monde changera et que tout sera différent. Cela se reflète dans leurs yeux. Et ce refrain “Nous sommes la jeune garde du prolétariat” sonne pour eux tous, car ce sont bien eux. Et puis il a sauté à bas de la charrette, pour prendre un chemin de traverse et longtemps il a agité la main pour me dire adieu. Pourtant, je n’avais presque pas parlé avec lui.
[…]
Mercredi 14 octobre 1931.
Je m’étais proposé d’aller en Chine et à Tbilissi, qui est en Russie. Comme je ne suis tout de même pas très loin, au lieu de Tbilissi, je vais tâcher d’aller jusqu’en Russie, dans la partie européenne et atteindre Odessa et Ryeo. J’essaierai de franchir clandestinement la frontière rouge. […] Je vais essayer d’être en Russie pour la commémoration de la Révolution, qui se tient du 7 au 14 novembre, à ce que je pense. Si ça ne marche pas, je rentrerai simplement chez moi.
[…]
Fin novembre, revenu en Hollande, il se rend à Enschede en vélo, où des grèves sauvages touchent l’industrie textile, dont il témoigne par écrit auprès de Henk Canne Meijer, membre amsterdamois du GIC et théoricien du radencommunisme [communisme de conseils]. Début janvier 1932, alors que le Bureau d’aide des chômeurs de Leyde lui refuse des fonds pour l’ouverture d’une bibliothèque, Marinus casse les vitres du centre, se fait arrêter et condamner à trois mois de prison. Pour y échapper, il reprend la route vers Budapest, puis la Pologne, où, après avoir tenté de franchir illégalement la frontière avec l’URSS, il passe trois semaines sous les verrous. Dès son retour aux Pays-Bas, toujours poursuivi pour son acte de vandalisme, il est incarcéré à La Haye. À peine libéré, début octobre, voyant à nouveau échouer sa demande d’aide pour un projet de bibliothèque, il entreprend une grève de la faim, obtient gain de cause après onze jours de jeûne et contribue dans la foulée à un éphémère journal de chômeurs, Werkloozenkrant. Rédacteur principal dudit brûlot, il y appelle à l’auto-organisation des sans-travail tout en dénonçant l’immobilisme des bureaucraties syndicales. Un bref extrait du premier numéro, paru le 22 octobre 1932, permet de mesurer les principes actifs et les enjeux concrets de sa dissidence :

Le mardi 11 octobre quelques chômeurs du Comité des sans-travail de Leyde avaient organisé une discussion générale dans le but d’y envisager une bonne fois pour toute la lutte des chômeurs et son organisation.
Cette organisation était tout à fait nécessaire, car aucune organisation ne s’occupait plus de l’action générale à mener par les chômeurs ni du soutien de celle-ci. Inutile de parler de la W.S.C. (organisation des chômeurs créée par le parti communiste), elle est tombée dans une profonde léthargie, entrecoupée de convulsions spasmodiques, et ne désire rien moins que d’être inquiétée dans son agonie par une action réalisée en dehors de ses rangs, et qu’elle a saboté en toute occasion. L’agonie du Comité était inévitable, car la domination bolchéviste enlevait à chacun de ses noyaux toute indépendance de décision et d’action et ceux-ci devaient exécuter par ordre les directives d’en haut.
[…]
Camarades, nous avons essayé de jeter un peu de lumière sur l’organisation des chômeurs et de montrer la nécessité de l’existence de comités indépendants. Dans le prochain numéro de notre journal, nous essaierons de vous expliquer ce que veulent les comités indépendants et comment ils travaillent.
Debout pour une lutte indépendante et autodirigée contre le capitalisme et pour le pouvoir des travailleurs.
Comité des chômeurs de Leyde.

C’est à cette époque que Marinus se rapproche de Eduard Siërach, ex-leader de la mutinerie du croiseur Zeven Provinciën en 1917 et animateur de la Linksche Arbeiders Oppositie (LAO, Opposition ouvrière de gauche). Dans leur revue, Spartacus, ces “communistes de conseils” y prônent l’idée “d’actes exemplaires” – autrement dit d’actions minoritaires, violentes ou non, en vue de radicaliser la lutte de classe. En décembre, lors de la grève des chauffeurs de taxi à la Haye, il intervient dans une assemblée, s’en prend aux “tromperies” du parti communiste et des syndicats, réaffirmant l’idée d’autonomie des luttes sociales. Se sachant atteint de tuberculose aux yeux, Marinus sort de l’hôpital le 2 février 1933, trois jours après que Hitler ait été nommé chancelier du Reich. Une semaine plus tard, encore convalescent, persuadé qu’“il faut faire quelque chose ”, Marinus entame sa marche solitaire vers Berlin, où il arrive le 18 février, tandis que de nouvelles “ordonnances d’exception” ont déjà restreint les libertés publiques assurant aux nationaux-socialistes un quasi monopole de la propagande pour les élections législatives du 5 mars. La suite, on la lit dans le procès-verbal des interrogatoires auxquels l’auteur de “l’attentat incendiaire” sera soumis jusque début mars :

À Berlin, j’ai lu les tracts des différents partis et je me suis rendu dans différents bureaux d’aide aux chômeurs : à Lichtenberg, Wedding et Neukölln. […] J’ai par exemple proposé d’organiser une manifestation. On m’a expliqué qu’il fallait d’abord s’adresser à l’organisation, le KPD [Parti Communiste Allemand], qui examine la question de savoir si oui ou non il faut manifester. […] J’ai aussi assisté à un meeting du KPD. C’était au Palais des sports. J’avais l’intention d’intervenir dans les débats mais je n’ai pas pu parce que le meeting […] a été dissout par les dirigeants du KPD eux-mêmes, à l’arrivée de la police, et que les manifestants ont obéi à leurs dirigeants au lieu de continuer comme prévu. »
[…]
Samedi [25 février 1933], j’ai quitté l’auberge à 10 heures pour me rendre dans le centre […]. Comme les travailleurs ne voulaient rien entreprendre, j’ai voulu faire quelque chose moi-même. Provoquer un incendie me paraissait être un bon moyen. […] Pour ce faire, j’ai acheté deux paquets d’allume-feu à 15 pfennig dans la Neanderstrasse. […]. Je ne voulais pas m’en prendre à des individus mais à quelque chose qui appartienne au système. Les bâtiments publics convenaient donc pour cela, comme par exemple le Bureau d’aide des chômeurs parce que c’est un bâtiment où se retrouvent des travailleurs. Ensuite, l’Hôtel de ville, qui est un bâtiment qui fait partie du système, et puis le Slot. Ce dernier parce qu’il est situé dans le centre et qu’en cas d’incendie les flammes auraient été visibles de loin. Comme aucun ce ces trois incendies n’a pris et que mon geste de contestation n’avait rien donné, j’ai choisi le Reichstag, car c’est le point central du système
[…]
L’après-midi, j’ai attendu qu’il fasse noir […], je suis arrivé au Reichstag et j’en ai fait le tour. Arrivé au pied de l’escalier qui mène au perron, j’ai escaladé la façade par la gauche (lorsqu’on regarde le bâtiment) en grimpant sur une corniche à hauteur d’homme et je suis arrivé sur un petit balcon. J’ai forcé la porte-fenêtre et je suis rentré dans une pièce. Là, j’ai allumé un premier feu avec un des allume-feu que j’ai placé près d’un rideau. Comme le feu ne prenait pas bien, j’en ai allumé un deuxième que j’ai laissé sur la table. Je voulais m’éclairer avec, car la pièce était très sombre. J’ai pris un couloir et j’ai enlevé mon manteau et ma veste. Entre-temps, les flammes s’étaient éteintes et j’ai mis le feu à mon pull-over pour pouvoir emporter du feu ailleurs. […] Je me suis retrouvé dans une petite pièce et je suis remonté en courant dans l’escalier. J’avais emporté une nappe enflammée et je suis arrivé dans une grande église [en réalité, la salle du parlement].[…] Là, j’ai poussé quelques débris enflammés sous un siège pour y mettre le feu. Je suis retourné dans la salle Bismarck et j’ai entendu à nouveau des voix. J’ai pensé que c’était la police et j’ai attendu. […] À la question de savoir si j’ai agi seul je déclare que c’est bien le cas. Personne ne m’a aidé dans mon action.

Rien de si obscure ou suspecte dans la résolution finale de ce jeune insurgé social qui croyait trouver dans les quartiers rouges de Berlin, face à la montée en puissance du “fascisme meurtrier” le prochain épicentre de “la révolution mondiale”. D’autant qu’il n’avait pas fait mystère de sa sensibilité politique : “Je suis devenu membre du Parti communiste hollandais à 16 ans. J’en suis parti à 23 ans. [ailleurs, il précise la date de mars 1931]. […] Je n’acceptais pas que ce parti joue un rôle dominant parmi les travailleurs et qu’il ne les laisse pas prendre eux-mêmes les décisions. Je suis solidaire du prolétariat dans la lutte de classes. Ses dirigeants doivent être à l’avant-garde. Les masses doivent décider elles-mêmes ce qu’elles font ou ne font pas.” En visant les Bureaux d’aide social et le “cœur du système” parlementaire allemand, Marinus désirait conjuguer lutte pour l’auto-organisation des chômeurs et combat contre l’illusion électoraliste. Marqué par le spectacle d’une apathie générale dans les quartiers ouvriers, alors que le chancelier Hitler monopolisait déjà la plupart des leviers de pouvoir à quatre semaines du prochain scrutin législatif, son geste a sans doute eu plus à voir avec un baroud d’honneur désespéré, sans relais sur place, qu’avec une de ces « actions exemplaires » agissant comme une « étincelle pouvant causer une explosion », selon la position défendue par certains de ses camarades « communistes de conseil » au Pays-Bas.
Ce n’est qu’une fois justice rendue à la flamme anticapitaliste ayant animé la brève existence de Marinus van der Lubbe qu’il est possible d’appréhender les conséquences immédiates de l’incendie du Reichstag. Le soir même, le chancelier Hitler fait signer par le président Hindenburg un “Décret pour la défense de la Nation et de L’État”, instaurant un état d’urgence qui demeurera en vigueur jusqu’en 1945. Dans la matinée du 28 février, plusieurs milliers d’élus et de permanents communistes sont arrêtés et conduits dans les casernements de S.A. Pour ce faire, les nazis utilisent, en les complétant, les listes constituées une décennie durant par les gouvernements sociaux-démocrates ou de centre-droit face aux menaces supposés d’un putsch bolchévique. Le lendemain, Ernst Torgler, chef du groupe communiste au Reichstag, se constitue prisonnier, accusé comme Georgi Dimitrov – dirigeant le bureau européen du Komintern à Berlin –, ainsi que deux autres fonctionnaires bulgares Blagoï Popov et Vassil Tanev, de « tentative de subversion de l’Etat et complicité d’incendie sur un édifice public ». Malgré les dénégations de Marinus – clamant l’innocence de ses co-inculpés avant et pendant le procès – l’appareil national-socialiste rassemble à la hâte les preuves d’une prétendue action concertée, trop content de pouvoir accréditer la thèse d’un « complot moscovite » à quelques jours des élections législatives. Le 5 mars, les nazis obtiennent 44% des suffrages, les sociaux-démocrates se maintiennent, ainsi que les communistes dont les élus, eux, n’auront pas le droit de siéger. Quant au députés conservateurs du Zentrum, ils votent après arrangement en coulisses les « pleins pouvoirs » aux chancelier Hitler.

Comme l’examen chronologique des événements l’atteste, l’incendie du Reichstag ne fut qu’un jalon parmi tant d’autres dans la très progressive installation au pouvoir du régime hitlérien. Vouloir en faire un point de bascule décisif, c’est chercher à masquer la dérive autoritaire du régime de Weimar, son insidieuse fascisation à bas bruit, derrière une façade légale intacte, tandis que les pouvoirs de police étaient peu à peu délégués aux supplétifs nationaux-socialistes. Le mythe d’un fossé infranchissable entre Démocratie représentative et État totalitaire devant être préservé à tous prix, autant céder à cet enfumage grossier : faire croire que c’est parmi les décombres du Reichstag, dans le ventre tout juste éteint de son brasier, que serait née la « bête immonde ». Scénario-catastrophe qui voudrait réduire l’émergence du fascisme à un malencontreux concours de circonstances et faire de l’activiste révolutionnaire Marinus l’instigateur accidentel de cette anomalie historique, comme un simple exalté pris au piège de sa furie extrémisme. D’où la morale de cette fable à grand spectacle : petits idéalistes en herbe, ne jouez jamais avec le feu de la révolte, vous engendrerez des monstres.
Autre thèse, plus plausible à l’époque, celle figurant dans les tracts du parti communiste distribués par dizaines de milliers au lendemain de la dévastation du parlement berlinois : l’incendiaire est un « agent hitlérien venu de l’étranger ». Certes, sur le moment, les leaders du KPD ont sans doute cru à une provocation nazie. Reste qu’une fois renseignés sur les activités du jeune chômeur de Leyde par le parti-frère hollandais, ils ont eu les moyens de savoir à quoi s’en tenir : ce trouble-fête était le dernier rejeton antiparlementaire des “gauchistes infantiles” que Lénine avait dénoncé au début des années 20. Malgré l’évidence des attaches de Marinus avec les radencommunistes hollandais, le Komintern mener une enquête à charge, sous la houlette de Willi Münzenberg. Et quelques mois plus tard, le Livre Brun paraît, bientôt traduit en 19 langues, dont un chapitre entier est consacré à énumérer les tares psycho-pathologiques de “L’instrument van der Lubbe”, avant de prêter à ce “jeune pédéraste à moitié aveugle” une liaison fictive avec un dignitaire des Section d’assaut. La suite coule de la même source affabulatrice : Marinus n’aurait été qu’un leurre envoyé sur place pour faire croire à un coup d’état bolchévique tandis qu’une autre équipe de pétroleurs se serait introduite par un souterrain secret pour mettre en œuvre l’embrasement général. En septembre 1933, à Londres, un contre-procès organisé par un Comité antifasciste international, soutient de plus belle ce scénario abracadabrant, aussi mal ficelé d’ailleurs que celui échafaudé par Goebbels lors du procès de Leipzig à l’encontre des conjurés bulgares en cheville avec Marinus.

Deux élucubrations conspirationnistes qui vont se faire face, des mois durant, et qui nous rappellent opportunément combien les théories du complot ont d’abord été des armes de propagande entre appareils partidaires, les fake news privilégiées d’idéologies totalitaires, avant que d’apparaître aujourd’hui comme une façon de masquer par des voies alternatives les mensonges des lobbys et autres groupes d’influences tirant les ficelles d’un domination planétaire centralisée. De très longue date, le complotisme a été une arme de guerre psychologique pour la conquête et la pérennisation du pouvoir, un théâtre d’ombres agitant duperies et impostures pour mieux masquer des rivalités entre frères ennemis despotiques. D’où la méfiance qu’on doit garder envers son resurgissement actuel, sous la forme d’une antidote miracle face à l’intox des médias et aux camouflages stratégiques des managers privés ou publics. Sous prétexte d’offrir un ersatz de lucidité suspicieuse à l’égard des agissements des occultes des puissants, la recherche d’une explication simpliste – à qui profite le crime ? – et l’illumination censée en éclairer la cause – une machination mondialisée, sans contradictions internes ni origines multifactorielles – fait passer l’esprit critique du côté d’une aveuglante pulsion paranoïaque, loin des chemins de traverse de toute subversion.
Et si duplicité il y a dans le cas Van der Lubbe, elles sont peut-être à chercher ailleurs que dans la figure spectaculaire de l’agent double. En effet, pourquoi une telle obstination de la vulgate stalinienne à colporter la légende d’un agent provocateur manipulé par les nazis, ou pour reprendre les propos de Dimitrov, lui-même acquitté in fine : d’un “Faust misérable au main d’un Méphisto qui a su disparaître sans laisser de traces” ? D’autant que, près de quatre-vingts ans plus tard, ce soupçon initial semble encore tenir le haut du pavé, sans que la clef-de-voûte homophobe de son hypothèse ait été abandonnée. L’incrimination de Marinus cache un mensonge de taille qui constituait le postulat du fameux Livre brun : “La combativité croissante des ouvriers antifascistes rendait précaire les chances de succès d’Hitler aux élections. [...] Les chefs nationaux-socialistes se trouvèrent devant la nécessité urgente de changer cette situation, en montant une provocation de grande envergure.” Or, tous les témoins engagés de l’époque, du fidèle militant trahi du Komintern Yan Valtin au communiste de la première heure Frantz Jung, attestent de l’exact contraire : les volte-face tactiques imposées par Moscou depuis une décennie à l’égard de deux ennemis de classe – les « social-traîtres » du SPD ou les fascistes hitlériens –mis sur le même plan, ainsi que la hantise du péril spartakiste chez les dirigeants sociaux-démocrates qui les conduisirent à une sorte de défiance indistincte face aux activistes des deux bords. Et si, “en une nuit, le parti de l’espoir s’est transformé en parti des vaincus”, comme l’a écrit dans ses mémoires le communiste dissident autrichien Georg Scheuer, c’est que cet espoir n’était déjà plus qu’une idée creuse, un simulacre d’aube rouge, un tas d’énergies militantes réduites en cendres. D’où la nécessité d’incendier la mémoire de cet incendiaire et, par le biais d’un enfumage tenace, d’empêcher qu’émerge cette question liminaire : pourquoi, en ce début d’année 1933, sous le coup d’une répression qui s’accentuait mois après mois, les partis socialistes et communistes se sont-ils mis à prôner non pas même une résistance passive, mais une passivité sans résistance ? […] En ce sens, Marinus et ses allume-charbon aura bien été l’arbre foudroyé, ou plutôt la torche éclairante, qui cachait non pas une forêt vivace, mais le morne horizon d’une déforestation déjà presque parachevée.



13 janvier 2021
[Images arrêtées & idées fixes
Précis de désorientation...]



3 janvier 2021
[Bon An né malgré tout
ce qui nous pend au nez.]

Et pour relancer les dés d’un pessimisme combatif…



7 décembre 2020
[Pseudo-Dico, idiot & logique
Extraits d’un abécédaire en cours.]

Parmi d’autres chantiers textuels, il y a cet opuscule : Pseudo-Dico, idiot & logique, qui s’épaissit au fur à mesure, sans régularité ni but précis à part me sortir de la tête cette manie puérile, jamais délaissée : mettre chaque mot en porte-à-faux, le faire dévier de sa définition routinière pour le trahir au pied de la lettre ou l’exposer à ses dépens cul par-dessus tête.

Dans une «pseudo-intro», j’ébauche le «Comment du pourquoi » de ce projet qui hésite entre goût du fautif et faute de goût.

« […] Seul défi minimal, commenter chaque mot par association d’idées, esprit de conflagration, étymologie intuitive, amalgame accidentel, contresens inopiné, déduction analogique, méprise significative, sinon par défaut mineur ou faute d’étourderie. Et surtout, lâcher la bride, perdre contrôle, laisser sortir les bouts d’énoncé à l’oreille, faire confiance aux courts-circuits intérieurs, aux paradoxes venus d’ailleurs. Projet impur et simple, trivial et mégalo. D’où son sous-titre – idiot & logique – qui me revient de loin, l’éternel adolescent jamais lassé de singer les sapiences de l’homo academicus, avec force grimaces et effets de manches. […]
Mon principe de base: mettre en relief des hiatus poétiques. J’ai dû croiser cette drôle d’intuition entre 15 et 16 ans, à force de dévorer du Nietzsche en n’y comprenant qu’une ligne sur trois, puis en laissant décanter ma lecture d’alors. Et j’y suis encore fidèle, à ma façon bâtarde. Une fois détrôné le surmoi littéraire, tout redevient permis: métaphores bancales, alexandrins boiteux, citation détournée, faux amis volontaires, coq-à-l’âne ou amalgame abusifs. Ça passe ou ça lasse, peu importe.
Bien sûr,  j’aurais pu faire le tri au départ, chasser la blague facile, neutraliser le calembour dérisoire, ne garder que le meilleur du début à la fin. Mais quand on vide son sac de vocabulaire, il vous passe de drôles de couacs par les méninges, et c’est souvent d’assez mauvais goût, entre autres foutaises et débilités. J’aurais pu me cacher derrière mon petit doigt d’auteur, mais l’idiotie a sa logique implacable.»

On pourra feuilleter le glossaire entier, c’est ici même.
Sinon, pour se faire une vague idée de ces words in regress,
un bref aperçu de leur définition alternative ci-dessous.

Anthropocène : vieux mille un, ô décès de l’espèce.

Blanc (bulletin) : tout sauf neutre.

CDI : période indéterminée, plus ou moins comprise entre CDD et DCD.

Démiurge : drone narratif.

Épiphanie : éclairante tache aveugle.

Faustoyer : s’endiabler corps et âme.

Grenade lacrymogène : larmes de dispersion massive.

Humour involontaire : esprit de sérieux.

Interfractionnel : minorités abolissant leur division pour conjurer leurs qualités négligées.

Judas : ni saint ni sauf.

Littérature : exofiction de soi (Cf. «L’autre est un je parmi tant d’autres.», Communard anonyme, 1871).

Messie : mais non (voir Godot & Goddam).

Noces (injustes) : nue-propriété de la promise par le futur bailleur de sperme et usufruit éducationnel des sous-locataires utérins par le sus-nommé chef de famille.

Orgasme : illusion cosmique.

Poulpeuse : érotiq., femme au déhanchement si ample que, pour l’enlacer, huit bras n’y suffirait pas.

Révolution : quand une flopée de souris accouchent d’une montagne.

Sirène : mi naïade mi noyade.

Transexuel.le : ni purement Adam ni simplement Ève (antonym., singe nombriliste).

Vieillissement : art d’accommoder ce qui reste.

Zélateur : l’être de motivation (voir Non-gréviste & Lèche-bottes).



3 décembre 2020
[Images arrêtées & idées fixes
Self-pressing en milieu clos.]



19 novembre 2020
[L’homme hérissé, Liabeuf tueur de flics,
réédité par Libertalia, remet les pieds dans le plat.]

Lien pour partager l’article : c’est juste là.

Drone d’époque pour remettre ce récit documentaire en circulation, à l’heure où il sera sous peu interdit de prendre sur le fait (photographique) une brutalité policière ou de dénoncer les exactions systémiques de la BAC ou des CRS nasseurs (sous prétexte d’incitation à la haine par nature d’affinité islamo-gauchiste). Cette troisième édition tombe ainsi très mal à propos, et alors? C’est le moment ou jamais de remettre au jour cette vieille histoire de légitime défiance entre «classes dangereuses» et forces de l’ordre, en l’occurrence, celle d’un cordonnier des années 1910 envers la brigade des mœurs, et ses pratiques de ripoux. A moins qu’on impute à l’examen minutieux de ce fait divers socio-politique des intentions de nuire (psychiquement ou physiquement) aux sempiternels agents de la «sûreté» (alias les «condés» ou les «vaches» d’alors).
Expliquer ou comprendre comment, de longue date, toutes sortes de soi-disant gardiens de la paix (sic) ont criminalisé les prolos en «pétard», les attitudes déviantes ou les propos jugés infâmes tentant de résister aux injustices flagrantes qu’elles subissaient, ne vise pas à adouber, sinon rendre exemplaire n’importe quel passage à l’acte anti-flic, mais à remonter à la source d’un rapport de force par nature inégal tirant sa pseudo-légitimé d’un monopole de la violence étatique (servant à couvrir d’autres violences physiques et psychiques faites au corps social). Or, aujourd’hui comme avant-hier, cette disproportion principielle, cet abus de droit inscrit dans le marbre, bref ce duel biaisé d’avance, assure l’impunité absolue des robocops chargés du maintien de l’ordre établi. Et même s’il est de notoriété publique que ces gros bras surarmés des Préfets et autres factieux en uniforme exercent quotidiennement leur préjugés racistes, homophobes, sexistes ou leur mépris anti-chômeurs, stéréotypes relayés de longue date par leur hiérarchie, il n’empêche, désormais ce sont bien eux qui font la loi au ministère de l’Intérieur.
Et pourtant, loin de tout esprit de vendetta spectaculaire et sans céder à une désarmante résignation face à la radicalisation sécuritaire, je préfère m’en tenir à un trait d’ironie qui, aussi assassine soit-il, n’a jamais tué personne : avec cette affichette qui réactualise modestement un subtil garde-fou datant de juin 68.


Pour donner un petit aperçu de cet Homme hérissé, je recopie ci-dessous un petit avant-propos figurant dans sa réédition :
« Ce livre a déjà eu plusieurs vies. Au départ, vers 1993, une commande des éditions Fleuve noir pour la collection « Crime story ». Vingt mille balles – trois mille euros lourds – pour romancer un fait divers. Je propose le cas Liabeuf exhumé durant ma thèse sur Louis-Ferdinand Céline. Contrat conclu sur synopsis : un « tueur de flic s» ayant défrayé la chronique en 1910. Je me documente à fond. Derrière le côté pittoresque à la Casque d’or – un cordonnier injustement condamné pour proxénétisme se forge des brassards cloutés, s’arme d’un surin et part à l’assaut de policiers ripoux –, l’affaire m’ouvre d’autres horizons sociopolitiques. C’est alors la vogue des « bandes d’apaches », nouveaux prétextes à criminaliser les « classes dangereuses ». C’est aussi une date clé pour le syndicalisme révolutionnaire, de l’apogée au reflux. Sans négliger la dimension pasolinienne de ce vengeur désarmant d’innocente naïveté, le bouquin mène l’enquête à froid, en réactivant l’envers du décor d’une Belle Époque finissante : entre confrontations sociales et obsessions sécuritaires.
Fleuve noir ayant sabordé sa collection, le manuscrit est resté plusieurs années dans un tiroir. L’insomniaque l’a publié en 2001, avec une préface vitaminée de l’éditeur, jusqu’à épuisement du stock. L’ami Jean-François Platet l’a repris dans sa collection Baleine noir, en 2009. Trois ans plus tard, de passage à Rome, je tombe sur une traduction pirate d’anarchistes milanais, Liabeuf l’ammazzasbirri, avec une couverture singeant la visuel des poches de Feltrinelli. La contrefaçon est parfaite, bravo à eux. Et aujourd’hui, c’est Libertalia qui me propose de remettre le couvert, l’aventure continue. Et comme Anne Steiner et Frédéric Lavignette ont bien œuvré entre-temps sur le même sujet, j’en ai profité pour revoir ma copie. Voilà donc l’ouvrage remis sur le métier : Liabeuf’s not dead. »

Et en sus, quelques photos de l’affaire Liabeuf, dont certaines figurent au Musée de la police.


Et pour en savoir un peu plus, c’est de ce côté-là.



5 novembre 2020
[Retour aux sources
de quatre fausses semblances
.
Pour la revue L’Eau-forte.]

« Fausse commune », la correctrice de chez Julliard avait rectifié à plusieurs reprises cette coquille dans la série testamentaire qui ouvrait mon troisième roman Plutôt que rien. En cette fausse « fosse » gisait le commun de ces innombrables soldats inconnus fauchés par une balle perdue lors de la guerre de 14-18, où le narrateur cherchait en vain le corps de son père, un messager colombophile mort pour rien dans les tranchées. L’aurais-je fait exprès, je n’aurais pu inventer meilleur lapsus.

***

Fouinant dans les archives du Musée de la police, il y a une trentaine d’années, sur les traces du cordonnier « tueur de flics » Jean-Jacques Liabeuf, guillotiné en juillet 1910, ainsi que sur celles du « déménageur à la cloche de bois » Georges Cochon, leader de l’Union syndicale des locataires depuis février 1911, j’avais recopié dans mes carnets cet extrait d’un rapport de janvier 1912, émanant d’un service dédié à la surveillance des milieux révolutionnaires :
« Plus de 300 anarchistes ont été, en une période de 4 ans, arrêtés, condamnés ou simplement impliqués dans des affaires de droit commun, [phénomène] dû au nombre élevé de poursuite pour fabrication et émission de fausse monnaie, devenu l’un des passe-temps des illégalistes. Il n’y a rien là qui doive étonner, si l’on retient que tout compagnon déterminé trouve dans des opuscules mis à sa portée, voire même dans les journaux de propagande, des formules aussi diverses qu’ingénieuses pour ce faire. »
Dans cette note confidentielle apparaissant soudain, tandis que la « bande à Bonnot » défrayait la chronique d’une Belle Époque libertaire avec ses hold-up en automobile, la part insoupçonnée d’un autre travail de sape qui, à bas bruit, occupait ces marges subversives : une planche de salut immédiat, celle des faux-billets.

***

De tous les poèmes tôt effeuillés en douce ou ânonnés les mains dans le dos sur une estrade scolaire, La Chanson du mal-aimé doit être le seul dont je connaisse encore plusieurs strophes par cœur. Pourquoi a-t-il fait exception, déjoué mes réflexes vitaux d’amnésie ? Qu’est-ce qui n’a décidément pas pu s’oublier en cette filature éperdue d’Apollinaire, « un soir de demi-brume à Londres », à la recherche d’une muse absente, prise tour à tour pour un « mauvais garçon / qui sifflotait main dans les poches », puis « une femme (…) au regard d’inhumaine » ? La pièce manquante de l’amour avec un grand A ? Ou le miroitement trompeur de toute équivoque, prise au pied de la lettre ?  En 1898, quinze ans avant la parution dudit poème dans le recueil Alcools, le psychiatre E. Bernard-Leroy avait conceptualisé ce phénomène, « l’illusion de fausse reconnaissance », à partir d’un certain nombre de cas cliniques atteints d’hystérie, d’épilepsie, de neurasthénie, de paramnésie ou d’un sentiment de « double-vie ».
Nomenclature pathologique datée, certes, mais qui traque dans ses manifestations les plus aigues tant d’errements consubstantiels à nos existences, bévues, méprises, impairs tramant nos folies infra-ordinaires. Et pour ce qui touche à la « fausseté (…) même » du dilemme amoureux, ces quelques vers retenus d’affilée me lient à tout jamais aux désirs fluctuants de mon adolescence – aimantés par le « regard » ambigu de tel « voyou » ou la « cicatrice au cou nu » de sa sosie androgyne –, ce qu’on nommerait plutôt aujourd’hui, loin de toutes injonctions identitaires, des « troubles dans le genre ».

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Peu après que mon père soit parti en fumée, puis mis en urne, mais jamais dispersé nulle part contrairement à ses vœux insistants, juste entreposé dans un casier parmi les allées quadrillant les sous-sols du Columbarium du Père-Lachaise, je me suis suis perdu dans un autre dédale : l’appartement du défunt, enseveli sous des tonnes de paperasses depuis la mort de ma mère. J’ai mis plus de six mois à venir au bout de ce legs encombrant en accomplissant mon devoir filial : trier parmi le fatras d’un vieil intellectuel clochardisé la moindre feuille volante manuscrite qui irait reposer dans les archives d’une bibliothèque universitaire dédié à la psycho-sociologie – une discipline dont il fut un pionnier après l’Occupation –, et jeté une centaine de sacs poubelles pour me débarrasser du reste. Une fois vidés les couloirs, la chambre à coucher et le living-room, restait son bureau, érigé d’empilements instables qui m’arrivaient aux épaules. Et là, m’attendaient sur une étagère d’angle, dans un recoin d’abord masqué par un abat-jour en toile de jute marronnasse, une dizaine de bouquins en rang d’oignons, facilement repérables puisque c’était les miens isolés entre deux serre-livres, dont Le Théoriste, mon dernier roman paru de son vivant, où il s’était senti trahi par le portrait transposé d’un mandarin de l’éthologie dont le propre fils découvrait lui avoir servi de cobaye. ??? Que ce livre-là lui soit resté en travers de la gorge, en plus de son cancer, quoi de plu naturel. Maintenant qu’il n’était plus de ce monde, il y avait prescription. Et comme feu mon père ne parcourait jamais une page imprimée sans souligner, biffer, commenter certains passages, j’allais pouvoir me relire à travers ses yeux. L’ouvrage était bien surligné de grands traits horizontaux au crayon mine, avec des points d’interrogations, d’exclamation ou de suspension ci-contre, mais à y regarder de plus près, il y avait aussi de minuscules annotations dans les marges, non pas des bribes de phrase, même d’un style télégraphique, juste les rognures d’un seul mot, toujours le même épinglant tel ou tel passage : fx. Et cette concrétion de son cru, sale petite idée fixe ayant fait des petits d’une page l’autre, fx après fx, c’était que, faute d’avoir écrit sous sa dictée, j’avais presque tout faux. Indigne tromperie d’un rejeton faussant l’objective supervision paternelle. A ses yeux de scientiste incurable, une véridique fiction devait se rectifier mot à mot, et là, comme il était par définition même le mieux placé pour se savoir, l’unique source fiable, l’univoque point de vue en personne, le spectre de mon prisme imaginaire, c’était zéro sur vain.


Encore merci au duo fondateur de cette revue :
Karine Josse & Raphaël Deuff.

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28 octobre 2020
[Souviens-moi, et cætera —
De ne pas oublier… la suite (3).]

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Les premiers Souviens-moi sont nés à l’automne 2011 sur archyves.net, déposés comme à tâtons sur mon pense-bête, puis collationnés en un semblant de volume sur le site, dans l’incertitude d’un livre qui pourrait les recueillir… ou pas. Et puis la série a pris consistance, rendez-vous d’évidence avec d’intimes sédimentations, perdurant bien au-delà du pari stupide de sa contrainte initiale : entamer chaque début de phrase par «De ne pas oublier…» – foutu défi syntaxique. Cette dénégation liminaire m’a sans doute aidé à accepter le piège inquisitoire de l’aparté ou l’exercice fastidieux du pur remake oulipien. Il fallait me défier des souvenirs trop familiers, des collectes systématiques et laisser agir les flux et reflux au gré des porosités sélectives de l’amnésie.
La sortie du bouquin chez L’Olivier en 2014 m’avait tari, mis à sec, et puis voilà que ça m’a repris un an ou deux après, quelques oublis marquants remontés à la surface, des Souviens-moi qui manquaient à l’appel, par-ci par-là. Ravivements de braises éphémères, petites lueurs mentales, vite retombées en sommeil, sans lendemain ni envie de risquer l’auto-parodie. Sauf qu’à la longue, bord à bord, ça redessinait quelque chose en pointillé : un nouveau rébus de rebuts.
Alors, plutôt que les laisser en friche, déshérence ou lévitation, autant les mettre en partage là où tout a commencé, ici même, non pour préméditer une quelconque réédition augmentée, juste pour laisser ce chantier entr’ouvert et d’autres raies de lumière sortir de leur boîte noire mémorielle sans chercher à préméditer, comme au tout premier jour, ce qu’il en adviendra….

De ne pas oublier qu’aux confins des années 70 la rumeur colportée entre puceaux inavoués, dragueurs vantards et rares initiés voulait que, très anatomiquement, parmi les filles de  nos âges, il y avait des « vaginales » et des « clitoridiennes », l’arbitraire de cette partition m’ayant laissé perplexe et sans autre moyen pour en vérifier la source que d’aller prospecter à tâtons en terrain inconnu et, tout en sondant l’érogène géographie du dilemme, de me demander si je n’aurais pas préféré me réincarner dans l’autre sexe pour savoir d’où naît le plaisir sans risque de se tromper.

De ne pas oublier qu’ayant regardé jusqu’au bout, non sans lutter contre le sommeil, La Notte d’un certain Antonioni qui passait ce soir-là au ciné-club sur la troisième chaîne – mes parents ne louant la télé que pendant les congés d’été –, j’ai gardé de cette expérience le souvenir d’un non-événement s’éternisant jusqu’aux confins d’un ennui aux aguets, avant de conseiller vingt ans plus tard aux étudiants en audiovisuel de la fac de saint Denis, où j’étais vacataire en écriture de scénario, de tenter le même expérience – non sans les prévenir contre un risque de somnolence, sinon le dédale obnubilant d’un rêve à demi éveillé, comme ce fut sans doute le cas pour la plupart, dont un qui, au sortir du cours, me fit cette confidence : « M’sieur, c’est pas du cinéma, mais c’est vraiment quelque chose…»

De ne pas oublier que suite au récent décollement du vitré de mon œil droit, j’ai soudain vu apparaître des filaments noirs dans les marges des livres ou des écrans, et que ces corps flottants dérivant à leur tour de l’autre côté, mon entier regard sur la proche réalité a pris un sacré coup de vieux, parasité par ces tachetures latérales, alors autant me résoudre à l’usure du temps, le monde finira par prendre l’apparence d’un film vintage, comme si un archiviste cinéphile avait déniché une ancienne copie, pour la remettre à l’honneur après des années de purgatoire, sachant qu’à chaque séance la pellicule va s’endommager un peu plus, jusqu’à ne plus pouvoir être projetée en public et bientôt réduite aux photogrammes épars d’une bande-annonce rétinienne, celle dont on prétend qu’elle vous traverse l’esprit juste avant l’ultime fondu au noir complet.

De ne pas oublier que le mot traçabilité , apparu vers le milieu des années 90 lors de l’épidémie de ladite « vache folle » – pour dépister en chaque morceau de barbaque importé ceux issus de cheptels bovins gavés de farines animales suspectes –, s’est totalement banalisé en un quart de siècle via l’essor du marketing viral prenant en filature la moindre de nos pulsions d’achat pour mieux l’archiver dans tel Big Data, comme si ces nuages digitaux, repeuplant le ciel d’autre âmes errantes, les nôtres – détachés de nos corps bien avant que leur mémoire vive confine à un encéphalogramme plat –, n’avait à proposer qu’un ersatz de résurrection collective pour un bétail humain désincarné à son insu, zombies pucés de longue date dans le purgatoire consumériste, avec les réflexes pavloviens qui le prédéterminent, chacun dans sa file d’attente avant de trépasser à la caisse.

De ne pas oublier qu’après avoir singé l’enseignant dans une école de commerce, à raison de huit fois le même cours hebdomadaire consacré à la prise de notes et aux techniques de la communication, exténué par l’imposture d’un jeu de rôle si répétitif, j’ai fini par démissionner puis, au lieu de fêter cet échec prévisible en trinquant à une liberté retrouvée, par me soumettre à une cure de repos de plusieurs semaines, reclus dans une chambre aux rideaux tirés, non loin du berceau de ma toute petite fille, régressant à ses côtés sans paroles ni lectures, provisoirement privé de toutes attaches avec le langage.

De ne pas oublier que, peu avant la Noël 1970, ayant appris qu’en sortant de l’école primaire je traînais avec un copain de classe dans un bistro de la rue Rambuteau où, pour les remercier de m’offrir des grenadines à l’œil, je mettais sous enveloppe des tracts du CIDUNATI, un mouvement néo-poujadiste dont le leader Gérard Nicoud était en prison, ma mère a fini par m’interdire de fréquenter ces « fachos », sans comprendre que, là-bas, je n’avais fraternisé qu’avec un pacifiste berger allemand qui, gavé de sucres par les piliers de comptoir et promis à une imminente « piqûre chez le véto », n’était jamais fâché contre personne.

De ne pas oublier que parmi les termes dont usait la prof de français pour disséquer les figures de style de tel poème aux sous-entendus érotiques – l’anaphore, le chiasme, la synecdoque, l’allitération, le zeugma, l’oxymore, etc. – tous me semblaient empruntés à un cours sur les propriétés chimiques de corps inertes, sauf un qui me réconciliait avec d’érogènes intuitions effleurées en secret : l’enjambement.

De ne pas oublier que l’atelier-magasin de l’artiste Ben, couvert d’aphorismes gouachés d’une écriture blanche sur fond noir, du moins sa reconstitution à l’identique qui trônait dans la première exposition du Centre Georges Pompidou, en janvier 1977, avait éveillé en moi l’orgueilleuse intuition que ma propre chambre, dont le capharnaüm recelait tant d’objets inutiles chinés dans la rue et de citations recopiées au feutre sur les murs, tenait elle aussi du musée d’art – disons crypto-natif ou auto-captif – dont j’allais désormais réserver la visite nocturne à quelques proches, mes parents exceptés d’office.

De ne pas oublier que que je n’ai jamais relu, après parution, aucun des mes livres in extenso, mais par extraits parcourus fébrilement en aparté ou morceaux choisis lors d’une déclamation publique, mais jamais de la première à la dernière ligne, à tel point oublieux que je n’ai plus en tête que d’infimes fragments de la quinzaine d’ouvrages publiés, tout le reste de ce qui m’a pourtant pris de milliers d’heures à écrire s’étant comme effacé à mesure pour ne laisser à la surface que des bribes sans ordre prémédité, telle une anthologie lacunaire, dépareillée, dont la plupart des pages ont fait sécession chacune de leur côté, retournées à la source de mon insu, ce magma créateur qui ne cesse de traverser son propre désert.

Ce deuxième volume, en sédimentation provisoire,
est également en libre consultation ici même



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