Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































23 octobre 2010
[Inscriptions murales — no copyright.]

En 68, les murs de la fac de Nanterre puis du Quartier Latin ont «pris la parole», l’espace d’un printemps. Durant les années 70, chaque lutte, occupation, grève, cortège a marqué son territoire à l’encre souvent noire, côtoyant d’autres traces de révoltes loubardes, junkies, baba cool, punk, sans oublier l’humour corrosif de l’anti-sexisme et la provoc des pédés sortis du bois. Mais cette contagion-là n’a pas eu les honneurs de l’édition commémorative. Et rarement droit de cité puisque, selon une légende rétrospective, tout était déjà écrit en mai-juin 68. Comme si l’imagination avait eu le pouvoir deux mois durant, et puis plus rien. Ou alors de pâles copistes, émules redondants, scribouilleurs sans intérêt. Bref, après l’âge d’or des premiers mots «d’ordre & de désordre», serait venu l’âge mûr, vite faisandé, de la contestation stéréotypée.
Et pourtant, ça n’a jamais cessé depuis… de faire des petits, avec des flux et des reflux, des moments de crispation dogmatique et des états d’expressivité massive. Sauf qu’à force de fétichiser le seul graffitisme made in 68, de lui faire un sort si particulier que séparé et réifié, on a manqué ses multidiffusions ultérieures, ses subjectivations protéiformes, ses renouvellements vivaces.

Pas facile d’assurer le lien, de tenir ensemble, de refaire émerger la permanence anonyme & clandestine de la poésie subversive depuis quatre décennies. D’où ce petit livre numérique, comme un chantier à ciel ouvert, qui voudrait recenser les bombages méconnus de nos quarante dernières années, retrouvés dans des livres, revues, albums de photos, sites web ou, pour les plus contemporains, au coin des rues. Aucun souci d’exhaustivité, la tâche est infinie par définition même. Pour donner envie à quelques amateurs de me prêter main forte, pour enrichir la liste de leurs récentes trouvailles ou pour en inventer d’autres à faire soi-même, quelques tags piochés parmi près de 600 autres déjà compilés ici

En grève jusqu’à la retraite ha ha ha!

[Paris, Odéon, octobre 10]

Sous france doux leurres

Soyons désinvoltes
n’ayons l’air de rien

On s’arme de patience
mais pas seulement

[Le Mans, 12 octobre 10]

«Allah is dead like me»
Nietzsche

[Bruxelles, 8 octobre10]

Ni taf ni cotine

[Paris, quartier Saint-Blaise, octobre 10]

Assombrissons les nuits
pour mieux s’y égarer

J’aime le mot genou
et la ketamine [moi aussi!]

[Lyon, Croix-Rousse, fin septembre 10]

Pauline partout Justine nulle part

[Rennes, 1er mai 10]

En raison de l’indifférence générale
demain est annulé

[Lille, rue de Cambrai, mars 10]

Notre monde est en sommeil
faute d’imprudence

[Paris, rue des Francs-Bourgeois, à la craie, mars 10]

Il ny a pas dailleurs où guérir dici

[Montreuil, à la craie, février 10]

Trop de chefs
pas assez d’indiens

[Besançon, place Pasteur, 16 octobre 09 ]

Tiens, t’es radié!

[Lens, mur de l’antenne Assedic
incendiée la veille, 17 janvier 06
]

Le travail est à la vie
ce que le pétrole est à la mer

[Paris XIX, rue Haxo, 03]

Ici personne nest normal

[Sarajevo, 95]

La melancolie est une style de vie

[Uruguay, Montevideo, «leyenda ingeniosa», 89 ]

La masturbation produit de l’amnésie
et je ne me souviens plus quoi d’autre

[Buenos Aires, «leyenda ingeniosa», 85-87]

Chiez sur les cadres
tapez dans le décor

[Paris XX, passage Stendhal, 81]

Rasez les alpes qu’on voit la mer

Nous ne voulons pas d’un monde
où la garantie de ne pas mourir de faim
se paie par le risque de mourir d’ennui

[Lausanne, Lôsane Bouge, été 80 ]

Votez les visions

[Nice, mars 78 ]

Futurs ancêtres
que vos os pourissent sous la lune

[Paris, pro MLF, juin 71]

Y a-t-il une vie avant la mort ?

[Belfast, Bogside, 71]



20 octobre 2010
[Dernière minute & avis de décès —
Thomas Harlan (1929-2010).]

Le cinéaste & écrivain Thomas Harlan est mort le 16 octobre dernier, à l’âge de 81 ans, dans un sanatorium de Berchtesgaden en Bavière. Et depuis… silence assourdissant dans la presse française, pas un articulet signalant, même brièvement, la disparition de cet artiste aussi dérangeant que mésestimé [à part le lumineux article de Marianne Dautrey paru dans les pages rebonds de Libération le 25 novembre 2010, en lien ici même]. Pour réparer cet oubli, et par simple amitié, quelques éléments d’un puzzle biographique difficile à remettre dans l’ordre .

Né en 1929 à Berlin, Thomas Harlan est le fils du cinéaste Veit Harlan, connu pour avoir réalisé, entre autres films de propagande, Le Juif Süss. Une extrême proximité avec les hauts dignitaires nazis marque cette enfance très particulière. À tel point qu’il semble avoir été couvert de cadeaux par Joseph Goebbels, un intime de la famille. Deux ans après la défaite du IIIe Reich, il entame des études philosophie à Tübingen où il se lie d’amitié avec Michel Tournier. En 1948, il s’installe en France et poursuit ses études à la Sorbonne. Quelques rencontres d’importance s’ensuivent, avec Gilles Deleuze et Pierre Boulez dont il partage un temps le logement, avec le poète Marc Sabathier Lévêque ou le grand reporter et futur dramaturge Armand Gatti. Au début des années 50, il se rend en Israël en compagnie de Klaus Kinski pour y partager l’expérience communautaire d’un kibboutz. Habitant de nouveau en Allemagne, il publie sa première pièce de théâtre, Bluma, en 1953, avant d’effectuer un premier voyage en URSS, puis à Tokyo où il semble avoir réalisé un  premier court-métrage documentaire, . À cette époque, il entame l’écriture d’un immense poème en français, Chant d’orge (achevé en 1988 et jamais publié depuis).  Suite à une tentative de co-scénarisation d’un film intitulé Trahison de l’Allemagne, il rompt avec son père, puis fonde avec Klaus Kinski et Jörg Henle une compagnie de théâtre, le Junge Ensemble de Berlin. En 1957, il défend publiquement Walter Janka, l’éditeur de Heiner Müller en RDA, jugé pour avoir apporté son soutien, lors des événements d’octobre 1956 en Hongrie, à ce soulèvement dit «contre-révolutionnaire» réprimé dans le sang par les troupes soviétiques. La création de sa propre pièce, Ich selbst und kein Engel – Moi-même et nul autre, consacrée au soulèvement du ghetto de Varsovie, fait scandale au Theather in der Kongresshalle de Berlin-Ouest. Elle sera reprise en 1959 par le Berliner Ensemble de Berlin-Est, dans une mise en scène de Konrad Swinarski, puis publiée dans les deux Allemagnes l’année suivante.
Au début des années 60, il s’installe en Pologne, avec le soutien financier de son ami éditeur Giangiacomo Feltrinelli, pour un projet de livre baptisé Le Quatrième Reich. Au cours de ses recherches, en compagnie de chercheurs italiens et polonais, il découvre dans les archives datant de l’Occupation l’existence d’un camp d’extermination à Chelmno, où des milliers de Juifs furent gazés puis brûlés dès 1941. Grâce à son minutieux travail d’enquête, il exhume les noms des personnes impliqués dans ces massacres et jusqu’alors jamais inquiétés. Il en fournit d’ailleurs la liste à Fritz Bauer, procureur général de Francfort, qui engage aussitôt des poursuites judiciaires à l’encontre de près de 2000 «criminels de guerre». Cette traque des anciens nazis faisant tranquillement carrière en RFA lui vaut les attaques répétés de députés du FDP, puis une interdiction de séjour en Pologne et une suspension de passeport de dix ans. À la même époque, il semble avoir mis le feu à une salle de cinéma qui programmait plusieurs films de son père. À la mort de ce dernier, en 1964, il quitte l’Allemagne pour habiter en France puis en Italie.
Dans l’après-68, proche du groupe d’extrême-gauche Lotta continua, il voyage à travers le monde en ébullition : en Bolivie ou au Chili (peu après le coup d’Etat de pinochet). En avril 1975, il se rend au Portugal pour soutenir et filmer à chaud la Révolution des Œillets. Cela donnera Torre Bela, un documentaire d’exception sur l’occupation de la plus grande propriété foncière du pays par des travailleurs agricoles et des chômeurs sans terre. Lyrisme de l’action collective, tumulte des désaccords, doutes, lassitudes… tout y est montré sans autocensure militante, y compris, en contrepoint les réactions hautaines du maître des lieux, Le Duc de Lafoes. L’œuvre sera remarquée au Festival de Cannes en 1977. Le documentaire suivant, Le chœur des cuisiniers, consacré à l’émancipation nationale du Mozambique , quoiqu’en partie tourné ne sera jamais ni monté ni montré. Au tout début des années 80, Thomas initie un long-métrage d’une autre nature, Wundkanal, qui met curieusement en abyme ses propres hantises familiales. On y voit des activistes clandestins (se réclamant de la Rote Armee Fraktion) séquestrer un ancien S.S., le Docteur S., inventeur notamment du meurtre par « suicide forcé » imposé en 1945 aux prisonniers de la forteresse de Königstein. Caché derrière des glaces sans tain, ils soumettent leur otage jamais « dénazifié » à un minutieux procès où il lui est aussi reproché sa récente implication dans la mort de trois membres de la RAF. Le tournage est d’abord retardé suite aux problèmes de santé du comédien du Berliner Ensemble censé jouer le rôle principal. Il est alors décidé de le remplacer par un vrai criminel de guerre, récemment sorti de prison : Alfred Filbert, ce qui sème le trouble entre ciné-réalité et fiction. Robert Kramer, convié à réaliser le making of du film, rend compte de la tension permanente sur le plateau dans son documentaire Notre Nazi. La sélection couplée des deux films au Festival de Venise en 1984, puis de Berlin en 1985 mettra d’ailleurs Thomas Harlan dans une situation délicate, sous l’injuste accusation d’avoir suscité un dispositif pervers et malsain, dont Robert Kramer aurait été l’irréprochable témoin. Avec le recul, la comparaison des œuvres nous semble plutôt donner l’impression contraire. Mais de fait, la fâcherie définitive entre les deux réalisateurs va causer un préjudice durable à la réputation de Thomas Harlan.

En 1987, il retourne en URSS pour tourner un autre long-métrage, Katharina XXIII, en vain. Faute de moyens, nombre de ses projets vont échouer dans les décennies suivantes, mis à part Souvenance, long-métrage réalisé dans des circonstances chaotiques à Haïti en 1990 et jamais sorti en salles. A contrario, certains des scénarios laissés en plan ont sans doute servi à nourrir l’écriture des romans qui vont occupé les quinze dernières années de sa vie. Au cours des années 2000, une grave affection pulmonaire l’ayant contraint à être hospitalisé dans un sanatorium en Bavière, il publie successivement Rosa (2001), Heldenfriedhof (2006), Die Stadt Ys (2007). Aucun de ces livres n’a malheureusement été traduit en français. On espère que leur publication posthume ne tardera pas trop. Pour en susciter l’envie, on notera parmi les critiques louangeuses, celle de Hans Magnus Enzensberger comparant le travail de Thomas Harlan sur les matériaux historiques à celui d’un Claude Simon ou de W. G. Sebald. En guise de témoignage testamentaire, on pourra aussi se reporter à son «Anti-Biographie» filmée, Wandersplitter, sous forme d’entretiens avec le cinéaste Christoph Hübner, largement repris sur youtube. Ultime piste, la publication posthume d’un volume inédit, Veit, aux éditions Rowohlt.


Entretien avec T. Harlan, Vol. I, Guerre et Enfance, Radio Zinzine, 2007.

Post-scriptum 1 : Un entretien avec Thomas Harlan, ne portant que sur ses films, a été réalisé par Rachel Fack en septembre 2006, à l’occasion du Festival De bruit et de Fureur en Seine Saint-Denis. C’est sans doute la meilleure façon de s’interroger sur les ombres et lumières de cette œuvre, à lire in extenso ici même.

Post-scriptum 2 : J’ai rencontré Thomas sur le zinc d’un bistrot, rue de Bretagne, en automne 1994. Nous étions côte à côte, chacun plongé dans Libération, en train de lire le même article consacré aux malversations du politicien Gérard Longuet. Croisant son regard complice, j’ai entamé la conversation : «Bien fait pour lui !» et là, mon voisin de comptoir a relevé la tête – yeux d’azur au milieu d’une tignasse blanche – et enchaîné du tac au tac, de son inimitable accent d’outre-Rhin : «Dans la vie, on ne paye jamais pour les vraies saloperies qu’on a faites. À la limite, ses histoires de fric, c’est pas grave. Son crime à Gérard Longuet, c’est qu’en 1966, il manifestait avec les fachos d’Occident pour empêcher qu’on joue Les Paravents de Jean Genet à l’Odéon.» Par la suite, on a pris le temps de mieux se connaître, et à chaque discussion, on a creusé d’autres pistes, on a parlé du « pied bot » de son presque parrain Goebbels, de la mort tragique de l’éditeur dynamiteros Giangiacomo Feltrinelli, de sa rupture avec l’esthète Dominique de Roux poussant trop loin son admiration pour le sculpteur Arno Breker, de ses rencontres avec un de ses maîtres en provocation Heiner Müller, de  la dette que le peuple haïtien payait encore pour s’être émancipé trop tôt de l’esclavage… et de tant d’autres sujets qui enflammaient la voix rauque de ce monstre de mémoire.

post-scriptum 3 : le samedi 6 novembre, une cérémonie d’hommage à Thomas a eu lieu au cimetière du Père-Lachaise en présence des ses deux enfants, de sa seconde femme et d’une demi-centaine d’amis de plus ou moins longue date. Entre autres prises de parole, celles d’un rescapé de la FTP-MOI, Maxime Ferber, de l’ingénieur du son du film Torre Bela, du poète australien Christopher Barnett… On y a entendu parler yiddish, anglais, hébreu, italien et français, la polyphonie d’un homme qui s’est voulu apatride, tout cela sous des trombes d’eau. De retour chez moi, j’ai rouvert le manuscrit de Chant d’orge, ce poème-fleuve dont Thomas m’avait lu de larges extraits en 1997.Et retranscrit sous sa dictée posthume les premières pages, une tentative de dédicace sans cesse recommencée :

«je
pour ficelles
pour ça
pour massacre
pour faire farine d’enfants

pour bagatelles
pour démanteler
pour dresser cheveux blancs
je

pour ça
pour percuter
pour papeterie
mâchoires
pour ne pas
pour
pour trous
pour tout écrire
pour quatre angles morts
pour faire une page par jour
pour feuilleter zenfants
pour arracher trous d’air
pour dresser cheveux blancs
cris
pour cris pour crier
pour scier
pour escalier
poursuivre
pour cuivres
pour cordes seules pour plein vide
pour ballons libérés pour
chaire de poule pour magnificat
ça
pour
chœur
je

révolution à répéter ad libitum

balle pour
balle criblée
capitonnée
de décapités
pour papier de chair
pour lettres mortes
pour enfants papier
lettre
pour têtes passées par la tête […]

pour qu’être avorton
pour que corps carton
pour n’apparaître
plus
pour ne plus jamais pour les empailler
pour les crénelés
pour que
pour capsules
qu’en plein vide
pour arracher trous d’air
siffler poumons d’acier
pour

siffler
pour ne plus
plus pour sibilations
pour châtrés nets
pouvoir
sec amputer
pour serpents hongres
pour cigares médusés
par la fumée

sortir de tes yeux
arme blanche
pour purs porcs
percer
pour millimètres
pour les millimètres
pour 6,35 millimètres & millimètres
révolution ad libitum puis
cuir
pour calottes
pour os seuls
pour instruments à os
pour cris
pour cris seuls
pour dresser cheveux blancs
requiem
pour chevelus
pour chauves seuls
pour cheveu seul
seul le blanc
pour blancs seuls
pour deuil seul
pour seul seul

deuil
pour
qu’à un seul
pour qu’à un fil

rouge
moi
infini
rouge
infiniment

pour armées rouges et rouges
que

pour que quotidiennement
pour savoir où
pour angles morts
dans la tête de quelqu’un
se casser en deux
ne pas
pour doubles
cris
pour cris pour crier
pour les scier
pour os gueules bées
pour râper
pour un rien
poudre
savoir où
pour port d’arme
pour les truites
pour descendre
millimètres
révolution millimètre par millimètre
froid le dos
6,35
seule

gorge seule
pour couper court seule
pour trous seuls
s’arracher
pour ne pas fou
pour crocs
cou
magnificat cou
pour
pour trop court
pour l’homme pour
pendre
pour tondre
ras l’homme
ras moi […]».



16 octobre 2010
[Souviens-moi — (suite sans fin).]

De ne pas oublier que, faute d’avoir vérifié sur la convocation l’heure exacte de mon épreuve optionnelle de russe au Baccalauréat, j’ai passé mon tour au dernier rang d’une salle obscure du Quartier Latin à voir Jules et Jim.

De ne pas oublier que j’ai vécu mes vingt premières années à « l’entresol » d’un immeuble parisien aujourd’hui rayé de la carte.

De ne pas oublier que, contrairement aux apparences télévisuelles, le crime paye plus souvent qu’on ne le croie, 3 vols sur 5 demeurant à tout jamais inexpliqués.

De ne pas oublier que, pendant ces vacances passées à deux pas d’un zoo de campagne, ayant pris l’habitude d’accompagner le gardien dans sa tournée matinale pour changer l’eau et remplir les gamelles, j’ai cru bien faire en tendant quelques pattes de poules à travers les barreaux à l’ours brun qui n’en demandait pas tant, tout près d’atteindre ma main, de m’arracher le bras d’un seul coup de griffes, si l’on ne m’avait déjà fait basculer à la renverse et sauvé in extremis, du bon côté de la cage peut-être, mais furieux d’être le cul par terre par la faute de mon soi-disant bienfaiteur, tandis que le grand nounours en peluche, jusqu’à preuve du contraire, n’y était pour rien.

De ne pas oublier que, à force d’attendre Godot, aux confins des années 40, Beckett a hésité d’un brouillon à l’autre sur les patronymes des Juifs errants qui dépeuplaient sa pièce et préféré rebaptiser le « Lévy » originel sous un pseudo d’une extravagante banalité, Estragon.

De ne pas oublier que, chaque premier mercredi du mois, toutes sirènes hurlantes à midi pile, le peuple de France se remet d’une guerre qui n’aura pas lieu.

De ne pas oublier que l’électrophone de la jeune héroïne de Cria Cuervos était la réplique exacte de mon propre tourne-disque Teppaz et qu’en cet été 1976, à force d’écouter Porque te vas sur le même 45 tours, il me semblait habiter une sorte de chambre d’échos cinématographique.

De ne pas oublier que la police, au début des années 90, à la Goutte d’Or, ayant soudain changé de prétexte sécuritaire, s’était mise à traquer les vendeurs de maïs grillés, confisquant leurs braseros de fortune et les sacs de jute où ces dealers non-patentés stockaient leurs épis de contrebande.

De ne pas oublier que, parmi la clientèle fortunée de Jacques Lacan, certains snobs poussaient le transfert mimétique à un tel degré de ridicule qu’ils se faisaient tailler sur mesure, chez le couturier Arnys, les mêmes vestes à « col mao » que celles de leur maître étalon.

De ne pas oublier que j’ai dormi très longtemps en « chien de fusil » sans savoir de quel clebs acrobate il pouvait bien être question.

De ne pas oublier les sarcasmes de mon père quand je cherchais une bonne excuse à mes zéros pointés en dictée ou aux veillées funèbres précédant la récitation d’un poème devant la classe entière le lendemain matin – « parce que c’est pas de ma faute si j’ai aucune mémoire! »



13 octobre 2010
[Portraits crachés — Suite sans fin.]

Aux dires de son père, Victor est allergique à toute sorte de choses concrètes – au lait de vache, aux pâtes cuites, à la peau des pèches, au concombre en salade, aux poils du chat, à la fumée de cigarette, au beurre pas salé, à la poussière dans la moquette, aux montures de lunettes –, sauf que sa mère, elle, a recensé d’autres motifs d’allergie chez Victor, plus malaisés à définir et moins faciles à éviter : les flamands roses dans les zoo, le numéro des clowns au cirque, les mois d’octobre-novembre chaque automne, les baisers entre adultes au cinéma, l’heure fixe des repas familiaux, le ballon dans les sports collectifs, la station assise sans se balancer à l’école, les nuits de plus de cinq heures d’affilée, l’idée même de croiser un miroir, les sales cons de sa classe d’âge, les cours de dessin chez le psychiatre, le service des urgences dès qu’il simule une crise d’asthme et très bientôt l’internant spécialisé pour mettre ses deux parents d’accord, enfin presque, puisqu’ils ont déjà bien avancé dans leur procédure de divorce.



12 octobre 2010
[Texticules et icôneries — Logique militaro-humanitaire.]

La relégation de cause à effet.



24 septembre 2010
[Lectures en partage — Enfin brefs.]

L’envie de composer un recueil de formes brèves m’est venue, il y a quelques années, au sein des éditions Verticales, pour fêter la sortie de nouveaux titres de la collection «Minimales» par un spécimen hors commerce, un titre gracieux, c’est-à-dire gratos. Sauf que l’épineux problème du droit de «citation partielle» des auteurs décédés il y a moins de 70 ans et, a fortiori des vivants, a vite sabordé cette utopie éditoriale : mettre en regard les textes courts d’immédiats contemporains, de disparus d’un récent purgatoire, de grands classiques, de mineurs oubliés et d’absolus anonymes.
J’avais quand même eu le temps de préciser ma bête petite idée originelle: distinguer parmi touts ces écrits fragmentaires ceux qui avaient à voir avec du récit, non pas le roman ni la nouvelle, mais tous les états – naissants, inaboutis, lacunaires, poreux, etc. – du pré-narratif. Et d’un seul coup, les neuf dixièmes du corpus ne servaient plus à rien, sitôt écarté tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à une maxime sentencieuse ou un axiome définitif, non par manque d’intérêt, juste pour s’en tenir à notre quête initiale : l’ébauche d’une fiction, encore embryonnaire ou interrompue avant terme, peu importe, du moment que ça commence à raconter l’ombre du soupçon d’une trace de quelque chose ou quelqu’un. Vaste programme minimaliste…

Au sommaire de cette compilation de micro-récits, on compte déjà plusieurs dizaines d’auteurs morts ou vifs : Max Aub, Roland Barthes, René Belletto, Thomas Bernhard, Pierre Bettencourt, Ambrose Bierce, Jorge Luis Borges, Elias Canetti, Chaval, Marcel Cohen, Julio Cortazar, Diogène, Marcel Duchamp, Félix Fénéon, F. Scott Fitzgerald, Gustave Flaubert, Max Frish, Carlo Emilio Gadda, Dora Garcia, Jean Genet, Ramon Gomez de la Serna, Héraclite, Régis Jauffret, Franz Kafka, Hervé Laroche, Hervé Le Tellier, Édouard Levé, Georg C. Lichtenberg, Raymonde Linossier, Pierre Louÿs, René Magritte, Marcel Mariën, M. V. Martial, Loys Masson, Harry Mathews, Henri Michaux, Augusto Monterroso, Paul Nougé, Yves Pagès, Georges Perec, Benjamin Péret & Paul Éluard, Georges Perros, Raymond Queneau, Grisélidis Réal, Érik Satie, Jane Sautière, Louis Scutenaire, Pierre Senges, Sei Shônagon, Stendhal, Jacques Sternberg, Jean Tardieu, Gianni Toti, Antoine Volodine, Gabrielle Wittkop.
On compte aussi par mal d’écrits minuscules produits par quelque génie collectif & d’autres mains anonymes : Augures nocturnes, Bottin des filles de joie, Comptines, Diaporama psychométrique, Avis de recherche, Décompte des hivers (peuple sioux), Billets d’erratum, Témoignages de femmes battues, Graffiti de chiottes, Impostures prophétiques (arabo-persanes), Légendes urbaines, Livres d’or, Messages personnels (BBC), Monnaie de signes, Confidences de soldats (Front russe), ex-Petites annonces de Libération, Rêves prémonitoires, Inscriptions murales (Sorbonne 68), Vœux pieux, Procès-verbaux de migrants.

Déjà 150 pages compilées en un recueil numérique qui ne demande qu’à grossir par associations d’idées, esprit d’escalier, coq à l’âne, au hasard des propositions de tout un chacun.

Pour télécharger Enfin Brefs au format pdf. c’est ici même.
Pour y contribuer de près ou de loin, n’hésitez pas à me contacter.



7 octobre 2010
[Texticules et icôneries — Beckett in situ.]

Métro… Boulot… Godot.



6 octobre 2010
[Lexicomanie — Silence & mots d’esprit.]

Qu’au cours d’un repas, les convives se taisent d’un seul bloc au même moment, puis que ce blanc au milieu du blabla ambiant s’éternise cinq dix vingt secondes de trop, alors, pour conjurer ce silence unanime, il n’y a plus qu’un recours, la formule magique. En français, il suffit d’un murmure d’étonnement : «Un ange passe…» En Espagne ou en Allemagne, on évoque à voix basse la présence du même esprit invisible : «Ha pasado un ángel»  ou «Es geht». Au Brésil, on prête un nom à ce temps mort : «Morreu um papa» [un pape vient de mourir]. En Russie – tsariste ou soviétique, ou un peu des deux à la fois comme aujourd’hui –, ne reste que la politesse du désespoir : «Mient rodilci» [un flic vient de naître].



4 octobre 2010
[Vieux journaux & tri sélectif — TOUT… jusqu’à l’implosion.]

En septembre 1970, une nébuleuse issue des comités de base «Vive La Révolution» crée un quinzomadaire, cherchant à dépasser les écueils et rivalités organisationnelles du maoïsme de l’après-mai. Ça s’appelle Tout, en hommage au mot d’ordre des grèves de 69 à la Fiat de Turin : « Che vogliamo ? Tutto », mais aussi au « Do it » de l’underground californienne. S’y agrègent des militants établis aux usines Renault comme Tiennot Grumbach, des étudiants des Beaux-arts, dont les futurs architectes Jacques Barda ou Roland Castro… mais aussi la féministe Nadja Ringart, le leader rimbaldien du Front de Libération de la Jeunesse Richard Deshayes ou Guy Hocquengem, co-fondateur du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. De cette hétérogénéité découle une expérience de presse aussi éphémère qu’exceptionnelle. Une quinzaine de numéros – dont certains diffusés à presque cent mille exemplaires –, qui agitent la société française par tous les bouts : éloge des Black Panthers, soutien aux luttes « sauvages » des OS immigrés de Cléon, des « ouvrières » de Troyes paternalisées par la CGT, appel à l’auto-réduction des concert de rock, à l’autogestion des crèches, à l’occupation des logements vides et critique radicale de la normalisation psychiatrique, de l’urbanisme aliénant, de l’exploitation patriarcale en famille, du machisme anti-PD et de tous les sexismes, y compris prolétariens.
Pour illustrer ce cocktail explosif, quelques couvertures marquantes :

Au passage, on remarquera qu’en sus des Unes, la maquette intérieure se déploie dans un joyeux bordel ultracoloré, rompant avec le train-train des autres canards de la contestation, de la Cause du peuple à Rouge où même le bel Action de l’été 68. C’est un des très rares journaux à avoir assumé et recyclé l’influence psychédélique made in USA, sans rien renier du contenu subversif d’origine. C’est même le premier en date, puisque contrairement aux apparences, TOUT a devancé de quelques semaines la sortie d’Actuel, pourtant réputé pionnier en matière de presse alternative. Sans oublier d’autres expériences graphiques comparables à l’époque qui paraîtront dans la foulée, avec le féministe Le Torchon brûle, dont une partie de la rédaction avait quitté TOUT, ou le fanzine de la free-Pop politisée Parapluie. Comme quoi, les historiens des seventies se trompent en croyant que l’inventivité contreculturelle doit forcément être opposée ou soustraite aux engagement dans les terrains de lutte d’alors. Pour reprendre la terminologie de Luc Boltanski, le lien entre «critique artiste» et conflictualité sociale fut beaucoup plus intense et indémêlable qu’il n’y paraît rétrospectivement, surtout à travers une relecture biaisée du gauchisme mondain.
Question de pure forme, objectera-t-on aussi, à moins de saisir que la mise en page est aussi l’endroit où les choix esthétiques et les enjeux politiques entrent en résonances, où la langue-de-bois dogmatique s’ouvre à d’autres façon de causer, où les références culturelles se décloisonnent, où l’humour traque nos propres aliénations à l’œuvre, où le délire visuel revalorise un certain désordre des sens, où un lieu de production vraiment collective invente d’autres répartitions des tâches.

Il n’empêche, après une toute petite année d’existence, TOUT tirait déjà à sa fin. C’est ça aussi qu’il faut tenter de saisir. Mort d’épuisement par trop d’énergies mobilisées à flux tendu ? c’est le lot des expériences collectives de grande intensité. Mort prémonitoire annonçant un « gauchisme » déjà moribond ? – entre répression « anti-casseurs » et cul-de-sac de la surenchère activiste. Mort de ses propres contradictions internes ? C’est un fait que le n° 12, « Y’en a plein le cul ! Libre disposition de notre corps » et le n°14, « La famille, c’est la pollution » – faisant émerger la cause des femmes et la question homosexuelle –, ont fait débat, dans le courrier des lecteurs, parmi la rédaction, au cœur des préjugés « ouvriéristes » de leur pratique militante.
Dans Ouvrir le livre de mai. Tracts et journaux, publié par La Parole errante (Montreuil), Roland Castro se prêtant au jeu d’un bilan rétrospectif, analyse : « C’est l’histoire d’un rassemblement et d’un éclatement. (…) La dissolution de Vive La Révolution est intervenue juste après qu’on avait confié le numéro au Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Ce numéro a fait l’effet d’une bombe. Tous les groupes ouvriers de VLR ont refusé de diffuser le journal. » Plus loin, il nuance: « Il y avait une espèce de d’entraînement, de coagulation, de brassage. Ça mettait en cause l’activité militante traditionnelle. D’un seul coup, on a vu des camarades se déclarer homosexuels, et les plus violents devenir brusquement délicieux. J’ai assisté à la transformation sur des gens qui semblaient porteurs d’un « haine de classe » très violente. On voyait vraiment que la question de l’identité sexuelle ne relevait pas du domaine de la vie privée, mais qu’elle transformait publiquement les personnes dans leur manière d’affronter le monde. » Expliquant ensuite la crise du collectif par l’éloignement du groupe de femmes parti créer Le Torchon brûle, il conclut : « Un beau papillon, donc, qui est passé par toutes les couleurs. »
Il est vrai qu’à l’époque, ce lieu de coexistence politique et existentiel faisait figure d’exception. Peut-être parce que la majorité des fondateurs de TOUT étaient issus d’un maoïsme dissident se réclamant aussi de « la critique de la vie quotidienne » d’Henri Lefèvre et que, parmi les adeptes de la libération du désir, on n’avait pas oublié l’enjeu social de l’aliénation des rôles sexuels, à partir d’autres lectures transversales, chez le jeune Marx, Wilhelm Reich ou les situationnistes. Du coup, il y avait des terrains d’entente possibles, de polémiques aussi. Jusqu’au malentendu final, quand les points de friction font grand écart. Au terme de l’été 71, la rupture entre Tout et le FHAR est rendue public dans un tract, sans doute co-rédigé par Guy Hocquenghem, répondant à une déclaration écrite de Roland Castro. Ce dernier y attaque le « chacun pour soi » des « révoltes existentielles », et leur mise en «communauté» sinon en «enclos» à partir d’une «identité collectivisée étroitement, soit parmi les femmes, les homosexuels, les jeunes, les immigrés etc.», attitude qui aboutit à une « pensée normative proche du fascisme ». Avant d’enfoncer le clou par la formule suivante : «Le fascisme gauchiste prend la forme de la projection de soi sur le monde.»
A cette démonstration polémique qui exhume le credo stalinien contre « l’individualisme petit-bourgeois » pour ébaucher un critique de l’éclatement des foyers de lutte hors la pure et simple centralité de la classe ouvrière – sinon du « peuple chinois » –, les objecteurs du FHAR répondent par ce distinguo : « C’est le contraire d’une lutte individuelle : c’est une lutte pour l’individu, c’est-à-dire l’individu débarrassé des rôles, des étiquettes, du spectacle quotidien et de toutes les formes de sujétion et d’autorité. (…) Nous sommes contre l’homosexualité comme nous sommes contre l’hétérosexualité ; ce sont des mots qui ne prennent une réalité que dans un contexte social déterminé. ; il faut détruire ce contexte social et les mots n’auront plus de sens. Il en va de même pour les rapports hommes-femmes, pour la famille et pour la notion de pouvoir. »
Quant à la dernière phrase de ce tract, elle mérite qu’on s’y attarde, poétiquement et politiquement, aujourd’hui autant qu’hier : « Il ne s’agit pas de projeter son moi sur le monde mais de faire éclater le moi en y introduisant le monde. »

Pour lire le tract en entier, c’est ici.
Pour lire le manifeste du Front de Libération de la Jeunesse de Richard Deshayes paru dans Tout, c’est ici.
Pour lire d’autres textes de Guy Hocquenghem, c’est ici.
Pour lire des extraits du Rapport contre la normalité du FHAR, c’est ici.



2 octobre 2010
[Auto-promo-photo — Depardon, prétexte à fiction.]

Dans le numéro hors série de Télérama consacré à «La France de Raymond Depardon», on m’a proposé d’inventer une très brève «tranche de vie» à partir d’une image tirée de l’actuelle exposition à la BNF du photographe & documentariste, en l’occurrence celle-ci.

À première vue, des bouts de phrases se sont mis à trotter dans ma tête, come ci comme ça, en vrac d’idées reflexes et de légendes laconiques :

Lieu-dit, nulle part
Fermeture pour inventaire
Christ en croix, rond point
Zone d’inactivité temporaire
Gémo ascendant Calvaire
Faire avec les jours sans
La tentation du parking
Vous êtes d’ici-bas
Circulez, y’a rien à voir
Rendez-vous intermédiaire
Aux communx du mortel
Ni plus ni moins, dimanche

Et puis, tant qu’à faire treize à la douzaine, j’ai fini par opter pour ce titre assez définitif :

Le troisième larron.

Sauf qu’il restait à écrire les mille cinq cents signes du texte dans la foulée, à chroniquer la toute petite histoire qui pouvait en découler, le presque événement qui devait repeupler en creux ce no man’s land
La suite est disponible en kiosque ou ici même.



30 septembre 2010
[Souviens-moi — (suite sans fin).]

De ne pas oublier que depuis l’an 2000, sous la coupole du Crématorium du Père-Lachaise, j’ai vécu sept cérémonies d’adieu qui toutes résonnent ensemble désormais.

De ne pas oublier ces meringues chocolatées qui, sur le présentoir des boulangeries, s’appelaient encore «Tête de Nègre» au début des années 80, comme le songe creux d’un paternalisme colonial pourtant révolu depuis une génération, la mienne.

De ne pas oublier le cendrier en pavé de verre qui trônait sur le bureau de ce vieux docteur, dont la toux chronique, parfois sèche, souvent grasse, me rassurait bizarrement pendant qu’il me prenait la tension et que, faute d’avoir la moindre expérience familiale en ces matières, je décomptais les filtres blancs de ses Gauloises brunes parmi le petit monticule de mégots.

De ne pas oublier que, en vidant un grenier de famille, j’ai découvert au fond d’une caisse en bois une centaine de pains de savon de Marseille, tout ce qui restait du stock que mon grand-père, libéré après quatre ans de Stalag, avait acheté, dès la fin du rationnement, pour ne plus jamais entendre parler des ersatz à base de saindoux et de soude caustique, ni des manigances du Marché noir, pour rester propre jusqu’au bout de sa vie.

De ne pas oublier que, selon un article découpé dans Le Parisien peu avant l’été 2010 et égaré je ne sais où depuis, près de 14% des personnes touchant moins de 1000 euros par mois n’ont pas d’amis et, que, plus largement encore, 4 millions de Français, soit 9% de la population totale, déclarent avoir eu moins de trois conversations personnelles au cours de l’année écoulée.

De ne pas oublier que, tombé sous le charme de la remplaçante, en CM2, j’essayais d’évaluer notre différence d’âge pour déduire combien d’années il faudrait patienter avant de la demander en mariage, sauf que le visage parfaitement parfait de la jeune maîtresse souffrait d’un léger défaut, presque invisible mais quand même, une cicatrice entre son nez et ses lèvres, un truc que la chirurgie esthétique pourrait sans doute effacer, mais justement je me demandais aussi combien il faudrait économiser pour lui offrir l’opération avant la date de nos noces.

De ne pas oublier que ma défunte mère ne m’a jamais accompagné au cirque, ayant dans sa jeunesse assisté à la chute mortelle d’un trapéziste, sur la place du marché de Saint-Maur-des-Fossés, peu avant qu’au début des années 50 une loi n’interdise toute démonstration publique d’acrobatie volante et autre funambulisme effectués sans filet de protection.

De ne pas oublier le magasin de maroquinerie qui ouvrait et baissait son rideau de fer presque en face de la fenêtre de ma chambre d’enfant, ni son enseigne jaune où s’inscrivait en grosses lettres noires : YVES, GROS, DEMI-GROS, DÉTAIL – tout un programme dont je mesure mieux aujourd’hui le défi poétique.