@ffinités

28 août 2010
[Portraits crachés — Suite sans fin.]
Suite aux expatriations successives de ses père & mère – tôt divorcés et chacun chacune remariés aux antipodes l’un de l’autre –, Alexis s’est retrouvé quadrilingue au sortir de la maternelle. Depuis lors, il rêvasse, bouquine et cause alternativement en français, brésilien, flamand et russe, selon une gymnastique mentale du plus grand naturel. À ceci près, que dans aucune de ses quatre langues, il n’est arrivé à abolir un reste d’accent parasite, jamais le même d’ailleurs. En français, il nasille un arrière-goût de brésilien ; en portugais d’Amazonie, il a des relents moscovites ; en flamand, il dérape francophone ; en russe, lui reviennent des bribes de néerlandais. Quant à l’américain de base, négligé en famille puis pendant ses études, il ne l’a appris que sur le tard, de la bouche de sa compagne jamaïcaine, entre pigeon english et tournures rasta. Il lui aura donc fallu presque trente ans pour brouiller définitivement les pistes, créoliser toutes ses origines et parvenir à ce prodige idiomatique : étranger de naissance.
27 août 2010
[Portraits crachés — Suite sans fin.]
Depuis son plus bas âge, Judith se sait dotée d’un odorat surdéveloppé. Ses proches, elle les flaire de très loin, par association d’idées : amande douce pour sa mère, tabac froid du soir et after-shave matinal chez papa, lavande éventée sur les lainages de sa tante, purin d’herbe grasse dans la piaule des petits cousins de vacances et saucisses au barbecue dès que, Wanda, sa chienne, rapplique dans les parages. Bien sûr, depuis la fin du collège, elle s’est familiarisée avec des odeurs plus âcres ou capiteuses – lampées, suées, giclées, resucées qui vous lèvent le cœur longtemps après. Surtout Judith, avec sa sensibilité spéciale, quand les baisers profonds lui font remonter ces effluves-là, ça envahit totalement le reste de ses pensées, et ensuite sous les draps pire qu’une cloche à fromages au frigo. Et pourtant, difficile de dire le contraire : plus ça pue, mieux ça lui plait.
Par contre, ce qui la dégoûte à plein nez, ce sont ces gens bizarres, les « sans rien » comme elle les appelle. Eux, ils sentent vaguement quelque chose, un genre de truc pas net, sauf que la fadeur, justement, y’a pas de mot précis: zéro parfum, ni naturel ni de synthèse. Sa prof de Math en seconde était comme ça, feu le collègue de bureau de son père aussi, le fils de l’ancien concierge pareil, bien foutu en débardeur mais bon, dommage, et même le demi-frère de Judith, avant qu’il ne parte en pension, bon débarras. C’est peut-être pas de leur faute, s’excuse-t-elle en grimaçant, chacun ses préjugés débiles mais moi je supporte pas, c’est des espèces de personnes… sans personne à l’intérieur. On dirait presque, à l’entendre, qu’ils embaument déjà le néant.