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16 février 2015
[Le pseudo-complot sataniste des Illuminati —
Deux siècles d’irrésistible mondialisation
d’une mystification à la con (1797-2015).]

À l’origine de cette légende, un fait établi : l’Ordre des Illuminati a bien été fondé en 1776 dans le duché de Bavière (à dominante catholique alors que l’Allemagne du Nord était luthérienne) par l’ancien élève des Jésuites & juriste à la Faculté d’Ingolstadt Adam Weishaupt (1748-1830). En soi, le phénomène n’a rien d’original. Depuis le début du XVIII siècle, à travers toutes les villes d’Europe, des universitaires, scientifiques, philosophes ou notables, épris d’un rationalisme « éclairé » et d’une quête éthico-spirituelle hétérodoxe, créent des sociétés et confréries plus ou moins secrètes pour propager leurs idées sans subir les interdits professionnels et autres emprisonnements arbitraires à la demande du clergé. Leur clandestinité répond d’abord à la brutalité répressive d’un ordre moral théocratique, même si chez certaines Loges de la franc-maçonnerie cette dissimulation obligée s’accompagne d’un goût ésotérique pour les rituels d’initiation, d’un cloisonnement pyramidal et de signes de reconnaissance symboliques.

Revenons à nos fameux Illuminati. De cinq membres fondateurs, cette « école de sagesse » compta la première année une soixantaine d’affidés. Après le ralliement du baron Knigge, franc-maçon influent du Nord de l’Allemagne, le cercle des adhérents passa à quelques centaines, dont quelques Princes germaniques et intellectuels de renom (Goethe entre autres). Mais cette expansion connut un brutal coup d’arrêt en 1784, le duc de Bavière, Charles Theodore ayant banni toutes les associations créées sans son aval. Les leaders des Illuminati furent aussitôt arrêtés, dont un certain Xavier Zwack, disciple exclu peu aurparavant qui, par esprit de vindicte, fournit à la police des traces écrites douteuses visant à prouver que cette organisation défendait l’athéisme, l’égalité homme-femme ou le droit au suicide, usait d’un langage crypté ainsi que d’une encre magique et, plus grave, se donnait le droit de vie ou de mort sur ses membres par empoisonnement.
Ce sont ces documents, abusivement tronqués hors contexte ou carrément contrefaits, qui vont nourrir les premiers soupçons, à la fin du XVIII siècle, envers l’influence des Illuminati, confrérie pourtant réduite à néant. Mais entre-temps, la Révolution française a eu lieu et, dans la foulée, un régicide et l’abolition des privilèges féodaux sous la pression de Jacobins se réclamant des Lumières. D’où un vent de panique dans toutes les monarchies alentour. Ceci expliquant cela, en 1797, paraît en Angleterre Proofs of the Conspiracy, un brûlot signé par un mathématicien écossais, lui-même franc-maçon, John Robison, persuadé que les Illuminati ont tenté de noyauter l’ensemble des Loges européennes pour « déraciner les religions et renverser les pouvoirs existants. » Pour preuve, il accuse Mirabeau et Talleyrand d’avoir été des Illuminati infiltrés mettant leur programme à exécution lors de la Révolution de 1789. Autre texte émergeant un an plus tard, Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, du jésuite Augustin Barruel, révèle à son tour une « triple conspiration des sophistes Illuminati [prônant] l’impiété, la rébellion et l’anarchie », relayant ainsi l’emprise blasphématoire des maçons encyclopédistes et de leurs maîtres à penser Voltaire, Montesquieu ou Rousseau.

Selon ces deux prêcheurs contre-révolutionnaires, « l’infecte nuée de mouches illuministes » (dixit J. Robison) aurait déjà entamé sa propagation aux États-Unis : « l’immensité de l’océan est une bien mince barrière contre la conspiration universelle de cette Secte » (dixit A. Barruel). De fait, en Nouvelle Angleterre, les Révérends Jedidiah Morse (pasteur de la First Church de Charlestown), David Tappan (professeur à Harvard) & Thimothy Dwight (président de Yale College) diffusent la rumeur venue d’Europe, appelant dès 1798 à combattre « la cruauté et la rapacité de la Bête » dont les fils sont « les dragons de Marat » et les filles  « des concubines des Illuminati », avec à leur tête sur le sol américain Thomas Jefferson, vice-président démocrate et opposant farouche des Aliens and Sedition Acts, ciblé pour ses sympathies francophiles et dénoncé comme traître à sa patrie depuis qu’il s’est rallié à cette « modern illumination » par une campagne de presse, si excessive qu’elle fera long feu. Cette politique du soupçon a semé ses premières graines outre-Atlantique, le temps de la récolte viendra… un siècle plus tard.
En France, le même abbé Barruel se lance, en 1806, dans une nouvelle croisade, anti-juive cette fois, qui remet implicitement en perspective ses précédentes extrapolations anti-Illuminati, mais repose sur une pure et simple mystification, comme l’a montré l’historien des idées P.-A. Taguieff (dont on peut apprécier le travail d’investigation documentaire sans partager ses amalgames idéologiques). Ainsi Augustin Barruel a-t-il inventé de toutes pièces une lettre d’un certain capitaine Jean-Baptiste Simonini lui transmettant des informations confidentielles prouvant que toutes les sociétés secrètes du monde ont à leur tête une « secte judaïque » qui doit sa puissance mondiale à ses réserves « d’or ». Ce faux courrier a d’abord circulé de façon confidentielle, avant d’être reproduit en 1878 et largement diffusé jusqu’aux Etats-Unis. S’ensuivront d’autres manipulations du même type, notamment le Discours du rabbin, roman paru à Berlin en 1868, racontant la prétendue assemblée secrète en charge d’un « programme juif de conquête du monde », ainsi que l’encyclique du pape Léon XIII (Humanum genus, 1884) désignant la maçonnerie comme suppôt d’une « funeste » conspiration internationale. Arrive enfin l’heure de la vulgarisation à succès avec, en 1886, La France juive où Édouard Drumont constate :

« Après les innombrables volumes publiés sur ce sujet, il me parait inutile de répéter ce que tous les historiens, Louis Blanc notamment, ont écrit sur le rôle joué par la Franc-Maçonnerie dans la Révolution. Il n’est plus contesté par personne non plus que la direction de toutes les loges ne fût passée alors aux mains des Juifs. Le Juif portugais Paschales avait fondé, en 1754, une société d’initiés, les Cohens, dont les idées furent vulgarisées par Saint-Martin. En 1776, le Juif Adam Weishaupt créait la secte des Illuminés qui se proposait, pour but principal, la destruction du catholicisme. »


Pour la première fois, un lien, encore ténu, est établi entre conjuration « judéo-maçonnique » et ordre des Illuminati. La boucle complotiste est bouclée, qui reprendra après la Grande Guerre et la Révolution russe du poil de la bête (immonde), tout d’abord outre-Manche.
Si au début des années 20, commencent à émerger en Europe des écrits reprenant la thèse du complot « judéo-maçonnique » des Jacobins pour l’étendre à leur descendants directs, les « judéo-bolchéviques », c’est Nesta Helen Webster (1876-1960) qui, la première, va insister sur le rôle déterminant des Illuminati dans ce processus. Qui est-elle ? Miss N. H. Webster et la fille d’un évêque anglican et l’épouse d’un surintendant de la police britannique. Au cours de ses recherches au British Museum et à la Bibliothèque Nationale, elle étudie l’influence des Loges maçonniques sur les Révolutions en série de 1789, 1848 et 1917, se penche sur Les Protocoles des Sages de Sion (pur montage de la police tsariste, mais d’une « authenticité probable » à ses yeux) qui lui inspireront, en 1920, de nombreux articles consacrés au « Jewish Peril » dans le Morning Post et proclame à la même époque sa croyance dans les théories de la « réincarnation » (fondé sur des sensations de « déjà vu »). Sollicitée pour donner des conférences auprès des agents des services secrets britanniques, c’est à leur demande spéciale qu’elle rédige World Revolution. The Plot Against Civilization [La Révolution mondiale, le complot contre la Civilisation], paru à Londres en 1921. Trois ans plus tard, devenue membre la British Union of Fascism, ses lubies conspiratives se focalisent, dans un nouvel opus, Secret Societies and Subversive Movements, sur la clé de voûte Illuminati :

« Ce groupe, comme celui de tous les ordres ésotériques subversifs, est, par le biais de processus tels que l’eurythmie, des méditations, des symboles, la Magie noire, d’éveiller une force et produire une fausse “Illumination” dans le but d’obtenir la “Voyance Spirituelle”. […] Ces ordres sont contrôlés par un Ordre SOLAIRE d’après la nature des Illuminati. »

Autre pionnière en ces obscures prophéties, Lady Queenborough, de son vrai nom Edith Starr Miller (1890-1933), co-auteur avec Leslie Fry d’un ouvrage posthume, Occult theocracy, (1933), qui développe la synthèse complotiste de Nest H. Websterun accusant les Illuminati (dont l’existence remonterait à une Loge espagnole de 1520, comme chez Edouard Drumont), de diriger un conjuration jésuito-judaïco-maçonnico-brahmanique pour renverser le christianisme.
À la même époque, on retrouve trace des mêmes élucubrations aux États-Unis, chez le Révérend Gerald Burton Winrod (1900-1957), évangéliste qui soutiendra que seul Hitler pouvait sauver l’Europe de la « Jewish-Communist conspiracy » et voyait en Franklin D. Roosevelt un être diabolique. Or, dès 1935, le même pro-nazi et antisémite forcené a consacré un ouvrage au fondateur prétendument juif des Illuminati ainsi intitulé : Adam Weishaupt, a Human Devil.


Autre maillon crucial de cette chaîne de propagation, William James Guy Carr (1895-1959), commandant de la marine anglaise devenu agent de renseignement canadien. Célèbre depuis les années 30 pour ses conférences contre « The International Conspiracy », il devient vers 1950 le leader de la très anti-communiste National Federation of Christian Laymen de Toronto avant de publier, en 1955, Pawns in the Game [Des Pions sur l'échiquier] qui sera « the most influential source in creating the American Illuminati demonology », selon l’expert en culture occultiste Bill Ellis.
Évoquons enfin le cas de Milton William Cooper (1943-2001), gradé de la marine américaine qui accusa Dwight D. Eisenhower d’être un Illuminati et d’avoir négocié un traité avec des extraterrestres en 1954, accord dont seuls les initiés de la secte  partageraient depuis le secret, à ceci près que ces « Illuminés » sont désormais les jouets de ces terribles « Aliens »… À ce stade de délire, on est en droit d’hésiter entre l’effroi et le fou rire. Et pourtant, le pire est encore à venir.

Soixante-dix ans plus tard, où en est-on dans le deep South des Etats-Unis ? Un récent article de Curtis Price, « Alabama’notes » [disponible en français sur le site Article11), nous éclaire à ce sujet. Ce travailleur social aux sympathies radicalement à gauche et ex-fondateur du journal des sans-abri de Baltimore Street Voice (publié chez Verticales & commenté ici) s’inquiéte justement de la large diffusion de la rumeur illuministe dans la population afro-américaine :

« Saviez-vous que Whitney Houston est morte noyée dans sa baignoire d’hôtel alors que des membres hollywoodiens des Illuminati s’étaient rassemblés dans une salle de bal alentours pour voler son âme ? Non. Pourtant, l’adhésion aux thèses du complot illuminati, auparavant plutôt l’apanage des Blancs, est désormais l’un des marqueurs montrant l’ampleur de la défaite des classes ouvrières noires. Selon ceux qui y croient, cet ordre secret, rassemblant riches et puissants, manipulerait et contrôlerait en sous-main tout ce qu’il est possible d’imaginer. Chaque événement négatif serait de leur fait. Même si cette théorie du complot n’est pas confinée aux milieux pauvres et noirs du Sud, c’est en leur sein que j’ai le plus entendu de références aux Illuminati, lancées l’air de rien et les rattachant à chaque fait saillant du quotidien : “Encore un coup des Illuminati...” »

D’où une question qui vient aussitôt à l’esprit. Comment ces théories du complot véhiculées un siècle et demi durant par des nostalgiques de l’Ancien Régime, des néo-Inquisiteurs de la chrétienté, des fasciste anglo-saxons, des compagnons de route du Ku Kux Klan et autres ufologues négationnistes ont-elles pu pénétrer l’univers mental des jeunes afro-américains d’aujourd’hui ? On trouvera une ébauche de réponse convaincante dans How to overthrow the Illuminati, une brochure issue des milieux libertaires étasuniens (attention pas libertariens, ne pas confondre), dont une traduction partielle en français a été réalisée par le GARAP, hélas amputée du passage qui nous intéresse ici : « Conspiracy Theories During Black Power, and After It ». Ce chapitre expose en détail l’hétérogénéité conflictuelle des forces en présence parmi les activistes du Black Power, à la fin des années 60. Si Les Black Panthers et, parmi eux, la communiste Angela Davis, « identified the enemy as white supremacist capitalism, and aimed to unite workers of all races against this system », d’autres tendances prennent de l’ampleur sur fond de répression par le FBI : celle du nationaliste Ron Kanranga, fondateur de la fête pan-africaniste Kwanzaa en 1966 ou du poète Amiri Baraka, leader du Black Arts Movement et bien sûr celle du groupe suprématiste confessionnel noir Nation of Islam, dont l’audience fut décuplée par l’assassinat de Malcolm X, auquel succedera l’antisémite obsessionnel Louis Farrakahn. Si ces trois derniers groupes ne se réfèrent pas explicitement à la fable des Illuminati, ils ont déjà tendance à expliquer l’injustice sociale et la ségrégation post-esclavagiste par l’emprise séculaire des Juifs et des Maçons, et à rejeter leurs alliés naturels, la jeunesse blanche radicalisée qui lutte tout à la fois contre le racisme institutionnel et la guerre du Vietnam. Ces franges ethnocentristes, prônant un retour aux racines africaines ou une conversion à un Islam revisité de façon ésotérique, passe sous silence toute conflictualité interne entre les pauvres ghettoïsés et la bourgeoise noire émergente, pour mieux cibler une prétendue mainmise d’une internationale juive à la tête du pouvoir fédéral, rejetant  ainsi la solidarité effective de l’intelligentsia juive progressiste dans la lutte pour les Droits Civiques.
À rebours de cette volonté de racialiser la lutte, on citera, entre autres, la tentative de Fred Hampton, un leader des Black Panthers, de mettre sur pied en 1969 une Rainbow Coalition avec des activistes « of all colors »… Il payera ce courage politiue de sa vie quelques mois plus tard, assassiné par le FBI à Chicago. Ainsi, l’éradication des Panthers (et d’autres militants jugés trop « marxistes ») dans les années suivantes contribuera à laisser la place libre aux sensibilités purement identitaires du Black Power. Cette hypothèse demanderait à être affinée, d’autant que le choix entre des mots d’ordre politico-sociaux ou nationalo-ethniques a pu traverser, diviser, agiter, tous les groupes concurrents à cette époque et parfois même se confondre indistinctement. Reste que c’est bien au lendemain de cette défaite sanglante du mouvement noir étzunien que le grand récit illuministe de substitution a pu prendre place.


En 1973, les Last Poets – pionniers d’une rythmique chorale afro-américaine qui sera une influence majeure de la musique Hip-hop –, enregistre leur troisième album Chastisement où figure « E Pluribus Unum », un titre qui détaille pendant 4mn30 tous les symboles du one dollar bill. Avec ce groupe qui affiche tout à la fois sa sympathie pour le défunt Malcolm X et une commune sensibilité rrévolutionnaire avec les Panthers, nous sommes, en ce début des seventies à la croisée des chemins. Et leur chanson illustre bien ce moment d’extrême ambivalence. Elle s’inspire dans le premier couplet d’une critique sociale acerbe : « Now, Dow Jones owns the people's homes / and all the surrounding land / Buying and selling their humble dwelling / in the name of the Master Plan », puis conclut: « And so the power is in the hand of the ruling classes / playing god with the fate of all the masses / so the people don't get any in the land of the plenty / because E PLURIBUS UNUM means One Out Of Many ». En substance, les masses sont dépossédées leur terre par la classe dominante, en des termes qu’aurait pu contresigner trente ans plus tôt l’auteur de This land is your Land, le folk singer communiste Woodie Guthrie. Mais la même chanson des Last Poets multiplie aussi les allusions à « thoses who hoard the gold » [ceux qui accaparent l’or], « the pyramid hangs the devil’s eye that created the lie » [la pyramide où se tient l’œil du diable qui a créé le mensonge] et enfin « the roman numerals at the base of the pyramid’s tells the date they began to exist when they established this branch of hell in seventeen-seventy-six » [ les chiffres romains à la base de la pyramide datent le début de leur existence quand ils ont créé cette branche de l’Enfer, en 1776]. On mesure ici combien, dès cette époque, le mythe d’une confrérie judéo-sataniste créée en 1776, bref des Illuminati, a déjà imprégné, même à mots couverts, la contre-culture du Black Power. La présence de signes maçonniques sur le papier-monnaie étazunien étant promise à devenir un des lieux communs du discours complotiste.

Reste à suivre les chemins de traverse qu’a pu prendre ce grand récit fantasmatique au cours des décennies suivantes jusqu’à devenir depuis le 11 septembre 2001 une des légendes urbaines les plus populaires parmi la jeunesse noire américaine. On s’aidera ici d’un article du chercheur en Science Sociales Travis Gosa Lars, (Corwell University, African-american studies, New York) intitulé Counterknowledge, racial paranoia, and the cultic milieu : Decoding hiphop conspiracy theory. Il y interroge d’emblée cette « strange political alliances» qui va peu à peu s’établir entre « some white suprematists and the Black Nation of Islam ». Le jalon essentiel de cette convergence a priori contre-nature tient aux origines de la sub-culture Hip Hop : la création au milieu des années 60 d’une branche dissidente de Nation of Islam autoproclamée The Five-Percent Nation, alias the Nation of Gods and Earths. Pour les adeptes de ce schisme sectaire issu de la mouvance Black Muslims, le monde se divise en trois catégories : 85% de la population vit dans l’illusion d’un faux-Dieu, mensonge entretenu par les 10% qui exercent un pouvoir « diabolique » sur la majorité. Quant au 5% restants, ce sont les Sages qui doivent éclairer cette masse « aveugle, sourde et muette » en révélant leur Vérité ésotérique, fait de langage crypté et de numérologie abracadabrante (où le 7 fait allusion à la date 1776). Quinze ans après sa fondation à Harlem sous l’égide de Clarence X13, les imageries et le contre-savoir initiatique de ce mouvement vont être remixés par les premiers Master of Ceremonies du rap new-yorkais.

Ainsi les messages du nationalisme noir et de sa variante islamo-kabalistique vont-ils trouver leur relais pendant le « golden age of hip hop » (1987-196), non sans populariser parmi les gangs des corners, les détenus des pénitenciers surpeuplés ou chez les fans des albums de Rakim, Nas ou Wu-Tang Clan, un scepticisme de masse envers les vérités cachées par des imposteurs sataniques qui chercheraient à « mentally enslave black people (…) by ‘‘lie-braries’’ and ‘‘tell-a-lie-vision’’. » Sans oublier nombre de rumeurs collatérales suspectant un Black Holocaust’Plan derrière la pandémie du Sida ou les ravages d’une nouvelle drogue, le crack. Il est évidemment difficile de dater la focalisation sur la Secte bavaroise dans cette mouvance. Un exemple parmi tant d’autres, en 1996, l’album des Poor Righteous Teachers, empruntant des imageries anti-Illuminati sur sa pochette, s’intitule The New World Order, selon la fameuse expression de George W. Bush célébrant la fin de la Guerre Froide, expression devenue dès l’été 1990 la formule magique (et prétendue preuve du complot) des conspirationnistes de tous bords.

C’est juste après les attentats du 11 septembre 2001, que toutes les légendes démoniaques touchant à l’emprise mondiale d’une seule et même société secrète trouvent leur synthèse dans le méta-complot Illuminati. Côté évangélistes d’ultra-droite, via la caisse de résonance du Net ou des télés privées, leur propagande prend une ampleur  considérable, s’appuyant entre autres sur les signes de connivences qu’échangeraient ces maîtres du monde ainsi que les images subliminales obscènes introduites jusque dans les dessins animés de Disney.

Côté scène Hip Hop, on observe une prolifération d’une obnubilation similaire en rumeurs incontrôlables. La plus prégnante concerne le rappeur 2Pac (fils d’une militant des Black Panthers) qui aurait été assassiné en septembre 1996 par les sbires de ladite Loge satanique pour avoir projeté d’intituler son album Killuminati. Au milieu des années 2000, une mutation s’opère. Ce sont désormais des stars du Rap ou R&B qui sont accusées, via interviews ou réseaux sociaux, d’être les marionnettes manipulées par leurs maîtres restées dans l’ombre (autrement dit, des Noirs ayant vendus leur âme à l’élite « judéo-maçonnique » blanche, mais sans prendre ni le risque ni la peine de le dire, comprend qui peut…). A tel point que le mouvement des Five Percenters est lui-même suspecté d’être une confrérie à la solde de ses frères ennemies. Parmi les cibles privilégiées de ces règlements de compte en cascades : Jay-Z, Beyoncé ou Rihana, ceux-ci n’hésitant pas à mimer exprès certaines gestuelles sataniques pour faire le buzz… Comme si les bobards ad hominem n’étaient plus ici que le prétexte à mettre en scène leur rivalité et agrémenter leur showbizness d’un storytelling fort rentable. On objectera qu’il ne s’agit plus là que d’un storytelling ludique où les Illuminati jouent le rôle d’Anti-Héros de pacotille, à l’image de leur frères ennemis les Super-Heros des Comics Marvel.

Il n’empêche, que des millions de jeunes groupies du monde entier se familiarisent avec cette forme de scepticisme-là – une méfiance envers le discours dominant des médias aussitôt retournée en hypothèse complotiste –, fait froid dans le dos. Ces racontars juvéniles ont beau, la plupart du temps, être déconnectés de leur background idéologique d’origine, – une Secte « judéo-maçonnique » à l’emprise mondialisée –, cette coquille presque vide produit son effet dévastateur : le dévoiement de toute conscience politique, remettant en cause l’ordre social, la propagande de tel ou tel Pouvoir institué, par l’esprit a-critique d’une fixette paranoïaque.

D’autant que la jonction entre les argumentaires de conspirationnistes de l’extrême-droite évangéliste et les dérivatifs Killuminati de la contre-culture Hip Hop est toujours possible. En puisant, par exemple, à la source des mêmes best-sellers, ceux de Dan Brown, de Anges et Démons (2000) à Da Vinci Code (2003), surfant sur l’ambigu fil du rasoir de l’authentique révélation documentée et de la pure fiction, pour brouiller les pistes et diffuser de pernicieuses contre-vérités historiques.

Autre cas de jonction, plus alarmant encore, quand le scénariste animateur-radio Alex Jones, figure de proue du mouvement Tea Party et climato-sceptique accusant l’État fédéral de planifier un eugénisme à l’échelle planétaire, reçoit dans son émission-vidéo PrisonPlanet.com, diffusée sur le Web, le rappeur KRS-One, lui suggérant que le président Obama et lui aussi une « puppet of the New World Order », alias les Illuminati, thèse reprise par le Professor Griff de Public Ennemy ou par le chanteur américano-péruvien du groupe Immortal Technique. Jusqu’à ce que, par retour de flamme du délire paranoïde, ce même Axel Jones soit dénoncé sur la Toile comme un « juif caché » et « agent provocateur » manipulé par les Illuminati.

Et la scène française n’a pas été épargnée par cette résurgence du message idéologique anti-« judéo-maçonnique » dans le phrasé a priori émancipateur dudit « rap conscient ». Il n’y a qu’à voir le véritable délire antisémite de la chanson « Illuminazi 666 », produite en 2008 par un ancien membre du groupe Assassin, sous son nouveau blaze, Rock’n squat, alias Mathias Cassel, frère de l’acteur et pote de Mathieu Kassovitz :

« Ils sont tous impliqués dans ces sociétés secrètes / John Kerry, George Bush, Tony Blair, Elysabeth / Grande Patronne du trafic d’opium / Illuminazi 6.6.6., le mensonge démasqué dans mon mix, mix ,mix / Y a pas de guerres que des bénéfices, les bankers, les cartels 6.6.6. / Skulls & Bones pratiquent des rites sataniques / Vénèrent Jabulon le nom de diable pour les juifs, / Magog est le nom de George Bush dans leurs rites / c’est le nom de l’armée de Satan, aïe aïe y a un hic ! »

Ce cas demeure sans doute assez isolé, mais le virus dormant de la rumeur peut aussi profiter à d’autres cinglés.

Arrêtons-nous là, sous peine de surestimer le nombre des adeptes identitaires, d’où qu’ils viennent, de cette idéologie du soupçon ciblé (ou de sombrer comme P.-A. Taguieff dans le délire néo-complotiste contre le péril «gauchisto-islamiste»).
Reste que la vigilance est plus que jamais nécessaire – comme le dossier «Complot partout, révolution nulle part», du journal CQFD de décembre 2014 le soulignait – face à la contamination de la pensée critique contemporaine par les pires contrefaçons du discours contestataires. Un dernier coup d’œil du côté du Street Art suffit à montrer comment la dénonciation orwellienne d’un Big Brother totalitaire d’hier & de demain peut virer, à son insu ou pas, du côté d’une imagerie ésotérico-fascisante.



30 janvier 2015
[Images arrêtées & idées fixes
«Meilleurs Vœux», dernière vague.]

Ne plus remettre au lendemain le calvaire de la veille.



20 janvier 2015
[Images arrêtées & idées fixes
«Ouverture d'esprit», le roman-photo.]

De la difficulté de penser à huis clos ?



20 janvier 2015
[Images arrêtées & idées fixes
Marketing viral & rumeurs parano-létales.]

Les vents mauvais de la vogue complotiste donnent le tournis et il est malaisé d’y chercher une logique, sinon celle d’une méthode « paranoïaque critique » (si chère au seul surréaliste ayant rejoint les rangs du franquisme, Salvador Dali) en lieu et place d’un véritable esprit critique.
Aujourd’hui que tant de vraies-fausses vidéos (alimentées entre autres par la blogosphère Dieudonné & Soral via youtube) convergent vers un « déni de réalité » flagrant (qui est la pulsion de base du négationnisme – cachez-moi ce massacre/génocide que je ne saurais voir), la thèse plus ou moins implicite de ces sceptiques ultra-radicalisés renvoie le plus souvent à d’ignobles préjugés antisémites.
Mais c’est à la même source parano-phobique que se nourrissent aussi les adeptes du « Grand remplacement », préjugeant qu’on nous cache l’implantation secrète d’une marée humaine musulmane qui ne saurait tarder à submerger l’Occident chrétien pour le soumettre à la Charia. Et il suffit de passer sur un site de vente de livres en ligne, comme je l’ai fait hier, puis de choisir un ouvrage qui fait le buzz dans la mouvance des identitaires anti-arabes pour voir apparaître huit autres titres du même accabit, dont plusieurs best-sellers qui distillent leur idéologie homicide.




12 janvier 2015
[Victimes et profiteurs collatéraux
du massacre ciblé de Charlie Hebdo
Quelques réflexions sur les événements en cours.]

La mise à mort de la rédaction de Charlie Hebdo réclamée de longue date par des sectes salafistes et exécutée par deux recrues françaises du Djihad est immonde. Et ce n’est pas trahir mon émotion solidaire que d’énoncer ici un sentiment de gêne discordant : ces dix dernières années, il m’a semblé que Charlie hebdo, ce joyeux fanzine de l’anticléricalisme franchouillard a connu une évolution parfois douteuse et  fait une fixette sur l’islam (moquant pêle-mêle ses us, coutumes et dérives intégristes), cette focalisation satirique prenant un tour d’abord salement obsessionnel puis franchement écoeurant. J’avais d’ailleurs consacré un long billet à cette inquiétante dérive, en septembre 2012, sous ce titre : « De l’autodérision subversive à la monomanie caricaturale. »

Ce n’est pas renier une émotion solidaire que de rappeler aussi dans quel contexte intellectuel nauséabond ces assassinats ciblés (et leur redoublement antisémite) se sont inscrits : entre autres, la campagne promotionnelle du dernier livre de Michel Houellebecq. En l’occurrence, un tir groupé médiatique d’une ampleur inédite pour un livre, Soumission, dont le scénario de politique-fiction valide implicitement la thèse du « grand remplacement » échafaudée par l’écrivain identitaire Renaud Camus et vulgarisée à très grand tirage par le pitre misogyne Éric Zemmour. De quoi s’agit-il ? D’un délire complotiste jouant sur le péril démographique d’une France submergée en secret par son immigration arabo-musulmane (naturalisations et allocations familiales aidant). Avec à brève échéance (une génération), la substitution d’un « peuple » par un autre, les petits blancs déchristianisés se découvrant soudain minoritaires et soumis à la loi des nouveaux arrivants, les masses d’obédience islamique (sorties de leur trompeuse clandestinité). Or, c’est bel et bien la source d’inspiration implicite du best-seller houellebecquien, sa clef-de-voûte insidieuse – justement dénoncée par quelques critiques littéraires à rebours d’une complaisance médiatique sans précédent envers ledit opus.
Quel rapport me dira-t-on ? Primo, la montée en puissance du bruit de fond islamophobe n’est pas une vue de l’esprit, mais un des effets collatéraux majeurs des politiques de la peur qui gouvernent nos sociétés. Et cet état de confusion  mentale était à son comble, mercredi dernier, après plusieurs jours d’omniprésence audio-visuelle de Michel H., ce faux-prophète de malheur. Deuzio, dans le dernier numéro de Charlie hebdo cohabitaient une caricature de couverture peu flatteuse de l’auteur suscité et un éloge appuyé de son brûlot islamophobe par un des éditorialistes. Dire cela, ce n’est en rien révéler un lien de cause à effet ni excuser ces meurtres injustifiables, c’est souligner qu’à tout le moins l’équipe rédactionnelle de ce journal manquait de vigilance anti-fasciste (malgré sa culture libertaire d’origine) en ne dénonçant pas unanimement le discours raciste sous-jacent de Soumission. Bref c’est constater que, sur ce point précis – la vulgarisation insidieuse des discours arabophobiques – Charlie hebdo était assez conforme à l’air du temps, alimentant sans garde-fou ni discernement la confusion des esprits.

Ce n’est pas désavouer une émotion solidaire que de remettre en outre sur la table quelques données géopolitiques : l’offensive djihadiste actuelle (bien réelle) n’est nullement le signe annonciateur du « choc des civilisations » espéré par certains idéologues de la droite évangéliste étazunienne (ou d’une « guerre de civilisation », agitée comme un chiffon rouge par l’ex-président Nicolas S. au cœur de l’immense rassemblement de dimanche). Répétons-le, aujourd’hui plus que jamais, il ne s’agit pas d’un choc impérial entre un Occident affaibli parce qu’en crise d’identité et le futur Califat islamique unifié du Magrehb au Moyen-Orient, mais d’un combat qui fait rage depuis des décennies au sud de la Méditerranée, les premières victimes de cette lutte idéologique étant des musulmans plus ou moins pratiquants qui se comptent par centaines de milliers (de l’Algérie durant la « décennie noire » aux récents éradication de Daech en Irak et en Syrie). Faut-il avoir la mémoire courte pour oublier d’ailleurs que dans nombre de ces pays, le Printemps arabe a représenté un acte d’insoumission d’une bravoure et d’une lucidité inouïes en ouvrant la lutte sur deux fronts, contre les dictatures militaires (soutenues par nos gourvernants) et contre la fausse alternative du rigorisme intégriste. Et que ces peuples sont toujours à l’heure qu’il est entre le marteau et l’encume. Bref, on gagnerait à se souvenir que la ligne de fracture n’est pas civilisationnelle, mais bien politique et que, dans les rues du Caire ou de Tunis, la nouvelle génération des caricaturistes contestataires ne s’y trompent pas, eux, ils savent que les salafistes de toutes espèces, sont des ultra-conservateurs fascisants, leur bête immonde à eux, comme nous avons la nôtre…

Ce n’est pas abjurer une émotion solidaire que de m’inquiéter de l’ambivalence des points de vue qui peuvent coexister derrière le mot de passe #JeSuisCharlie. Non que je mette en doute un instant la sincère spontanéité de ce cri de ralliement, pour la liberté d’expression (d’accord, bien sûr), contre l’instinct de mort de l’intolérance (certes), mais qu’on peut également y sonder une union sacrée de façade qui risque de noyer trop de poissons dans la même nasse. Pour ma part, je veux bien rire aux larmes ou pleurer les morts, mais pas en n’importe quelle compagnie. C’est pourquoi, j’ai manifesté hier, sans porter de sticker, ni d’affichette #JeSuisCharlie, mais en brandissant sur un modeste écriteau de carton ce programme minimum : « CONTRE TOUS LES FASCISMES, DJIHADISTE OU LEPÉNISTE. » Qui m’a d’ailleurs valu les sourires amicaux de beaucoup et une légère désapprobation entrevue dans le regard de certains. Désolé donc, mais il sera difficile (et dangereux) de nous contenter longtemps de ce degré zéro de l’énonciation (#JeSuisCharlie) qui, il faut bien nous l’avouer, est à l’image d’une dépolitisation alarmante des consciences. Derrière l’unanimisme émotionnel, chacun devra bientôt se rappeler que nos propres fanatiques identitaires sont là, en embuscade, à la périphérie mentale du Front National, prêts à tout pour surfer sur cette vague d’indignation, et qu’il est urgent de s’en dissocier dans la rue et dans les têtes.
Autre signe de cette dépolitisation, et non des moindres, l’imprégnation profonde du scepticisme complotiste circulant parmi l’arborescence des réseaux sociaux. Et depuis quelques jours, la chose a enflé dans des proportions effarantes. Certains voudront y diagnostiquer l’emprise des œillères islamistes chez les Djeunes-de-banlieue-issus-de-l’immigration (en un seul mot stigmatisant), or que ce phénomène est bien plus large et touche à des degrés divers l’ensemble de la nouvelle génération : le remplacement de l’esprit critique engagé (et ses polémiques de fond) par des réflexes paranoïaques-critiques – « on » nous cache tout, « on » nous ment, « on » nous manipule. D’où la difficulté durable de désarmorcer la popularité diffuse de la sphère Dieudonné & co, jouant sur tous les tableaux de la provocation victimaire et du conspirationnisme permanent.
Cet ultime symptôme de la confusion mentale qui nous guette devrait nous servir de leçon. Il n’est que temps de réoccuper l’espace politique et de réinvestir, loin des faux-débats de « l’intégration » éthnico-confessionelle, la question sociale de nos conditions d’existence. A cet égard, la lutte contre la précarisation généralisée, qui mobilise les énergies en Grèce ou en Espagne, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il n’est pas d’autre moyen pour tarir à sa source les stratégies du pire qui nous menacent, celle des nazislamistes comme celle des fachos White Power, bref celles du ressentiment morbide contre des boucs émissaires désarmés.



5 janvier 2015
[À propos de Tania Bruguera
de l’œuvre performative…
à la prise de parole collective.]

En avril 2009, l’artiste d’origine cubaine Tania Bruguera, invitée à la Dixième Biennale d’art contemporain de La Havane, avait mis en place un happening iconoclaste, intitulé « Tatlin’s Wisper #6 » (en hommage au constructiviste soviétique Vladimir Tatline, concepteur d’un utopique Monument à la Troisième Internationale, jamais réalisé). Dans le patio central du Wifredo Lam Center, elle avait reproduit la scénographie standard d’une conférence de presse : deux micros sur un pupitre, une estrade, un rideau de fond orange, un haut-parleur à l’intérieur, un autre à l’extérieur du bâtiment. Quant au modus operandi, il était brièvement explicité en début de performance : chacun aurait droit de s’exprimer durant une minute maximum.

Autre élément scénographique d’importance (à la fois intimidant et satirique) : dès qu’une personne monterait sur le podium, un duo de militaires (des deux sexes) en tenu kaki lui emboîterait le pas avant de déposer sur l’épaule du candidat au free-speech une colombe (symbolique mais bien vivante), celle qui figurait déjà sur les photos du fameux discours de Fidel Castro annonçant le triomphe de la Révolution cubaine, le 9 janvier 1959.

Ultime détail d’importance : 200 appareils photos jetables (avec flash automatique) avaient été offerts aux visiteurs.

Sur la captation aujourd’hui disponible en ligne, ici ou , on perçoit d’abord l’incrédulité générale que le dispositif de Tania Bruguera provoque, un défi à la censure mais dont l’artiste ne désire pas s’approprier le leadership. Le monopole de la parole étant déchu, restent de longs temps morts avant chaque intervention. Et face à cette brèche ouverte, on voit en direct la peur changer de camp.
Ils seront une quarantaine à oser briser la loi du silence, à leurs risques et périls. Rien de très spectaculaire en fait : des phrases courtes, des pleurs inarticulés, des désirs fugaces, de très fragiles actes de langage. Et ça fout la chair de poule.

L’été dernier, après avoir découvert cette vidéo au Guggenheim de New-York, je suis tombé par hasard, à la sortie du musée, sur Tania Bruguera elle-même, qui faisait signer une lettre ouvert au nouveau Pape pour qu’il accorde la citoyenneté vaticane à l’ensemble des migrants refoulés d’une frontière l’autre. En cours de discussion, elle m’a raconté son parcours : fille d’un diplomate castriste tombé en disgrâce politique, ayant poursuivi ses études à Chicago et profitant désormais d’une certaine renommée pour continuer à animer, de l’extérieur & de l’intérieur, une critique « de gauche » de la dictature cubaine.

Quant à sa fameuse performance de 2009, elle la pensait vouée à une interdiction in extremis ou à un parasitage en direct par les sbires du régime. Et c’est la force même du dispositif, et la multiplication des clichés-témoins (grâce aux appareils photo) qui a convaincu les autorités de ne pas agir sur le moment. Reste que les prises de vue effectuées par ses soins ont été confisquées le jour même, et qu’elle n’a pu monter son film qu’à partir de vidéo amateurs.

Il y a quelques jours, Tania Bruguera a voulu rééditer cette conférence fantôme en plein air, sur la place de la révolution de La Havane. Et loin de la petite zone de tolérance artistique, lui donner l’énergie performative d’une agora grandeur nature. Participante active au mouvement de contestation local #Yo Tambien Exijo, elle a été arrêtée préventivement le 30 décembre puis libérée deux jours plus tard face aux protestations locales et internationales.

On lui souhaite bon vent, en attendant que, dans l’imminente réalité, d’autres événements viennent dépasser ses espérances.

Post-scriptum : On pourra aussi regarder l’étonnante proposition qu’elle avait faite à La Tate Modern de Londres en janvier 2008. Une fois dans le hall monumental du musée, les visiteurs se trouvaient confrontés à deux policiers à cheval qui leur intimait l’ordre de se déplacer dans ce coin, puis le long de ce mur. « Crowd control », ça s’appelle en anglais.

Savoir-faire que les experts français des techniques du maintien de l’ordre ont désormais rebaptisé : « Gestion démocratique des foules ».



1er janvier 2015
[Pour l’année nouvelle…
en Vœux-tu en voilà !?
Treize messages visuels
et l’embarras du choix.]



23 décembre 2014
[Grève du zèle et trêve de confiseries.]

Hyperactifs de tous les pays… no Hell ni Paradis.



15  décembre 2014
[Le Street Art dans tous ses états
Quelques stickers hors commerce,
glanés entre deux averses.]

Parmi les mauvais genres des arts muraux – papiers collés, pochoirs, tags ou graff XXL et inscriptions éphémères – il y a un dernier cas de figure : le petit format adhésif. Soit l’étiquette amateur en papier gommé, soit le sticker en long en large ou en rondeur. Mais avec l’autocollant, on entre dans la production en série, plus sophistiquée et onéreuse. Du coup, ce genre d’acte gratuit revient assez cher. Et côté support, on est obligé de délaisser le crépi mural, pour s’attaquer au mobilier urbain : potelets, armoires électriques, panneaux de la voirie, pub sous verre, etc.
 Et là, il y a concurrence déloyale entre le sticker commercial – avec logos pubard ou copyright arty – et celui qui n’a rien à vendre, qui détourne le sens commun in situ, disperse des apartés textuelles, crée des zones de turbulences visuelles.
Sauf qu’entre ces deux tendances, on a parfois du mal à distinguer la nuance, vu l’essor de l’auto-promo de son blaze, de son Facebook ouTumblr sans parler des duplicatas  du rebel business, genre OBEY© & co qui retourne comme un gant (un bonnet ou un T-shirt) l’idée même du détournement ironique pour mieux fourguer en magasin des produits dérivés à leur image. Le leurre et l’argent du leurre, tout bénef. Y’a même un mot-valise en franglish pour résumer le phénomène – subvertissement – qui compacte élan subversif et commerce du divertissement.
 Sans oublier les usages propagandistes du sticker par la nébuleuse fascistoïde, avec une large diffusion/radicalisation d’imageries homophobes et & xénophobes bien au-delà de ses territoires d’influence habituels, dont on a déjà parlé ici même.
Pour se changer les idées, autant aller se ressourcer ailleurs. Parce que les stickers sans but lucratif ni nombrilisme geek ni message de délation, ça existe encore, même s’il faut se méfier des contrefaçons duplicitaires et des équivoques populistes. Au gré de mes flâneries sur le Net, j’ai sélectionné quelques raretés et photographié tous les autres au cours de l’année écoulée, parfois hors les étroites frontières hexagonales. Petit passage en revue des dernières trouvailles scotchantes en attendant les premiers flocons hivernaux.


Pour voir le diaporama complet,
on ira lorgner dans ce coin-là.

Depuis trois ans, moi aussi, j’ai pris le pli
et fabriqué avec l’ami Philippe Bretelle
mes propres Adages Adhésifs
qu’on peut aller voir dans ce coin-là,
ou en quelques extraits ci-dessous.



5 novembre 2014
[Images arrêtées & idées fixes
Mains-d'œuvre & corps étrangers.]

Retraitement sanitaire d’un bassin d’emploi.



31 octobre 2014
[Le Street Art dans tous ses états
Quelques pochoirs éphémères,
glanés à l'approche de l'hiver.]

Dès la fin des années 70 – bombes aérosols aidant –, la vieille technique du pochoir a connu un renouveau underground, dont les pionniers parisiens se nommaient Blek-le-rat (le dandy rebel) et MissTic (avant qu’elle ne loue sa poésie urbaine aux publicitaires), dans la lignée de la provoc picturale du groupe Bazooka décalquant photos et polaroïds à grands traits géométriques. Cet art de l’impression négative n’a cessé de faire des émules, du message d’agit-prop aux rébus minimalistes en passant par toutes sortes d’imageries ombreuses.
A rebours de cette floraison contagieuse, la gentrification des centre-villes continue son travail de sape, faisant partout place nette. Et dans le paysage urbain, face à la surenchère technologique des effaceurs d’encre municipaux ou privés, le pochoir sauvage cède plutôt du terrain face au diktat du nettoyage par le vide. Tandis que les milieux arty, fascinés par le phénomène Banksy, privilégient l’intervention sur des surfaces autorisées (par les co-propiétaire ou les commerçants) et dans les galeries et quelques murs réservés à ce genre de défouloir culturel. D’où la raréfaction, du moins en région parisienne, du spray-activisme anonyme imbriquant de l’imagerie et du textuel pour briser la monochromie quotidienne et produire de l’inattendu au coin de la rue. Reste qu’il suffit d’aller voir ailleurs, en Grèce, en Espagne ou au Portugal, pour s’apercevoir que, dans le sillage de chaque révolte urbaine, l’ironie subversive retrouve aussitôt le goût de la prise de parole graphique. Pour s’en faire une idée, un petit florilège de photos glanées sur la Toile ou prises au gré de mes vadrouilles en scooter.






24 septembre 2014
[Souviens-moi, et cætera —
De ne pas oublier… la suite.]

Les premiers Souviens-moi sont nés ici même, déposés comme à tâtons sur ce pense-bête, dans l’incertitude encore fragile d’une suite éventuelle. Et puis la série s’est mise à prendre consistance, rendez-vous d’évidence, perdurant bien au-delà du pari stupide de sa contrainte initiale : entamer chaque début de phrase par « De ne pas oublier… » – ce qui n’est pas une mince affaire syntaxique. Le système d’échos a pris sa vitesse de croisière, exhumant des pans entiers d’une mémoire que j’avais cru perdue dans je ne sais quelles limbes, conjurant leur nature évanescente pour les mixer à la chaîne. Parmi ces flash-backs, j’ai revu passer du monde : corps étrangers et attaches familiales, événements infra-historiques et amours éphémères, pensées fugaces et chroniques urbaines, sensations épidermiques et spectres amicaux, tout ce qui donne sa matière au récit intime quand il accepte sa dimension collective, exogène, composite. Plus je creusais au dedans d’un moi supposé – le petit vécu rien qu’à soi –, plus le dehors me débordait de l’intérieur, par bribes disparates et rumeurs intestines. Et sur la durée, se profilait le moment où il faudrait rassembler ce qui me dispersait à mesure.


Un livre, ça sert d’abord à ça, assumer l’arbitraire d’un point final, quand le processus en cours, lui, ne demanderait qu’à se perpétuer, défricher toujours plus avant le terrain d’aventures. J’ai donc profité d’un moment d’accalmie – alors que les réminiscences avaient l’air de se tarir – pour organiser un semblant d’unité. Et ça m’a fait du bien de croire que c’en était fini, que j’avais fait le tour des bribes & lacunes, mis chaque pièce du puzzle à sa juste place. D’ailleurs une fois arrêtée la délicate combinatoire du bouquin, j’étais soudain devenu incapable d’ajouter ou retrancher le moindre souvenir du mystérieux agencement. L’illusion de former un Tout – surtout quand chaque micro-paragraphe vous a ramifié, démultiplié, repeuplé  –, c’est réconciliant, faut profiter de ce rare moment : quand le « je » fait bloc avec ses propres altérités, ni proches ni lointaines, enfin indifférenciées. Mirage récapitulatif qui tombait à point nommé : cinquante ans d’âge.
Et voilà que ça m’a repris peu après la sortie du livre, quelques oublis marquants remontés à la surface, des Souviens-moi qui manquaient à l’appel, par-ci par-là. Et plutôt que les laisser en friche, déshérence ou lévitation, autant les mettre en partage quelque part, là où tout a commencé, sur ce pense-bête, non pour préméditer un deuxième volume, juste pour laisser le chantier ouvert, sans chercher à savoir, comme au premier jour, ce qu’il en adviendra…

De ne pas oublier que près des deux tiers des migraineux ne sont pas conscients de l’être, incapables de mettre un nom sur la gêne latente qui, par intermittence, leur parasite la vie d’une façon, comment dire, sourdement indéterminée.

De ne pas oublier que ma première dissertation de philosophie en hypokhâgne, censée commenter le fameux adage «Qui ne dit mot consent», me valut des pages entières biffées d’un trait rouge et ce jugement professoral dans la marge : logomachie, mot encore étranger à mon vocabulaire dont j’allais porter fièrement l’opprobre jusqu’à la fin de l’année.

De ne pas oublier ce bal du 14 juillet, dans la cour d’une caserne de pompiers où, essuyant des regards tantôt compatissants tantôt excédés, je m’étais frayé un passage sur la piste de danse avec une canne de jeune handicapé nanti d’une patte folle, imposture de mauvais goût visant à séduire Géraldine, à moins que ce ne soit elle qui, contre la promesse d’un baiser, m’ait mis au défi de contrefaire ainsi le boiteux en public.

De ne pas oublier que mon père avait pour chaque bouquet d’herbe folle, la moindre fleur des champs ou tel arbuste poussant au bord d’une décharge publique le don de baptiser ladite plante de trois manières différentes – d’après son nom d’usage vulgaire, d’après son appellation savante horticole et enfin d’après sa racine en langue morte latine –, ce qui rallongeait d’autant l’heure d’en finir avec ces interminables promenades champêtres.

De ne pas oublier que, invité par un adepte de la Scientologie à évaluer l’état de ma psyché, j’avais accepté de le suivre dans une spacieuse boutique du quartier Latin, puis de cocher OUI ou NON aux dizaines de questions d’un QCM standard, avant d’enserrer les poignées d’un galvanomètre pour évaluer mon stress, anormalement élevé sur l’écran de contrôle, le moment ou jamais d’arrêter mon reportage en milieu sectaire, à moins que, histoire de valider son diagnostic, je préfère jouer le jeu au-delà de ses espérances, en m’effondrant par terre, bave aux lèvres, sans connaissance.

De ne pas oublier que l’examinatrice de mon oral du bac français, recroisée deux ans plus tard, allait me soumettre à un autre genre d’épreuve dans l’intimité de sa chambre à coucher : lui lire à voix haute les premières pages de Ma Mère de Georges Bataille avant de passer aux travaux pratiques sous son intimidante autorité.

De ne pas oublier que la voisine de ma grand-mère, institutrice en arrêt maladie perpétuelle, qui, sans doute pour se rajeunir, teintait régulièrement ses cheveux à l’henné avant d’aller faire sa sieste, se réveillait avec des airs de sorcière safranée et un motif supplémentaire de fuir la compagnie de ces « sales gosses tout juste bons à vous empoisonner l’existence ».

De ne pas oublier que Tonio, le plus indolent de mes camarades de lycée, un grand brun avec des chaussettes dépareillées, se plaisait à consigner par écrit ses rêves érotiques, journal d’intimité nocturne qui, confondu avec d’autres cahiers traînant sur sa table, fit le tour de la classe, nourrissant nos pires sarcasmes puis, au fil des pages, un zeste de jalouse admiration.



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