Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































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5 novembre 2014
[Images arrêtées & idées fixes
Mains-d'œuvre & corps étrangers.]

Retraitement sanitaire d’un bassin d’emploi.



31 octobre 2014
[Le Street Art dans tous ses états
Quelques pochoirs éphémères,
glanés à l'approche de l'hiver.]

Dès la fin des années 70 – bombes aérosols aidant –, la vieille technique du pochoir a connu un renouveau underground, dont les pionniers parisiens se nommaient Blek-le-rat (le dandy rebel) et MissTic (avant qu’elle ne loue sa poésie urbaine aux publicitaires), dans la lignée de la provoc picturale du groupe Bazooka décalquant photos et polaroïds à grands traits géométriques. Cet art de l’impression négative n’a cessé de faire des émules, du message d’agit-prop aux rébus minimalistes en passant par toutes sortes d’imageries ombreuses.
A rebours de cette floraison contagieuse, la gentrification des centre-villes continue son travail de sape, faisant partout place nette. Et dans le paysage urbain, face à la surenchère technologique des effaceurs d’encre municipaux ou privés, le pochoir sauvage cède plutôt du terrain face au diktat du nettoyage par le vide. Tandis que les milieux arty, fascinés par le phénomène Banksy, privilégient l’intervention sur des surfaces autorisées (par les co-propiétaire ou les commerçants) et dans les galeries et quelques murs réservés à ce genre de défouloir culturel. D’où la raréfaction, du moins en région parisienne, du spray-activisme anonyme imbriquant de l’imagerie et du textuel pour briser la monochromie quotidienne et produire de l’inattendu au coin de la rue. Reste qu’il suffit d’aller voir ailleurs, en Grèce, en Espagne ou au Portugal, pour s’apercevoir que, dans le sillage de chaque révolte urbaine, l’ironie subversive retrouve aussitôt le goût de la prise de parole graphique. Pour s’en faire une idée, un petit florilège de photos glanées sur la Toile ou prises au gré de mes vadrouilles en scooter.






24 septembre 2014
[Souviens-moi, et cætera —
De ne pas oublier… la suite.]

Les premiers Souviens-moi sont nés ici même, déposés comme à tâtons sur ce pense-bête, dans l’incertitude encore fragile d’une suite éventuelle. Et puis la série s’est mise à prendre consistance, rendez-vous d’évidence, perdurant bien au-delà du pari stupide de sa contrainte initiale : entamer chaque début de phrase par « De ne pas oublier… » – ce qui n’est pas une mince affaire syntaxique. Le système d’échos a pris sa vitesse de croisière, exhumant des pans entiers d’une mémoire que j’avais cru perdue dans je ne sais quelles limbes, conjurant leur nature évanescente pour les mixer à la chaîne. Parmi ces flash-backs, j’ai revu passer du monde : corps étrangers et attaches familiales, événements infra-historiques et amours éphémères, pensées fugaces et chroniques urbaines, sensations épidermiques et spectres amicaux, tout ce qui donne sa matière au récit intime quand il accepte sa dimension collective, exogène, composite. Plus je creusais au dedans d’un moi supposé – le petit vécu rien qu’à soi –, plus le dehors me débordait de l’intérieur, par bribes disparates et rumeurs intestines. Et sur la durée, se profilait le moment où il faudrait rassembler ce qui me dispersait à mesure.


Un livre, ça sert d’abord à ça, assumer l’arbitraire d’un point final, quand le processus en cours, lui, ne demanderait qu’à se perpétuer, défricher toujours plus avant le terrain d’aventures. J’ai donc profité d’un moment d’accalmie – alors que les réminiscences avaient l’air de se tarir – pour organiser un semblant d’unité. Et ça m’a fait du bien de croire que c’en était fini, que j’avais fait le tour des bribes & lacunes, mis chaque pièce du puzzle à sa juste place. D’ailleurs une fois arrêtée la délicate combinatoire du bouquin, j’étais soudain devenu incapable d’ajouter ou retrancher le moindre souvenir du mystérieux agencement. L’illusion de former un Tout – surtout quand chaque micro-paragraphe vous a ramifié, démultiplié, repeuplé  –, c’est réconciliant, faut profiter de ce rare moment : quand le « je » fait bloc avec ses propres altérités, ni proches ni lointaines, enfin indifférenciées. Mirage récapitulatif qui tombait à point nommé : cinquante ans d’âge.
Et voilà que ça m’a repris peu après la sortie du livre, quelques oublis marquants remontés à la surface, des Souviens-moi qui manquaient à l’appel, par-ci par-là. Et plutôt que les laisser en friche, déshérence ou lévitation, autant les mettre en partage quelque part, là où tout a commencé, sur ce pense-bête, non pour préméditer un deuxième volume, juste pour laisser le chantier ouvert, sans chercher à savoir, comme au premier jour, ce qu’il en adviendra…

De ne pas oublier que près des deux tiers des migraineux ne sont pas conscients de l’être, incapables de mettre un nom sur la gêne latente qui, par intermittence, leur parasite la vie d’une façon, comment dire, sourdement indéterminée.

De ne pas oublier que ma première dissertation de philosophie en hypokhâgne, censée commenter le fameux adage «Qui ne dit mot consent», me valut des pages entières biffées d’un trait rouge et ce jugement professoral dans la marge : logomachie, mot encore étranger à mon vocabulaire dont j’allais porter fièrement l’opprobre jusqu’à la fin de l’année.

De ne pas oublier ce bal du 14 juillet, dans la cour d’une caserne de pompiers où, essuyant des regards tantôt compatissants tantôt excédés, je m’étais frayé un passage sur la piste de danse avec une canne de jeune handicapé nanti d’une patte folle, imposture de mauvais goût visant à séduire Géraldine, à moins que ce ne soit elle qui, contre la promesse d’un baiser, m’ait mis au défi de contrefaire ainsi le boiteux en public.

De ne pas oublier que mon père avait pour chaque bouquet d’herbe folle, la moindre fleur des champs ou tel arbuste poussant au bord d’une décharge publique le don de baptiser ladite plante de trois manières différentes – d’après son nom d’usage vulgaire, d’après son appellation savante horticole et enfin d’après sa racine en langue morte latine –, ce qui rallongeait d’autant l’heure d’en finir avec ces interminables promenades champêtres.

De ne pas oublier que, invité par un adepte de la Scientologie à évaluer l’état de ma psyché, j’avais accepté de le suivre dans une spacieuse boutique du quartier Latin, puis de cocher OUI ou NON aux dizaines de questions d’un QCM standard, avant d’enserrer les poignées d’un galvanomètre pour évaluer mon stress, anormalement élevé sur l’écran de contrôle, le moment ou jamais d’arrêter mon reportage en milieu sectaire, à moins que, histoire de valider son diagnostic, je préfère jouer le jeu au-delà de ses espérances, en m’effondrant par terre, bave aux lèvres, sans connaissance.

De ne pas oublier que l’examinatrice de mon oral du bac français, recroisée deux ans plus tard, allait me soumettre à un autre genre d’épreuve dans l’intimité de sa chambre à coucher : lui lire à voix haute les premières pages de Ma Mère de Georges Bataille avant de passer aux travaux pratiques sous son intimidante autorité.

De ne pas oublier que la voisine de ma grand-mère, institutrice en arrêt maladie perpétuelle, qui, sans doute pour se rajeunir, teintait régulièrement ses cheveux à l’henné avant d’aller faire sa sieste, se réveillait avec des airs de sorcière safranée et un motif supplémentaire de fuir la compagnie de ces « sales gosses tout juste bons à vous empoisonner l’existence ».

De ne pas oublier que Tonio, le plus indolent de mes camarades de lycée, un grand brun avec des chaussettes dépareillées, se plaisait à consigner par écrit ses rêves érotiques, journal d’intimité nocturne qui, confondu avec d’autres cahiers traînant sur sa table, fit le tour de la classe, nourrissant nos pires sarcasmes puis, au fil des pages, un zeste de jalouse admiration.



4 septembre 2014
[Le Street Art dans tous ses états
Graffitis des 45 dernières années…
extraits d’une collecte illimitée.]

Depuis les graffiti du printemps 68 – muséifiés au sein d’un folklore patrimonial sans lendemain –, le phénomène n’a pas cessé de proliférer des seventies à l’immédiat aujourd’hui, de se renouveler, n’en déplaise à ceux qui préfèrent traiter les tags au Kärcher sous prétexte de vandalisme autistique. Alors, pour donner à voir la permanence clandestine de ces inscriptions murales sur quatre décennies et demi, on a fureté dans tous les coins de rue, traqué des bouts de phrases à la craie, au marqueur ou à la bombe parmi livres ou revues et, plus récemment, parmi les sites consacrés au «Street art», malgré l’indifférence manifestée par les pros du Graff pour la créativité textuelle qui persiste à rebours du carriérisme de ce milieu, obnubilé par le technicolorisme XXL à l’aérosol et la fixette narcissique du blaze territorial.

N’empêche, ici ou là, les murs ne cessent de reprendre la parole, de produire du sens, entre mots de passe urbains et petites annonces anonymes. Il suffit de prêter attention par exemple au renouveau du pochoir ironique & subversif sur les bords de la méditerranée ou en Amérique Latine, sans oublier les aphorismes doux & rageurs qui font des petits un peu partout : à Saint-Etienne ou Prague, Strasbourg ou Oakland, Lyon ou Montréal, Paris ou Bagnolet, même si l’implacable efficacité de la vidéosurveillance et des équipes de nettoyage (soit privées soit municipales) gagne chaque jour du terrain.
D’où cette compilation en cours, comme un chantier à ciel ouvert, qui voudrait recenser ces bribes d’écritures malhabiles, potaches, dyslexiques, absconses, lapidaires, lacunaires, triviales ou sidérantes, glanés depuis quelques années sur des sites web ou, pour les plus contemporaines, via mon appareil photo à l’affût d’inédites inscriptions, sans oublier l’aide précieuse de comparses amateurs qui me font partager leurs découvertes, dont les irascibles dilettantes du récent Tumblr Graffitivre.

Entamé il y a 3 ans, ce recueil provisoire compte déjà plus de 4200 graffitis distincts – transcrits tels quels, datés et localisés aussi précisément que possible. Nul souci d’exhaustivité dans cette collecte, puisque la tâche est par nature illimitée, juste le dream in progress d’un recensement partiel & partial, qui un de ces jours deviendra peut-être un gros bouquin, mais dont on peut déjà feuilleter ou télécharger la somme de 375 pages en format pdf ici même…

Et dans la foulée, pour donner envie à quelques transcripteurs occasionnels de me prêter main-forte, pour enrichir la liste de leurs trouvailles in situ ou pour en inventer d’autres à taguer par ses propres moyens, on lira ci-dessous un lot de messages & aphorismes plus ou moins récents extraits de ma collecte, piochés parmi tant d’autres.

crisis ?

[USA, Detroit, septembre 09]

divorciado de la
normalidad

[Espagne, Barcelone, 10 juin 12]

île fée beau !!

[Lille, à la craie, 16 avril 13]

ma maman
était au centre
de ma sexualité

[Marseille, « Ayku », mi-janvier 14]

le rsa c’est bien
mais qu’est-ce que
ça se boit vite

[Marseille, « Piafo », 25 janvier 14]

use
de la
ru[s]e

[Paris XVIII, papiers collés, 30 janvier 14]

psycho-
sexuellement
ras le bol

[Paris VI, rue Auguste Comte, 30 janvier 14]

vive ton
vagin

[Paris xx, rue Piat, février 14]

stop nacionalizmu !

[Bosnie, Tuzla, 7 février 14]

ralentir à toute vitesse

réduire le vouloir d’achat

[Paris IV, rue des Francs-Bourgeois, sur algéco, 11 février 14]

nous forniquons
la maréchaussée

[Strasbourg, au pochoir, 17 février 14]

on a tout à perdre à ne pas

[Nantes, centre-ville, après manif anti-aéroport, 22 février 14]

je déclare
l’état de
bonheur
permanent

[Disneyland (Seine-et-Marne), 26 février 14]

dimanche est un jour pour se
venger des six autres

[Banlieue lyonnaise, usine désaffectée, 2 mars 14]

allez debout les
grands chasseurs
d’étoiles

[Paris XVIII, entrée du Sacré-Cœur, 14 mars 14]

c’est à cette
heure qu’on
rentre ?

[Pré-Saint-Gervais, sur pub, mi-mars 14]

crise… barbituriques…
…somnifères…

[Brest, mi-mars14]

après july
august

[Paris III, rue Béranger, escalier de secours
à Libération, «LapsOups», 19 mars 14]

a quoi sert
de faire des
maths si on
peu pas
compter sur les autre

[Paris XX, quartier Ménilmontant, 30 mars 14]

sayeb el koffet el mouatin
[lâchez le panier du citoyen]

sayeb zatla
[je fume la zalta et je vous emmerde]

[Tunisie, Tunis, au pochoir,
en dialecte derja, avril 14]

éprouver certaines
longueurs avec
ses pieds

[Bordeaux, quartier Saint-Michel,
rue Nerigean, avril 14 ]

eiste skata nas cosmos
[vous êtes un monde de merde]

[Grèce, Trikala, avril 14]

la télépatie
existe

[Paris XII, 3 avril 14]

tu cherche du travail demain ?
– non, j’ai piscine !
(c’est bon pour le dos)

[Alès (Gard), 11 avril 14]

ch’ui chiante !

[Montreuil, rue Désiré Chevalier, mi-avril 14]

si vous
retrouver
ma licorne
alors aretez
la drogue

[Parcey, près de Dole, mi-avril 14]

c’est pas la police
ici c’est nous
qui commande

[Paris XVIII, rue d’Orsel, sur trottoir, 22 avril 14]

why is it illegal
to feed the pigeon
but not the superstition ?

[Hongrie, Budapest, « ProMo », 22 avril 14]

love ?
hate ?
raclette

[Lyon, rue Joseph Sarlin, 30 avril 14]

avec mon r.s.a.
j’ai acheté de la peinture &
de la biere

[Paris xii, port de l’Arsenal, mai 14]

mangeons avec les mains

[Rennes, 1er mai 14]

je n’espère plus rien
je n’ai peur de rien
je suis chômeuse

[Grèce, Athènes, 6 mai 14]

la peinture appartient à ceux qui la regardent

[Paris XX, place Fréhel, mi-mai 14]

quittez les cavernes
de l’être, venez

[Lyon, Croix-Rousse, mi-mai 14]

ici on apprend à faire
travailler les autres

[Nantes, rue Crébillon, école de Commerce,
rue Crébillon 19 mai 14]

dis-donc le bus
charrie tes bœufs
vers l’usinoir

[Lyon, Croix-Rousse, 27 mai 14]

hope
carriérisme
résignation

[Suisse, Lausanne, 30 mai 14]

mes durs
rêves formels
sauront te
chevaucher

[Paris XIII, passage Boiton, 1er juin 14]

la gauche
m’a tuer

[Lyon, Croix-Rousse, 3 juin 14]

417€
c’est le
minimum

[Lyon, Croix-Rousse, 6 juin 14]

gentrification
is the new
colonialism

[USA, Brooklyn, Bushwick, au pochoir, 13 juin 14]

happy hour
molotov pour
tout le monde !

[Paris XI, non loin canal Saint-Martin, mi-juin 14]

j’ai moins
peur de faire
un braquage
qu’un dépistage !!

[Versailles, mi-juin 14]

keep calm
and
caddie on

[Paris xi, passage Bullourde,
au pochoir sur trottoir, 19 juin 14]

merci de m’aider à me
retrouver

[Bagnolet, rue Victor Hugo, 21 juin 14]

women are half the sky

[Montréal, 22 juin 14]

paf
le faf

[Paris vi, rue d’Assas, très effacé, 24 juin 14]

seuls les
poissons morts
suivent le courant !

[Paris xx, rue Sorbier, 27 juin 14]

chômons dès aujourd’hui

[Paris x, quai de Valmy, Point-Éphémère, 30 juin 14]

retourne
te coucher

[Paris xiii, bd du Général Simon, fin juin]

le présent est condamné
achevons-le !

[Lyon, Croix-Rousse, 9 juillet 14]

tu vuex que jeux
t’aprene un truck

[Paris xx, rue Etienne Marey, 30 juillet 14]

en chacun de nous
il y a un pancréas

[Toulouse, port Saint-Sauveur, 5 août 14]

amour à toi mère qui gueule

[Marseille, Cours Julien, papier collé, juillet 14]

je te parle
comme si
tu étais
dans ma tête…

[Paris II, août 14]

jamais bossé

[Niort, 13 août 14]

make love
not love locks

[Paris, pont des Arts, à côté cadenas accrochés par milliers, mi-août 14]

le rsa à
5000€

[Paris XX, rue Boyer, mi-août 14]

plutôt
mourir
que pluto
mickey

[Paris V, rue du Faubourg Saint-Jacques, 16 août 14]

vague
impression
entropique

[Paris XX, rue Stendhal, 25 août 14]

Et pour conclure en beauté, une quarantaine de traces textuelles photographiées, à une exception près, par mes soins.

Outre cette transcription systématique & hasardeuse d’écritures murales, on trouvera sur le site deux diaporamas sur le même sujet, l’un consacré aux bombages des années 70 et l’autre s’enrichissant au jour le jour de graffitis plus récents, glanées sur le Net ou pris sur le vif, sur cette page-là.

Et à la prochaine, d’ici quelques mois pour la suite…



27 août 2014
[Images arrêtées & idées fixes
À défaut d'horizon, l'horizon.]

Neuf points (de vue) à la ligne.



2 juillet 2014
[Expulsion du collectif des Baras à Bagnolet
Récit en images de la riposte improvisée.]

Le collectif des Baras, constitué d’à peu près 300 personnes sans-papiers et rescapées de longs périples mortifères – Maliens, Mauritaniens, Sénégalais, Roms…  dont des enfants, leurs parents et des célibataires –, occupaient depuis la nuit du lundi 28 octobre 2013, au 124 avenue Gallieni, un bâtiment vide appartenant à une entreprise privée, Emerson Network Power, qui semble avoir délocalisé son business en Chine. Aucun projet nécessitant leur départ, et pourtant ordre leur était donné de déguerpir par le tribunal d’instance de Montreuil à la mi-février 2014. Faute d’expulsion manu militari aux aurores – qui semblait imminente depuis une dizaine de jour –, il a suffi d’un incendie au sous-sol de la bâtisse la nuit dernière pour, qu’après intervention des pompiers, les forces de l’ordre bloquent l’accès des anciens occupants et les laissent au compte-goutte récupérer leurs affaires. Ce qui fut fait jusqu’en début d’après-midi sous la houlette d’un commissaire adepte de la négociation. Tandis que quelques familles semblent avoir été hébergés à l’hôtel, seule mesure concrète et très provisoire proposée par la municipalité de Bagnolet.

Les policiers n’ayant pas sorti leur panoplie de robocop, ils se sont contentés de rendre la rue à la circulation en repoussant peu à peu l’attroupement des délogés sur le trottoir d’en face. Seule la présence de quelques énergumènes de la Bac a donné lieu à des échanges verbaux plus tendus. Surtout avec cet cinq-là qui n’aimaient pas qu’on prenne leur déguisement de faux-cool ou de gros durs en photo.

Partout sur les bas-côtés, le vrac des affaires sauvées du désastre s’entassait dans des caddies, des poussettes ou par terre dans des sacs poubelles. Comme ici, avec la légende involontaire d’un graffiti argenté.

De ci de-là, des discussions entre ex-occupants se sont improvisées pour décider d’une riposte collective. Comme ici, avec au milieu de l’assemblée, un conseiller municipal de Montreuil, celui en cravate (tendance opposition brariste), proposant son soutien avec un bel aplomb opportuniste…

Il suffit de zoomer sur le panneau publicitaire au-dessus pour prendre la mesure des enjeux spéculatifs de ce périmètre dévolu aux Puces, limitrophe du Bas-Montreuil et de l’enclave Est de Bagnolet.

Vers 15h, à l’issue des discussions informelles au sein du collectif des Baras, et alors qu’on dénombrait une trentaine de personnes en soutien, l’initiative est prise de réoccuper la chaussée pour improviser une manifestation jusqu’à la Mairie de Bagnolet. Valse-hésitation des flics, un peu de nervosité dans les rangs, gazeuses discrètement prêtes à l’emploi, surtout de la part de cet excité du Flash-Ball, doigts nerveusement gantés sur la gâchette.

Le cortège prend forme malgré tout.

Et la manif – pas déposée, mais imposée à chaud au commissaire un peu débordé par les événements –, grossit et poursuit son chemin vers le Centre commercial de Bagnolet, croisant sur sa route deux esseulés de la brigade hippique.

Avance d’un bon pas, avec banderoles et slogans, dans les rues plus étroites du centre-ville.

Débouche non loin des Mercuriales, les fameuses twin towers du coin.

Et sans avoir trop besoin de forcer le passage, la petite foule arrive à quelques mètres des portes de l’Hôtel de Ville de Bagnolet. Sous cet édifice flambant neuf, il y a assez d’ombre pour improviser un bivouac, durable ou non, la suite le dira. Mais une zone de repos, même précaire, pour ne rien céder sur la force collective de leur lutte.

En repartant, je surprends cent mètres plus loin, un sbire de la mairie en train de sermonner sur un ton paternaliste quelques membres du collectifs des Baras. Je cite de mémoire : «C’est une connerie de vous faire remarquer comme ça, en manifestant dans la rue, en occupant des maisons. Ça vous fait une sale réputation, et ensuite faut pas vous étonner qu’en Europe, on vous délivre moins de visas!» Je le traite de «donneur de leçon néo-colonialiste» sans chercher à poursuivre la conversation. Quelques sans papiers alentour me sourient en coin.
À peine parti, j’entends dans mon dos qu’il embraye aussitôt : «Ce type-là, il doit être de la police, méfiez-vous.»
Et lui, à coup sûr un petit apparatchik socialiste. [Renseignements pris le surlendemain, il s'avère que ce donneur de leçon n'était autre que le Maire de la ville, Tony Di Martino, tentant de décourager en petit comité les sans papiers de mener leur lutte sur la voie publique…]

Pour s’informer sur la suite, on se reportera sur l’indispensable site d’information alternative paris-luttes.info

Post-scriptum du lundi 4 août :
Retour sur place vers 9h30, quelques bâches bleu, la petite foule de ceux qui dorment dehors pour leur deuxième nuit et une modeste fourgonnette de police. Les portes vitrées de l’Hôtel de Ville sont bloquées de l’intérieur au prétexte que les ci-devant campeurs gêneraient le passage [élargi dès le milieu de matinée par les sans papiers pour montrer leur bonne volonté].

Faute d’avoir eu depuis la veille le moindre contact avec les élus de Bagnolet, un délégué des Baras  et quelques soutiens proposent de s’introduire à l’intérieur pour les mettre au pied du mur. Chose faite, par une entrée latérale réservée au personnel. A l’intérieur du bâtiment ultra-moderne – une sorte de mini-Guggenheim inauguré il y a peu –, au deuxième étage, un débat houleux s’instaure avec le Maire et ses conseillers. A priori, le discours officiel c’est : «On a déjà beaucoup fait, on ne peut plus rien désormais.» Ni point d’eau, ni sanitaire, ni surtout ouvrir un gymnase, fut-ce provisoirement jusqu’à fin août. Et sur ce dernier point, les arguments dévoilent la lutte intercommunale qui se joue sur les dos des sans papiers. «A Montreuil, ils ont 14 gymnases et nous trois seulement. C’est pas notre faute si là-bas, aucun élu de la majorité n’a levé le petit doigt pour les Baras. Après l’incendie, on les a appelés, ils ont mis cinq heures à nous répondre et la seule chose qui les inquiète, c’est que des gens de leur opposition [des soutiens de Brard] soient présents sur le terrain.» Entre les lignes, on comprend la rivalité tactique entre communes limitrophes et d’autres enjeux politiciens, puisque Bagnolet est passé aux socialistes et tandis qu’à Montreuil, les socialo-écolos ont fait alliance derrière Bessac, un nouveau maire issu du PCF, soutenu par le Front de Gauche. Le poker-menteur est confirmé par un élu Front de Gauche de Bagnolet qui n’arrive plus à joindre ses «camarades» de Montreuil. Dans les coulisses, on se renvoie donc la patate chaude, avec un cynisme éhonté. D’où la nécessité, dans les jours et les semaines qui viennent, de mettre la pression sur les deux mairies, et particulièrement sur celle de Montreuil, qui croit s’être débarrassé à bon compte du problème.
Au fil du dialogue de sourds, on apprend aussi que la Préfecture n’a plus donné signe de vie depuis que des élus de Bagnolet se sont associés aux rassemblements de la mi-juillet devant le squat des Baras, avenue Gallieni, pour anticiper une possible expulsion. Autrement dit, il est bien probable que le préfet ait voulu faire payer ce très modeste geste de solidarité en donnant ordre, lors de la manif de samedi, de laisser le collectif des Bras s’installer au pied de la Mairie de Bagnolet. Mesure de rétorsion des autorités policières. Mais, attention, il y a fort à parier que si Tony Di Martino demande à la police de vider le campement sous ses fenêtres, il sera aussitôt épaulé par la Préfecture. D’où une vigilance nécessaire, matin et soir, pour empêcher la dispersion/répression du collectif des Baras. Et en attendant, que par d’autres canaux informels, un ou des lieux viables soient trouvés pour une nouvelle occupation.

Post-scriptum du 7 août :
Depuis deux jours, la mairie de Bagnolet avait battu le chaud et le froid, comme ces affichettes le montrent. La première se cachant (le petit doigt) derrière un désaccord avec l’expulsion préfectoral et d’autres motifs «humanitaires».

La seconde, reproduisant l’arrêté qui donne 24h au collectif des Baras pour quitter le parvis de l’Hôtel de ville, pour cause d’insalubrité, sous peine d’être chassé par les services de la Préfecture.

En ce double-langage d’élus encartés au Parti Socialiste, on verra une fois encore la marque de fabrique de leur cynisme pragamatique sous la forme d’une répression solidaire – à l’image de la stigmatisation compassionnelle envers les prostituées qu’on veut sauver de leur esclavage en les condamnant à l’invisibilité publique ou la remotivation discriminante par Pôle-Emploi des chômeurs & précaires soupçonnés a priori d’être des fraudeurs à l’assistanat.
Pour revenir au coup de force de ce jeudi 7 août, en milieu d’après-midi, une première brigade de CRS chassait manu militari les expulsés loin des portes de la Mairie. Chose faite en moins d’une heure. La preuve, on avait eu vite fait de faire place nette.

La plupart des Baras présents se retrouvaient donc trois cents mètres plus loin, dans un square, sous une bretelle d’autoroute, avenue du Général de Gaulle, en face de la sortie du métro Gallieni. Ensuite, les forces de police ont enserré dans une nasse la centaine de sans papiers exprimant le désir de s’installer sur place et attendu des renforts, tout en disposant une trentaine de civils de la BAC aux alentours pour intimider les soutiens et le public amassé qui très majoritairement exprimait sa solidarité avec ces délogés perpétuels.
Entre 18h et 19h, une fois arrivé sur place l’autobus banalisé permettant une arrestation de masse, la fouille individuelle a commencé. Chaque interpelé devant vider son sac, lever les bras et rentrer dans le panier à salade.

Cette mise en scène humiliante a duré presque une heure, sous bonne garde, des cordons de robocops et malabars avec brassard faisant face à la petite foule des témoins demeurés dans les parages. Dont un conseiller du maire de Bagnolet, soupirant avec une hypocrisie désarmante : «Merde, c’est pas ça qu’on voulait!» Des inconnus s’étaient déjà chargés de lui répondre… sur un panneau de propagande municipale, en face de son bureau.

D’après les infos du site paris-luttes.info, les 75 personnes embarquées n’ont subi qu’un contrôle d’identité avant d’être libérées vers 22h. Dans la nuit, le campement d’infortune s’est réinstallé sous le même échangeur autoroutier.



31 juillet 2014
[Images arrêtées & idées fixes —
Décollations, nouvelle collection (3).]

Pièces détachées du mannequinat précaire.



23  juillet 2014
[Manifester contre la terreur coloniale
du gouvernement israélien
est plus que jamais la meilleure façon
de combattre l'antisémitisme.]

Ce soir, j’irai donc manifester contre les politiques du pire de Tsahal & du Hamas, ces fauteurs de guerre cyniques qui sacrifient la survie des populations alentour à leur maintien au pouvoir au nom d’un nationalisme messianique qui confine chaque jour un peu plus à un fanatisme xénophobe. D’où la pancarte que je me suis confectionnée :

Mais s’il est nécessaire de renvoyer dos à dos les pompiers pyromanes des deux bords (ainsi que les sinistres François Hollande et Manuel Valls), il ne faudrait pas oublier l’asymétrie fondamentale du conflit en cours, et l’obscénité d’un usage disproportionné de la force et du meurtre à distance par drones interposés. C’est pour cela qu’au verso de ma pancarte je collerai cette seconde affichette :

Post-scriptum du 29 juillet : Et comme il est parfois utile de lever certains malentendus tout en enfonçant le même clou, j’ai rajouter deux affichettes recto-verso pour manifester encore et encore mon dégoût des exactions homicides qui endeuillent chaque jour plus durement les habitants de Gaza & les protestataires palestiniens de nationalité israélienne, sans céder aux débordements fascisants des quelques poignées de fans de Dieudonné ou de la fatwa anti-juive.



1er juillet 2014
[Deux milliards d’économie sur le dos des chômeurs :
enfumons les enfumeurs, abusons des abuseurs —
roman-photos, résumé des épisodes à venir.]

Quand les gouvernants
font crever la dalle
à des millions de précaires
tous les moyens sont bons
pour annuler leur Festival
d’arnaques à plein temps
& de promesses en l’air.



26 juin 2014
[Images arrêtées & idées fixes
Hasards de la circulation alternée.]

Se faufiler entre quelques métaphores automobiles.



19 juin 2014
[Les sous-fifres occupent la Philharmonie de Paris —
mouvement des précaires, chantier à ciel ouvert.]

Hier matin, dès l’aube, 150 intermittents de l’emploi & chômeurs partiels (du Spectacle, mais pas seulement) ont occupé par surprise l’immense auditorium en construction de la Philharmonie de Paris. Vers 6h30, le tour était joué. Tandis que trois issues étaient bloquées, un groupe grimpait aux étages supérieures, réussissant à accrocher d’immenses banderoles sur les poutrelles à claire-voie de l’édifice.

Réclamer de «nouveaux droits sociaux», ça avait de la gueule dans ce haut-lieu symbolique de la gabegie culturelle. En l’occurrence, un projet mégalo de salle de concert, conçu par Jean Nouvel, à 118 millions d’euros lors de sa signature en 2006 et qui, au final, va coûter plus du triple, au bénéfice de son opérateur BTP, l’empire Bouygues. Comme quoi, de l’argent il y en a, et l’on sait où en trouver dès qu’il s’agit de construire des Mausolées, c’est-à-dire dépenser le fric public pour financer à fonds perdu le secteur du Bâtiment, même si ce genre de lubie totalement disproportionnée (dixit les équipes bossant à la Cité de la Musique, juste à côté, qui ont déjà du mal à remplir leur jauge) va assécher pour des années le budget culture de la Ville et sert déjà de prétexte (avec le CentQuatre et la Gaité Lyrique) à la réduction drastique des micro-subventions aux associations, compagnies, festivals & espaces jouant dans la cour des trop-petits, quantité négligeable. Désormais, le «soupoudrage» auprès des initiatives locales (souvent à but non-lucratif) c’est de «l’Assistanat bas-de-gamme», tandis que là, au Philharmonie, c’est du «bétonnage avec retour sur investissement global» qui aide à relancer l’usine à gaz (et à Gattaz) économique. D’où l’idée vertigineusement édifiante d’investir quelques heures durant un de ces gouffres financiers (près de 400 millions) dont le montant dépasse justement celui du prétendu déficit annuel du régime (encore un peu mutualisé) des intermittents. La suite en photos in situ et brèves de mémoire.

Une façon de montrer aussi sur quel pacte de stabilité policière repose l’harmonie sociale concertée (dans les coulisses) entre MEDEF et CFDT.

Tenir des piquets de blocage sur une zone de plusieurs centaines de mètres en contre-bas du périph, ça ne pouvait pas durer longtemps. L’ultimatum policier fut lancé vers 10h15. Une grille entrouverte, et hop, charge furtive et gazage sporadique, arrosant au passage une dizaine d’employés en sous-traitance ayant décidé de rejoindre les manifestants extérieurs. Plusieurs issues aussitôt reprises en main et tonfa par les Robocops appointés.

À la jonction des boulevards Serrurier et Macdonald, les flics se positionnent non loin de la rampe d’accès réservée aux employés. Mais déjà l’arrivée de l’armada policière brouille les cartes. Face aux lignes d’uniformes, ça tape la discute, fraternise, s’échange de clopes ou des photos, entre précaires en lutte disséminés à tous les étages et ouvriers avec casques et tenues fluorescentes : soit intérimaires (avec ou sans papiers), soit CDI jetables des petites PME de sous-traitance, et pas mal de Polonais surexploités (payés à 4 euros de l’heure, expliquent-ils).

Pendant ce temps-là, les alpinistes de la Préfecture se tiennent près à intervenir, ou du moins, pour l’heure, repérer les conditions d’un éventuel assaut.

Aux abords du chantier, les contremaîtres de Bouygues mobilisent ldes agents de sécurité en nombre, souvent moqués par leurs collègues préférant mater le spectacle (bras croisés et sourires en coin), ravis de cette matinée de congés-payés imprévus.

Surtout ceux qu’on pousse à jouer les supplétifs de la maréchaussée.

Ailleurs, des maîtres d’œuvre et autre petits chefs se concertent dans les bureaux ou improvisent une réunion en plein air.

Les caméras, elles, surveillent ce désœuvrement inhabituel, entre les lignes d’Algeco.

Une banderole vient de piquer du nez, les casqués relèvent la tête.

Tiens, y’a un interluttant, plutôt mutin, tout seul, là-haut.

Et bientôt cinq, avec une nouvelle banderole qui se met en place.

Acclamation générale et bruyante de la petite foule disséminée tous azimuts. Mon voisin de parapet, un sous-traité en CDI qui vient d’Orléans me confie, hilare : «C’est ma première grève, merci les gars, c’est super. comme c’est parti, on va gagner une journée entière.» Apercevant trois-quatre civils derrière une palissade, il ajoute : «Et là, t’as vu les pitbulls de la BAC, ils ont pas aimé que je me fasse un Selfie devant leur gueule!»

Cent cinquante mètres plus loin, un vigile signale, sans pouvoir s’y opposer, l’intrusion d’autres manifestants à l’intérieur.

Peu avant midi, les médias commencent à se pointer, FR3, puis RTL, puis BFM..

Ensuite, ça va palabrer et menacer, en vain. BFM fera son reportage en direct sur le toit. Et les officiels refuseront d’y monter pour négocier sous l’œil des caméras & micros. Le contact direct avec la «base» et devant témoins, c’est pas la tasse de thé des décideurs. Et vers 18h, sous le cagnard, faute d’ombre et de provisions d’eau (même si malgré l’embargo policier, un téméraire grimpeur en rappel leur avait apporté quelques ressources), décision collective de repartir groupé. Par le grand escalier d’honneur, sous escorte, mais sans contrôle d’identité. À plus de deux cents désormais.

Et les voilà qui traversent les pelouses de La Villette en manif sauvage : « Chômeur, Précaires, Intermittents, Intérimaires, avec ou sans papiers! Solidarité!» Ce slogan résumant bien ce qui fait l’unité du mouvement : la conquête de droits & contreparties pour tous ceux concernés par l’emploi discontinu. Bref, l’envie d’améliorer les annexes 8 & 9, de sauver du désastre l’annexe 4 des intérimaires (dont ne parlent jamais les journalistes aux ordres), mais surtout de défendre l’extension de ce régime solidaire à l’ensemble de ces embauchés en contrat court, soit plus de 1,5 millions de personnes (sans compter les stagiaires sous-indemnisés et autres CDD ad æternam). Bref, tout le contraire d’un mouvement corpo-artiste, juste le renouveau d’une coagulation combative au sein de ce Précariat ignoré, méprisé, stigmatisé le système de négociation paritaire. Ceci dit, sans naïveté triomphaliste, mais en contre-point d’une résignation mortifère qui n’a que trop duré. En contre-point aussi aux adeptes aveuglés du retour au plein-emploi stable, chez les idéologues fossilisés de la gauche de la gauche (là aussi, y’aurait pas mal d’idoles à déboulonner…) Trêve de commentaires, ce départ groupé a permis de laisser au parking le fourgon qui attendait les occupants.

En guise d’épilogue, ce dernier détail. Tandis qu’une assemblée nombreuse se tenait sous la Halle de La Villette, quelques pandores (en heures sup’ sans doute) peinaient à décrocher les banderoles du site déserté.

Pour se tenir au courant, jour par jour, et parfois heure par heure, c’est sur la site de la Coordination des Précaires et Intermittents Ile-de-France ici même.



16 juin 2014
[Sommets de l’urbanisme en Seine-Saint-Denis —
De quelques tours (et détours) à fronts renversés :
de la ruineuse Pleyel aux Twin’s not dead de Bagnolet.]

Issue d’un projet initié dans les années 60 et censé faire contre-point au quartier d’affaires de La Défense, la tour Pleyel sort de terre entre 1969 (un an après le fameux mois de Mai) et 1973 (un an avant le fameux choc pétrolier). Sa structure métallique de 125 mètres renforcée avec du (mauvais) béton devra d’ailleurs être entièrement rénovée une décennie plus tard. Initialement, l’immense gratte-ciel de l’Est parisien ne devait être que la tour Ouest d’un ensemble figurant les points cardinaux au milieu d’un parc de 4 hectares, mais non, faute d’investisseurs, pas de petites sœurs à l’horizon. Néanmoins jusqu’aux abords de l’An 2000, ça turbine de bas en haut, en col blanc & tailleur standard, sur plus 40 000 m2 de bureaux, chacun son siège social en open space. Sauf qu’avec la coupe du monde foot, le Grand Stade fin prêt en 1998 et les infrastructures de transport qui vont avec (RER et voie rapide couverte), cette soucoupe volante new-look bouleverse le voisinage, attire les profiteurs de table rase et crée un sacré boom spéculatif.
On rase les taudis, on délocalise les pauvres et on sécurise une vaste zone d’activités, mieux réparti à l’horizontale de part et d’autre de l’axe autoroutier. Et c’est ça qui va faire de l’ombre à Pleyel, cette tour de contrôle qui se ringardise à vue d’œil. La preuve, en 2009, elle n’est plus occupée qu’à65%. Et cinq ans plus tard, d’autres boîtes se font la malle, même la CAF locale a taillé la route. Du coup, cette expérience pionnière du pompidolisme, implantée dans les bastions du communisme municipal, est aux deux tiers déserté. Et quand les gros contrats quittent le navire, l’effet panique s’en trouve décuplé. Pour observer de plus près ce phénomène, j’ai pris scooter et appareil photo, histoire de voir à quoi ça ressemble une faillite immobilière en 3D. Une fois sur place, aucun signe apparent du désastre en cours. Le phare n’envoie aucun signaux de détresse. Il domine plus que jamais à des kilomètres à la ronde, à l’aplomb du quartier d’affaires qui le voue désormais à la ruine, mais impossible de saisir le moindre photogramme de ce film catastrophe. A essayer d’en cadrer le contour en contre-plongée, le vestige donne encore le vertige.
Il suffirait pourtant de peu de choses – l’occupation de ce Haut-Lieu de l’Absurdie urbanistique par une multitude de mal-logés & amateurs de jardins suspendus – pour que cet échec monumental retrouve son échelle humaine. Avis aux amateurs de ZAD et autres pistes de décollage maraîchères. L’ancienne tour de contrôle du business n’attend que ça : être habitée & recyclée à d’autres fins par les ennemis irréductibles de l’obsolescence programmée.

Autre cas de figure, à quelques kilomètres de là : les Mercuriales édifiées non loin de la porte de Bagnolet en 1975, composée de deux tours siamoises du Levant et du Penant. Elles aussi devaient constituer l’avant-garde d’un immense chantier visant à dupliquer La Défense, hors les Beaux quartiers résidentiels dont les habitants, par conservatisme et intérêt bien placé (dans la belle pierre), n’avaient pas du tout apprécié que ce petit Wall Street leur bouche la vue panoramique depuis les balcons de Neuilly-Auteuil-Passy. Même objectif qu’avec Pleyel donc, rééquilibrer le rapport Ouest-Est parisien et investir un cheval de Troie dans les jardins ouvriers de la banlieue rouge. Même coup d’arrêt aussi, la hausse des cours du pétrole au milieu des seventies fait réviser à la baisse toute folie des grandeurs. D’où cette paire de gratte-ciels jouxtant le périphérique au beau milieu d’un tissu d’habitations ne dépassant pas trois étages (côté Bagnolet) et le double dans les cités alentours, de part et d’autre des Maréchaux. Quant au point culminant, si l’on compte les antennes relais, c’est entre 150 et 175 mètres, soit un peu moins que leur maître(sse)-étalon, la tour Montparnasse, longtemps leader en ces matières (de compétition caricaturalement phallique). Même si le modèle originel des Mercuriales est bel et bien celui du World Trade Center.D’où leur surnom familier depuis septembre 2011 : les Twins towers de Bagnolet.
Sauf qu’ici, nul catastrophe à l’horizon. C’est bien desservi par le séculaire métropolitain, et depuis leur construction, le taux de remplissages des tours jumelles n’est jamais descendu sous la barre des 30%. Contrairement à Pleyel, ça fait exception dans le bâti des environs, à moins de deux cents mètres du modeste centre-ville de Bagnolet. Ça fait tache, sans faire tache d’huile. C’est l’exemple même d’une successfull aberration. Un météorite architectural qui fait un drôle d’effet dans les parage, comme un château d’eau de la finance au milieu d’un territoire à sec, un avant-poste qui n’a peut-être pas dit son dernier mot. D’autant que si les salariés de Libération acceptaient d’y déménager, la tour serait désormais pleine comme un œuf. Prête sans doute à faire des petits le long du périph et à rogner lez zones d’habitation limitrophes des communes si endettées dans les parages qu’elles préfèrent voir s’établir des sièges sociaux plutôt que des habitats du même nom.
Petit reportage de proximité, selon divers angles d’approche.



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