@ffinités

29 mars 2010
[En roulant en écrivant, stylo-scooter — Brûler la politesse.]
Un motard précédant le fourgon pénitentiaire, suivi d’une voiture de police bondée d’hommes en armes, canons braqués à chaque portière, arrive au carrefour des Arts et Métiers. Sans doute un détenu sous bonne escorte. Mais déjà, un deuxième convoi d’exception, du SAMU 93 cette fois, se fraie un chemin vers le même carrefour, toutes sirènes hurlantes, mais plus stridentes encore, au milieu d’un embouteillage monstre.
Qui va brûler la politesse à l’autre et forcer le passage ? Taulard avec menottes ou comateux sur brancard ? Droit de vie ou de mort. Dilemme de la circulation auto-immobile. À cheval sur sa grosse cylindrée, le policier ne va plus tarder à trancher. Il stoppe net, du plat de la main, l’ambulance qui s’apprêtait à doubler par la gauche, et reprend la tête de son transport de prisonnier. « Priorité cellulaire », le mot de la fin m’est venu en allumant ma clope au feu rouge suivant.
28 mars 2010
[Credo pour de faux — 2.]
Femme enceinte qui prend le métro, rate sa station puis s’endort jusqu’au terminus, accouchera prématurément d’un fils si la ligne est paire et d’une retardataire du sexe opposé si elle est impaire ; en outre, si son conjoint, sous l’effet de la couvade, s’assoupit pareillement, il faudra user de grandes cuillères pour sortir le nourrisson, engagé les pieds devant plutôt que tête la première, de son tunnel.
25 mars 2010
[Texticules et icôneries — Nul si découvert.]
« Ce n’était pas difficile de me trouver,
maintenant que tu m’as découvert,
l’important est de me perdre. »
Quelques jours après avoir ciselé ce haïku testamentaire, Friedrich Nietzsche perdait définitivement l’usage de la parole.
22 mars 2010
[Portraits crachés — Suite sans fin.]
Faute d’autonomie financière, Julia, bientôt 24 ans, habitait encore récemment le centre de Paris, chez papa-maman. Même à court terme, ça lui pourrissait la tête en journée et tout le reste en insomnies. Mais son nouveau job d’infographiste, un contrat à durée très limité, renouvelable sous condition imprévisible à l’heure qu’il est, lui permet enfin d’envisager ric-rac soit une chambrette en soupente soit un studio en colocation, pas trop loin de chez ses pieds-noirs de parents, juste la porte à côté, disons à quelques pâtés de maison, une minute à vol d’oiseau, ou le triple à pieds grand maximum, mais l’idée qu’elle aille se déloger on ne sait où, dans un autre arrondissement, à quatre stations de métro de là, sinon pire encore, extra muros, dans une banlieue limitrophe, ce serait pas imaginable tu te rends compte de nous faire ça, trop d’émancipation à la fois.
Alors, plus caricaturale que nature, sa mère juive lui a proposé de coucher sur le papier un code de bonne conduite : deux dîners par semaine à la maison, en plus du déjeuner dominical avec tous les cousins au sens large. Moi, Julia R***, fille de Monique et Lazare R***, m’engage à… Signé par l’expatriée imminente, contresigné par l’autre partie en présence, avant de vider les assiettes du repas de famille pour fêter ça, le prochain et les suivants, en tout quelques tonne de gravats combleront à la longue le fossé des générations.
8 mars 2010
[Antidote au pessimisme ambiant— Exception aux lois d'exception.]
Prénommons-le Kateb, en souvenir de l’écrivain Yacine, kabyle comme lui. Plus d’une décennie qu’il fait le maçon en Île-de-France, six mois sur douze, ça tombait plutôt bien, tant que sa carte de séjour était encore valide. Il retournait au bled automne et hiver, pour donner un coup de main dans la marbrerie de son frère aîné, puis rappliquait aux belles saisons pour trimer en plein air chez un sous-sous-traitant du BTP ou se la couler plus douce dans un pavillon de banlieue à rafraîchir ou, mieux encore, des fois qu’il y aurait une piscine à installer dans quelque résidence secondaire au Sud de la France.
Mais depuis cinq ans, il n’a plus droit à rien d’officiel, tous ses papiers nuls et comme si jamais advenus. Désormais, qu’il s’avise de rentrer au pays, consoler le frangin dont la boîte vient de faire faillite, et c’est sans retour possible à la case départ. Du coup, il reste ici pire qu’en taule pour ne pas perdre son gagne-pain et, cloué sur place sans plus pouvoir partager sa vie à sa guise, il s’enracine mal dans la clandestinité et tant qu’à hiberner loin du frangin, culpabilise et picole sec, avec les accros du PMU, en bas de chez lui, une chambre de bonne que lui prête sa voisine de palier contre une nuit d’amour à l’occasion, même si elle aurait plutôt l’âge d’être sa mère. Hors période de chantier, il s’exile dans l’alcool, malgré les remontrances de sa protectrice. Il boit jusqu’à plus soif, c’est sa dernière liberté, se foutre la gueule à l’envers deux trois fois par semaine, à moins qu’une patrouille ne vienne à croiser le contrevenant, l’interpeller et puis le coffrer pour ce double motif qui n’en fait qu’un : état d’ébriété et défaut d’identité. Et là, c’est trente jours de dégrisement en Centre de Rétention Administrative avant expulsion.
Par chance, un des habitués de son comptoir, turfiste du week-end, l’a pris en sympathie. Nul besoin de leur faire un dessin, ils se sont deviné l’un l’autre. Lui bosse en civil dans la police nationale ; l’autre sous pseudo dans le bâtiment. Et alors ? S’en fout des préjugés mutuels, ils se sont payés des tournées, à charge de revanche et ainsi de suite. Et quand une opération de contrôle massive est programmée en haut lieu préfectoral, pour faire du « chiffre » à la sortie de telle station de RER, Kateb reçoit un SMS de son complice anonyme : gaffe à la rafle, place de la République, demain vers 18h.
20 janvier 2009
[Texticules et icôneries — Non événement.]
L’arc-en-ciel typographique, bombé non loin du Bazar de l’Hôtel de Ville, annonçait justement la couleur.
Aux premières heures du lendemain, zèle des effaceurs municipaux oblige, la trace in situ de l’éphémère « aujourd’hui » avait disparu.
24 décembre 2009
[Credo pour de faux — 1.]
Qui rate ou bute sur la neuvième marche d’un escalier doit éviter de s’habiller en noir le lendemain sous peine de perdre ou gâcher définitivement sa relation avec un ami de longue date.
16 novembre 2009
[Allergie à l’air du temps — Monstruisme.]
J’aurais beau vous recompter chacun pour soi,
sans eux, y a plus personne entre ton toi et le mien ;
et comme moi privé du leur ne fait nous que de majesté,
ça revient plus ou moins à quantité négligeable ;
d’où il ressort cette identité peu remarquable
qu’outre la somme des subdivisions nationales
il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde.
13 novembre 2009
[Portraits crachés — Suite sans fin.]
Sylvain aura bientôt la quarantaine et le coup de blues qui va avec. Pour se changer les idées grises qui lui naissent à la racine de ses cheveux poivre & sel, et mettre dans le même sac poubelle ses parents retombés en bas âge avec couche absorbante et couveuse respiratoire, un divorce encore imprononcé, deux enfants à charge, une moitié de semaine tous les quinze jours, il a réservé un petit nid d’amour, pour lui et sa nouvelle compagne de seize ans sa cadette, dans un gîte rural, un week-end de trois nuitées complètes, fête de la Toussaint oblige, en Bretagne pas trop profonde, à peine dix bornes d’ici le bord de mer.
Pour commencer en beauté, dîner en amoureux, huîtres à volonté, vue imprenable sur le port miniature, retour au bercail champêtre, embrassades maladroites, préliminaires épidermiques, du bout des doigts qui contournent, pressurent, s’immiscent, sauf qu’en surplomb du lit en bataille, il y a ce trophée de chasse accroché à une patère, foutue sale tête de cerf menaçante, mal rempaillée et son pelage épaissi de poussières. Et ci-dessous, la plaque argentée où figure la date de décès de la bête : 11 NOVEMBRE 1969. Tiens, pure coïncidence, plutôt malencontreuse alors qu’il faudrait s’oublier profond, oublier certains souvenirs parasites, derniers scrupules adultères, poids morts généalogiques, débits bancaires, différences d’âges… 11 novembre 69, c’est la date de naissance de Sylvain, qui en perd aussitôt ses moyens, très moyens, totalement rétractés, plate couture maintenant qu’il explique ce hasard objectif à sa promise en petite culotte affriolante. Foutue interruption qui oblige à reprendre l’initiative, sans trop y croire, à reprendre les choses depuis le début, oui rien que des choses inanimés, à reprendre leurs ébats là où ça s’était arrêté, « leur ébats leurs abats » pense-t-il soudain, presque en automate, avec des gestes qu’il se regarde manipuler, de trop loin. Et la poisse qui leur colle à la peau. Demi-lune de miel, faux semblant d’idée fixe à l’horizon, décroissante. Jouissance qui peine à se départager, à moitié vide, à moitié pleine.
9 juillet 2009
[En roulant en écrivant, stylo-scooter — Pôle Emploi.]
Porte de la Chapelle, aux abords du périphérique. Un portail donnant sur un semblant de friche industrielle. Sur le mur jouxtant l’entrée, cette raison sociale en fer forgée : Centre d’Accueil de Déchets Valorisables.
Euphémisme administratif oblige, on hésite un instant…
à comprendre de quoi il s’agit.
6 juin 2009
[Antidote au pessimisme ambiant — Petit bassin, grand dessein.]
Un asiatique arpente méthodiquement le petit bain d’une piscine, à marche forcé. Il a de l’eau jusqu’à mi-cuisses et, sans se tremper le maillot, effectue ses tours du bassin au milieu de la cohue des bébés nageurs, canards pneumatiques, planches, ballons, brassards flotteurs. Torse absolument sec, imberbe, bras balancés selon un rythme alterné, visage épanoui par l’effort régulier. Deux trois, puis bientôt dix douze gamins lui filent le train, imitant ses airs de marathonien subaquatique. Une heure plus tard, il mène encore sa danse circulaire, une même guirlande enfantine dans son sillage. Zombie zen qui fait le tour du monde dans sa pataugeoire. Que ses suiveurs en bas âge le moquent, caricaturent sa démarche, n’a pas l’air de l’assombrir, bien au contraire. Il se sait clownesque à leurs yeux, sans chercher pour autant à les détromper. Tout le sérieux de sa discipline est affaire intérieure. Il ne se donne pas en spectacle. Il mène double jeu, avec une indifférence amusée. Tête haute à marée basse.
9 mai 2009
[En roulant en écrivant, stylo-scooter — Trompe l’œil.]
Minuit très largement dépassé, vu mon état d’alcoolémie très avancée. Attention aux vessies et aux lanternes, risque de confusion latente, alors dans le doute, vitesse réduite aux aguets.
Porte de Bagnolet, j’aborde le pont surplombant le périphérique, avec un petit air lancinant, en sourdine, derrière la tête, Paris-Mai de Claude Nougaro. Et surtout, fredonné en boucle, cet alexandrin bancal qui résume à lui tout seul l’énigme des insurrections passées ou à venir :
« Est-ce nous qui dansons ou bien la terre qui tremble ? »
En point de mire, le bloc massif d’un grand hôtel qui obstrue l’horizon. Ce clapier à VRP, je l’ai déjà croisé mille fois du regard, simple balise sur mon parcours, ombre familière qu’on ne prend plus la peine de regarder, ni le bleu nuit de son enseigne publicitaire. Sauf que là, il a suffi d’un néon éteint au beau milieu, ce V majuscule en moins, comme volatilisé, pour que j’entrevoie le signe vacant, cligne des yeux, ralentisse, coupe le contact.
Photo réflexe, puis pause cigarette.
Une seule lettre vous manque, et tout est décuplé. Le monde enfin à l’envers, quand la réalité s’hallucine d’elle-même, à n’en plus croire ses yeux:
NO FUTURE, et pourtant si.