@ffinités

26 novembre 2010
[Bribes d’auteurs posthumes —
L.-F. Céline… Bagatelles avant le massacre.]
En 1937, Céline quitte pour un sacré bail le terrain d’aventures de la fiction pour devenir un pamphlétaire en vogue, avec son best-seller de triste mémoire, Bagatelles pour un massacre. Loin de prendre l’époque à rebrousse-poil, il surfe sur la vague réactionnaire qui succède au Front Populaire, il fait chorus avec les loups antisémites de tous poils, pseudo anticonformistes de posture et futurs transfuges de l’union sacrée pétainiste. Comme l’a souligné André Derval dans la préface de sa compilation d’articles parus à la sortie de Bagatelles : « On observera dans ce dossier de presse (…) que de nombreux critiques se divertissent de [sa] puissance comique et que les grossièretés à l’égard de la minorité juive ne réjouissent pas ici que les patentés de l’antisémitisme, les croisés de l’extrême-droite révolutionnaire, mais se fondent dans un magma de préjugés (…) débouchant sur des articles cultivant sciemment le malentendu, au premier rang desquels celui d’André Gide, dont les termes seront souvent repris.»
Sans parler d’enthousiasme unanime, on s’aperçoit que ce pamphlet a reçu un accueil majoritairement complaisant, parfois tempéré de vagues nuances, scrupules et réticences, sinon excusé par les supposées intentions farcesques de l’auteur. Pauvre rabelaisien incompris qui n’aurait écrit sa harangue qu’au deuxième degré, pur défouloir littéraire qu’on aurait tort de prendre au pied de la lettre. L’éternel défense & illustration du pousse-au-crime en victime… d’un malentendu. Reste que face à ce concours d’hypocrisie bien française – celle des actuels pourfendeurs de la bien-pensance et du politically correct –, il y eut alors quelques voix discordantes pour renvoyer Céline à ses propres contradictions, et parmi ces voix, n’en déplaise à certains, les plus intransigeantes venaient d’extrême-gauche, sous la plume du réfugié allemand, H.E. Kaminski, répliquant dès 1938 par son brûlot Céline en chemise brune, mais aussi celle du bolchevique dissident Victor Serge ou du surréaliste libertaire Georges Henein. Et pour juger sur pièce, quelques extraits sans faux-semblants ni tergiversations réthoriques :
Pogrome en quatre cents Pages,
par Victor Serge,
La Wallonie, (Liège), 9 janvier 1938.
Je me souviens d’un écrivain dont chaque page rendait un son plein, d’oeuvre vivante, vécue, douloureuse, indignée, révoltée… Je ne le lus que par fragments,mais ces fragments me suffirent. Par millions, nous de ce temps,nous avons cheminé à travers 1a nuit sans en atteindre le bout. Tunnel sans fin! Les guerres, les prisons, les révolutions vaincues ou escamotées, la sordide petite bataille quotidienne pour les cent sous, le mensonge asphyxiant respiré toute 1a vie sans masque protecteur – le mensonge qui se plaque même à votre face pour 1a modeler… C’est ça 1a Nuit de l’homme moderne. Je fus, comme nombre d’autres, reconnaissant à l’écrivain inconnu qui en sortait pour lâcher ce cri forcené, ce cri désespéré, au visage des satisfaits. Il s’appelait Louis-Ferdinand Céline. (…)
L.-F. Céline fit ensuite un voyage en Russie pour, à son retour, se frapper 1a poitrine : Mea culpa ! Mais il n’avouait aucune faute sinon peut-être d’avoir cru, tout au fond de lui-même, que l’homme, cette brute définitive, pourrait être un jour tiré de 1a bestialité… Ces pages,d’un pessimisme noir et bas, étaient sans grandeur ni force parce qu’elles étaient sans intelligence. (…) Il ne condamnait pas les naufrageurs d’une révolution, mais 1a révolution tout entière : il ne dénonçait pas les fossoyeurs du communisme, mais le communisme; il ne recherchait pas les causes d’une défaite des travailleurs socialistes, qui ne saurait être qu’un moment de l’histoire, il crachait sur le socialisme, sur l’homme, sur tout, avec cette abondance de salive qui lui est propre.
Bagatelles pour un massacre reprend les mêmes motifs en près de quatre cents pages insurmontables, où les verbes et les substantifs dérivés du mot cul tiennent une place accablante de monotonie, en y ajoutant une obsession nouvelle, taraudante, hallucinante, abrutissante et par-dessus tout écoeurante: la haine du Juif. Au fond l’antienne est vieille, tous ces bobards sont éculés, ces citations outrageusement fausses ont traîné dans des tas d’officines louches et pis que cela, ces renseignements sur la puissance do 1a juiverie et de 1a maçonnerie mondiale, sur les milliards versas à Lénine-Trotski en 1917, par la finance juive, pour faire 1a révolution russe, sur les origines juives de Lénine – et caeter, et caeter –, toutes ces mornes sornettes, Céline les a ramassées dans les antiques poubelles de l’antisémitisme… Rien de neuf ni d’original là-dedans, sinon la gageure d’en faire tant et tant de pages décousues, toutes les mêmes, par un procédé si monocorde que le plus sec des gens de plume pourrait fabriquer du Céline, à tant 1a page, après une heure d’apprentissage. Je mets 1e lecteur au défi de lire trente pages de ça, ligne à ligne, comme lire se doit un livre digne de ce nom. Et d’arriver jusqu’au bout de cette nuit-là, il ne saurait être question.
Mystification virée au sinistre ? Oeuvre de déséquilibré ? Conversion cynique à la plus misérable des causes ? L’état d’esprit exprimé par ce livre, la réaction 1’a sciemment créé et entretenu en Russie sous l’ancien régime, en Allemagne nazie, dans des coins d’Algérie; et l’homme moderne lui doit les pogromes, le supplice des Juifs dans les camps de concentration d’Oranienburg, de Dachau et autres lieux, l’assassinat d’un Erich Müshamm, clair poète, dans une cellule de prison, ce document photographique enfin, provenant d’une rue de Munich 1934 : de vigoureux garçons en chemise brune, le revolver à la taille, font marcher par 1a rue un intellectuel a lunettes qui porte sur sa poitrine cet écriteau : «Je suis un Juif immonde.» C’était un avocat connu : on le tua.
L’utilité de ce genre de littérature – si littérature on peut dire – se voit aisément : elle peut contribuer au lendemain de certaines mobilisations ou de certains désastres à détourner la fureur des foules, vouées au massacre des vrais responsables, sur les petits boutiquiers juifs des quartiers d’émigrés. Elle trouble les consciences obscures en y bouleversant les notions de causalité. La misère, les crises, les conflits, l’insécurité, l’iniquité, tout cela n’est plus dû à une certaine forme de l’organisation sociale, fondée sur 1a propriété capitaliste des moyens de production, mais à la malignité du Juif.
L’antisémitisme est, dans la décadence du régime actuel de la production, un sous-produit du nationalisme, poison au second degré, appelé à désagréger l’intelligence des masses. Qu’opposer au redoutable sentiment de solidarité internationale, né de 1a communauté de travail et d’épreuves de l’immense majorité des hommes, qu’opposer à la raison qui constate l’unité du monde civilisé – unité de technique, unité de culture fondée sur 1a diversité même, unité d’aspiration vers le bien-être et 1a paix inaccessibles –, qu’opposer à cette inexorable nécessité révolutionnaire, pour maintenir encore un peu les vieux privilèges, les vieilles petites frontières barbe1ées, 1es vilaines petites haines indispensables aux privilèges et aux frontières,- sinon 1a mystique des races ? Peu importe que le concept même de race ne résiste à aucun examen, il n’est que d’appliquer aux savants le régime de 1a trique et de 1a confiture. Or,1a mystique des races se doit d’être prudente : on ne saurait chauffer trop a blanc l’Allemand contre l’Anglais, car l’Anglais est puissant. Le seul peuple que l’on puisse persécuter impunément est celui qui, n’ayant plus de territoire, n’a d’autre puissance que sa capacité de travail. Faute de comprendre ces choses simples, un écrivain démoralisé touche aujourd’hui le fond de le nuit la plus sordide.
Adieu à Céline,
par Georges Henein,
Le Nil le Caire, février 1938)
Tour au long des 379 pages de sa dernière production qui porte le titre réversible de Bagatelles pour un massacre, Louis-Ferdinand Céline se livre aux joies de l’antisémitisme. Ce n’est pas un roman-fleuve, c’est un pogrome-fleuve. La chose est d’autant plus surprenante que dans les deux précédents ouvrages de Céline, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, fertile l’un et l’autre en tonitruantes imprécations, pas une traître ligne ne concernant ou n’éclaboussant les Juifs. C’est donc une toute récente découverte que vient de faire Céline et cela explique quelque peu l’insistance avec laquelle il agite, brandit et anime un verbe fracassant et paradoxyste. Espérons que Céline s’avisera bientôt que si le monde est en perdition la faute en incombe aux végétariens ou aux Esquimaux ou aux taoïstes. Ce qui lui permettra de remettre en cause l’humanité tout entière à l’exception bien sûr de sa propre personne. Dans le genre procès collectif, Céline est imbattable. Sa vocation de justicier universel enfle démesurément. C’est à se demander si l’immortel M. Ubu n’a pas choisi pour se réincarner une fois de plus, la viande tumultueuse de Louis-Ferdinand Céline. Rappelons que M. Ubu est l’inventeur de cette phrase géniale qui est tout un programme de gouvernement : « Alors je tuerai tour le monde et puis je m’en irai !» (…)
Tout ce qui gêne, irrite, vexe, congestionne, indigne, désole l’éminent écrivain est automatiquement qualifié de juif. Exemple, les monumentales et malpropres inepties qu’inspire à Céline l’activité surréaliste.
«Le surréalisme (sic), écrit-il, prolongement du naturalisme (??)… art pour robots haineux, instrument de despotisme, d’escroquerie, d’imposture juive, le surréalisme est le cadastre de notre déchéance émotive… L’invasion surréaliste je la trouve absolument prête… elle peut déferler sans hésitation par l’effet de la loi du nombre… Il ne reste pour ainsi dire plus rien devant l’art Robot prêt à fondre… (p. 171). » L’imposture chez Céline cela consiste à rendre des sentences sonores et décisives sur des causes dont on ignore le premier mot. Le surréalisme qui s’est dressé depuis toujours contre la pensée mécanique, contre la confection sentimentale, contre tous les manuels de savoir-vivre et de savoir obéir, a donné naissance à l’art le plus anti-Robot qui se puisse imaginer. (…) Céline a beau se lamenter de ce que l’évolution de l’art contemporain tend à «remplacer l’émotion aryenne par le tam-tam nègre » – pour mon compte je préfère encore le tam-tam nègre au vomissement célinien.
Ailleurs Céline en veine de diffamation sordide et gratuite trouve moyen d’écrire l’ignominie suivante : «Il est excellent que Monsieur Faulkner, Mademoiselle Baum, Monsieur Cohen, Monsieur Levy, Mrs Juif Gehial-Srein copient à longueur de carrière triomphale, plagient, fouillent, démarquent nos plus chenus, éculés naturalistes.» Ceci est le comble de la tricherie. Que Céline ait en horreur William Faulkner c’est son droit. Mais qu’il prétende escamoter son œuvre, sans débat, en vitesse, en la jetant dans le même panier que celle de Vicky Baum, c’est un procédé honteux qui nous permet d’assigner à Céline une place très élevée dans la hiérarchie des salauds littéraires. Au regard de ce Céline la planète entière est juive ou enjuivée. Qu’attend-il pour la faire sauter et lui avec? Il y a quelques années de cela, Henri Lefebvre répondait en ces termes à un message de Céline: «Cher confrère… vous prenez un peu trop au sérieux votre manière de ne rien prendre au sérieux.» Erreur. Louis-Ferdinand Céline prend au sérieux Louis-Ferdinand Céline. C’est beaucoup trop. Pour conclure en un style approprié, disons que par rapport au Voyage au bout de la nuit le dernier ouvrage de Céline n’est que «le cadastre de sa déchéance émotive». Et qu’on n’en parle plus.
P.-S. : Au cas où cet adieu parviendrait à son destinataire, je tiens à l’avertir que je ne suis ni Juif ni même enjuivé et que par ailleurs, je considère avec un égal mépris toutes les religions, toutes les Églises, tous les dieux.
D’autres matériaux de réflexion à propos des œuvres de Céline…
plutôt par ici.
24 novembre 2010
[Texticules & icôneries — Poster… a posteriori.]
Têtes d’affiche tombées en disgrâce.
22 novembre 2010
[Prétextes extra-littéraires — Bartleby… à double tranchant.]
Le fameux «je préférerais ne pas…» du gratte-papier Bartleby face à son employeur, dans la nouvelle de Melville, a beaucoup fait gamberger, ratiociner, gloser depuis une trentaine d’années. Drôle de figure de style qu’on a auscultée sous pas mal de coutures, mais souvent à sens unique. Alors j’y ajoute une pierre blanche, une intuition de lecture ancienne. Et si l’on prenait cette répartie un peu plus à la légère : simple réflexe d’autodéfense juvénile, gaminerie du tac au tac qui joue de sa maladresse au premier degré. Parce que cette réplique en forme de cul-de-sac, c’est du Zazie tout craché, un pied de nez, une pirouette, un mot d’esprit bravache qui refuse d’opiner, d’approuver, d’acquiescer, mais en douce, façon clin d’œil, pour désamorcer le conflit avec le monde adulte sans céder un pouce de terrain. Ni engueulade ni reculade, juste les faux-semblants ludiques d’un « ni oui, ni non ». Double jeu de patience et d’omission. Une blague qui prend en traître l’esprit de sérieux.
Faute de remonter à ce don d’insolence précoce – à l’énergie brute de l’immaturité, comme dirait Gombrowicz –, on n’y comprend que couic aux sources d’éternelle jouvence du « je ne préfèrerais ne pas… ». Et si la phrase écourtée de Bartleby nous parle d’évidence, c’est que sa syntaxe imparfaite, balbutiante, inachevée, fait écho en chacun au b-a-ba de ses premières joutes verbales. On se croirait revenu au temps où, relevant soudain la tête en nous, le «petit philosophe» en herbe commence à affûter ses armes critiques, à oser un avis contraire, à improviser avec les moyens du bord un refus ni franc ni massif, plutôt alambiqué et qui profite de s’être pris les pieds dans le tapis pour échapper au dilemme… comme Bartleby avec sa négation au conditionnel et autre tournure transitive mais sans complément d’objet défini. On imagine aussi les bras croisés et la moue boudeuse qui vont de pair avec cette réponse évasive, ce moment où, face à l’injonction brutale, excédée, punitive de se prononcer, le gamin fait le mort à vif, figeant sur place son insolence sous quelques bribes inaudibles : «j’aimerais mieux… que bof… peut-être ben que… si c’est obligé… pourquoi pas une autre fois…». Et soudain, c’est le le langage qui fait défaut, qui perd ses marques sous le coup d’une colère froide, qui bégaie toutes les formes possibles de la non-volonté, de l’irrésolution absolue : «D’accord ou presque quoique néanmoins tout plutôt que ça», sans jamais lâcher le vrai nom du «non» qui lui brûle les lèvres. Ou alors, il le sait d’expérience, ce môme, tout finira par céder en lui, de gré ou de force, aux exigences adverses.
On imagine un Bartleby retombé dans cette enfance-là, ce huis clos mi-familial mi-scolaire où chacun a déjà expérimenté les mille façons de contourner les arguties d’autorité, les arbitraires du plus fort, pour désobéir en toute innocence, l’air de rien, en usant du moindre temps mort, malentendu, faille pour échapper à des devoirs obligés. En bon copiste, il imite la voix intérieure du gosse depuis trop longtemps étouffée en lui, et renoue avec d’anciens masques : fieffé réfractaire sous sa gueule d’ange, clown blanc sachant déjà résister aux ultimatums de ses maîtres et géniteurs. À force de s’entêter à mots couverts, comme un Buster Keaton en bas âge, il doit bien se marrer intérieurement mais en toute impassibilité. Et il joue gros cet acteur muet de lui-même : plutôt le coup de dés d’un caprice inarticulé que les fausses alternatives d’un choix d’avance truqué. Ruse de la déraison infantile, c’est par ce chemin buissonnier que Bartleby semble avoir trouvé le biais imparable face au diktat du principe de réalité. Avec ses airs narquois de pas y toucher, en vieux singe du zoo bureaucratique, il s’est réinventé une seconde jeunesse.
Et ce genre d’astuce précoce, faut dire que ça marche neuf cas sur dix avec les parents, parce que ça les prend au tripe, ça les apeure, ça les remue, ça les rend dubitatif, bref, ça les fait culpabiliser sur place. C’est le retour de manivelle de tout chantage affectif. Et pourquoi ça a l’air de marcher pareil, dans la nouvelle de Melville, au milieu du dix-neuvième siècle, en plein quartier d’affaire londonien, chez un juriste financier de la City ? Parce qu’en face de Bartleby, il y a un «homme de loi» philanthrope, un patron paternaliste justement, de l’époque des bonnes œuvres charitables. Et le devenir orphelin de son employé-protégé, ça le mine de l’intérieur. D’ailleurs, comme cette belle âme est aussi le narrateur du bouquin, on est bien placé pour voir quels problèmes de conscience ça lui pose et, a contrario, combien une force d’inertie solitaire peut faire contre-pouvoir dans ce contexte-là. Mais ensuite, vers le dernier tiers du texte, l’interlocuteur de Bartleby change, son attitude aussi – d’un cynisme qui ne s’en laissera plus conter. Du coup, ça vire au cauchemar pour Bartleby : licenciement sec, emprisonnement, grève de la faim et mort lente. Bref, après l’humanisme charitable, un autre versant idéologique du capitalisme se dévoile – où toutes les relations sociales sont interchangeables, machinalement impersonnelles. Un monstre froid a repris la main, sans plus trembler ni se laisser intimider par l’intrus. Et à ce stade d’exploitation-là de la force de travail anonyme, le déni excentrique de Bartleby, sa posture-imposture de retrait, ça ne prend plus, ça manque sa cible, ça va même droit dans le mur. D’où cette impression troublante qu’on s’est soudain rapproché de l’univers désespérément clos d’un Kafka, où l’on troque toujours une captivité pour une autre et où, comme dans La Colonie pénitentiaire, le règlement finit par faire corps avec son exception.
Bizarrement, on a souvent eu tendance à négliger la seconde partie du livre, à en oublier l’épilogue qui fait courir Bartleby à sa perte pour ne valoriser qu’un acte de parole en forme de «résistance passive». Un petit écart devenu grand, puissance performative aidant… De fait, cette relecture partielle du «je préférerais ne pas» entre en concordance évidente avec notre époque. Un tel regain d’actualité ne vient pas de nulle part, il rend grâce à tous les refus « en creux » qui font discrètement dissensus. Et aujourd’hui, vu la crise des grands antagonismes frontaux, il faut avouer que ça résonne de mille manières micro-politiques, que ça fait surtout métaphore existentielle : l’exil volontaire qui annihile le rapport des forces en une absence de rapport tout court ; l’aveu de non-motivation qui déstabilise la réciprocité des affects au travail ; le grain de sable sur le bout de la langue qui, loin du caillou lapidaire du scandale, enraye tout autant la machine ; la réponse abâtardie exprès qui diffère, disjoncte, difracte les liens de soumission ; le chômage technique d’une volonté qui met tout le reste en suspend, au conditionnel… Et toutjours à très petite échelle, mais d’une consistance plus collective, le zèle improductif de Bartleby fait repenser au fameux « pas de côté » de l’An 01, un film de Gébé & Doillon qui prônait dès 1973 ce minimum programmatique : «Et si on arrêtait tout…». Depuis lors, ce motif subversif a hanté nombre de mouvements « d’objection de conscience » ou de « désobéissance civile ». Il a servi de mot de passe à la Coordination des Intermittents & Précaires et, plus récemment à une paradoxale «Grève de chômeurs», refusant tout misérabilisme victimaire pour mieux contester le chantage au travail obligatoire … Ici et là, le spectre de cet accident (grammatical) du travail se propage, circule de bouches à oreilles et diffuse sa modeste exemplarité. Il brode à la marge des contestations officielles – tuées dans l’œuf ou fossilisées d’elles-mêmes –, d’autres types de riposte. Expériences de vie minuscules qui tentent, et c’est déjà pas mal, de conjuguer le «je» au «nous», d’assumer la force du doute, la désertion partielle, l’intransigeance mutique, l’insolence contagieuse et toutes les ruses d’ une fin-de-non-recevoir implicite.
Mais s’il faut encore un instant, revenir au texte de Melville, le tenacité désarmante de Bartleby est plus ambiguë que cela – jubilatoire et désespérante. Buté sous son bonnet d’âne carnavalesque il l’est, mais au péril d’une claustration volontaire, au risque de dormir sur place, de ne trouver d’autre issue que de faire partie des meubles, réifié entre ses quatre murs, pâle copie de lui-même 24h sur 24. Jouant avec le feu de certains paradoxes, il a investi sa propre aliénation jusqu’au trop plein, pour que ça déborde, mais au-delà de ce point de rupture, ne lui reste plus que le songe creux de sa victoire. Non pas un temps mort qu’il se réapproprierait d’une quelconque manière, non pas l’occasion clandestine de «perruquer» ses heures perdues au bureau pour son propre compte, non pas la « reprise individuelle » d’un contre-emploi du temps, mais une vacance à perpétuité. Et derrière le rétif s’aménageant par son drôle de sésame une issue provisoire, il y a un envers du décor, celui d’un zombie auto-bunkerisé et bientôt broyé aux confins de sa politique du pire. Derrière la mouche du coche qui fait dérailler le train-train quotidien, il y a également le forcené pris au piège de sa position de repli, espèce d’Intouchable banni du genre humain. D’un côté, la machine de guerre ironiste ; de l’autre, le kamikaze implosif. Ou pour reprendre deux références qui hantent rétrospectivement le texte de Melville : Gombrowicz versus Kafka.
Mais tant qu’à se servir de la littérature pour réfléchir le monde, en sonder les énigmes qui nous sont de la plus familière étrangeté, je ne crois pas qu’on puisse trancher entre ces deux tentations siamoises de Bartleby ; entre l’archange mineur réussissant son «pas de côté» et le suicidé de la société rattrapé par les passions tristes de son esprit de sacrifice. C’est même là que réside la zone de trouble, le point d’extrême ambivalence de notre rapport à toute servitude – et à celle du labeur en particulier. Entre résistance fragmentaire, hiatus partiel, insoumission infime et abdication de soi, trou noir catatonique, pilote automatique. C’est le serpent de mer de nos marges de manœuvres – émancipation/surinvestissement – face aux formes récentes du travail discontinu, à sa courbe d’ajustement des profits, mais surtout à la sinusoïde des humeurs précaires qu’elle engendre, trop souvent maniaco-dépressive, entre ligne de fuite et rechutes de tension. Sans me sentir capable d’en dire plus, ni chercher quelque conclusion volontariste, il me semble tout bêtement que faire la distinction entre ces deux Bartleby ouvre des pistes. Et, à l’inverse, que leur confusion permanente nous mène la vie dure.
6 novembre 2010
[Texticules & icôneries —
Pour contresigner la paix sociale.]
Jeu d’écritures & double langage.
12 novembre 2010
[Bibliothèque et toc — Blind test]
Écouter un morceau en toute ignorance, sans en connaître le titre ni la date ni le pays d’origine ni la gueule de l’album ni le genre de zique ni le nom des auteurs-compositeurs-et-interprètes… Bref fermer les yeux pour tendre l’oreille : Blind test ça s’appelle.
Quelque part sur le site – côté Mur du son – il y en un bonne quarantaine, de pistes mp3, en guise de Best-of, à savourer dans leur total incognito…
Pour entamer l’expérience, un premier extrait, en boucle :
Les autres ritournelles vous attendent dans ce coin-là…
11 novembre 2010
[Texticules & icôneries —
Simulation d'un bug en ligne, radiographie cérébrale.]
Amnésie partielle Mémoire vive
(blogosphère gauche) (hémisphère droit)
10 novembre 2010
[Souviens-moi — (suite sans fin).]
De ne pas oublier que certains mammifères dévorent la poche placentaire laissée vacante par leur progéniture, ce qui n’est pas si bête après tout.
De ne pas oublier l’aveu rétrospectif de mon fils – avoir longtemps cru n’être qu’un cartoon dont les faits et gestes se dessinaient à son insu –, ni le vertige familier du «déjà vu» que de telles fantasmagories ravivent, d’une génération à l’autre.
De ne pas oublier que parmi les missions fantoches dont j’ai adopté le rôle top-secret durant l’adolescence, j’ai tour à tour été cascadeur, fakir, gentleman cambrioleur, guide touristique, guérillero, grand reporter, pris en otage, coursier, et tout cela en aparté, flux de totale insouciance, sous les dehors d’une insoupçonnable normalité.
De ne pas oublier la nudité sidérante de cette femme enceinte, exhibant fièrement ses seins lourds et son ventre bombé parmi d’autres hippies des deux sexes qui assistaient à un concert de rock en plein air, toutes et tous couchés sur l’herbe rare que la canicule de l’été 76 avait grillé à la racine, sauf la future mère qui se déhanchait sur place et me bouchait délicieusement la vue.
De ne pas oublier le silence de ce proche cousin, de 25 ans mon aîné, sitôt évoqués ses longs mois passés sous l’uniforme en Algérie dite française, enrôlé malgré lui au cœur des «non-événements» d’une guerre à tout jamais innommable.
De ne pas oublier qu’entre 1973 et 1977 mon collège parisien était encore non mixte et que, évolution des mœurs oblige, à deux trois ans près, j’ai manqué de chance.
De ne pas oublier que, exigeant de moi l’autorisation officielle pour un tournage sur la voie publique, le commissaire avait d’abord menacé de confisquer la caméra vidéo si nous continuions à filmer les passants du toit ouvrant d’une voiture de location, avant d’improviser à mon endroit une réplique de pur cinéma : «De la viande froide, j’en ai emballé pour moins que ça…»
De ne pas oublier qu’un œuf dur tourne plus rond que le même encore frais, à moins que ce ne soit le contraire, ça fait si longtemps que je n’ai pas essayé.
De ne pas oublier que la ritournelle fétiche de mes 13 ans, Porque te vas, ne signifiait pas «Pourquoi tu vis ?», mais plus concrètement, «Pourquoi tu pars ?», malentendu très récemment levé et dont l’écart de signification reste à creuser.
De ne pas oublier ce cauchemar lancinant qui, jusqu’à ma trentaine, m’obligeait à suçoter mes dents, toutes déchaussés en même temps, puis, la bouche pleine de ces dragées sans saveur, à en recracher les amandes amères au réveil.
De ne pas oublier que je n’ai jamais vécu une partie de Monopoly parvenant à son terme – lequel d’ailleurs ?
9 novembre 2010
[Arts muraux — Dans le dédale napolitain.]
Naples est peut-être la dernière ville européenne a n’avoir pas chassé tous les pauvres de son centre historique. La gentrification urbaine n’y a pas encore dépavé les ruelles, décroché le linge des balcons, balisé les rodéos collectifs en scooter (à parfois cinq par engin), interdit la pyrotechnie amateur des bambins du quartier, empêché les familles trop nombreuses de dîner sur leur pas de porte, privatisé les cours avec des digicodes et blanchi les façades au kärcher. Du coup chaque pan de mur témoigne d’une incroyable densité de graffitis en tous genres dont la voisine Pompeï a initié la tradition de longue date. Et ce qui frappe dans ces tags, c’est qu’ils viennent de tous horizons : slogans politiques jamais effacés ou très récents, grafs géants multicolores, pochoirs ou sérigraphies pirates, signatures de supporters de foot et déclarations d’amour XXL… comme autant de signes de piste concurrents, contigus ou confraternels d’un corps social à fleur de peau. Aucun ghetto arty à l’horizon pour ceux qui voudraient cantonner le street art dans son Parc à thème, mais un lieu d’expression sauvage qui n’a pas dit son dernier mot. Et là-bas, contrairement au triste décor parisien ripoliné de fond en comble, écrire, afficher, dessiner à l’improviste et à l’air libre, ça tombe sous le sens au moindre coin de rue.
Comme on dit en rital :
Murs propres, peuples muets.
Quelques traces sens dessus dessous,
saisies au vol en juillet dernier.
D’autres photos in situ, à Istanbul, Genève, Lyon ou Paris…
sur cette page dédiée aux arts muraux…
8 novembre 2010
[Texticules & icôneries —
Face au peloton d’exécution médiatique.]
Alliés objectifs du non-événement.
7 novembre 2010
[Portraits crachés — (Suite sans fin).]
Quatre jours sur sept, Paul pointe dans une bibliothèque municipale en grande banlieue parisienne. Ce qui lui laisse pas mal d’insomnies et des week-ends prolongés pour conjurer sa vie d’obscur archiviste, en lisant, visionnant, découpant, compilant, reclassant tout ce qui touche de près ou de très loin à Robert Le Vigan, un acteur des années 30 injustement promis à la non-postérité. D’où lui est donc venue pareille lubie ? Un souvenir magnifié d’une séance culte au ciné-club de son collège ? Sans doute, quoique pas si sûr. Ce passionné n’est pas près de trahir ses sources, et qu’on ne vienne pas l’acculer à quelque aveu trop personnel. Un tel centre d’intérêt ne pouvant se partager avec personne, le célibataire endurci a fait le vide autour de lui, sans même le loisir d’un animal domestique ou d’une quelconque amitié parasite. Seul Le Vigan compte en soi pour soi, de toute éternité. Et Paul n’a jamais regardé à la dépense. De longue date, il y a investi les neuf dixièmes de son salaire : tous frais de déplacements et de documentations confondus. Sauf qu’après trente ans de traque fétichiste, plus un sou de côté ni un millimètre carré vacant sur les rayonnages de son deux-pièces-cuisine. Mais tant pis si les piles de factures en retard l’ont déjà contraint à sauter un repas sur deux et subsister aux dépens d’un crédit revolving, c’est trop tard pour reculer, on vient de le mettre sur la piste d’un ultime trésor iconographique : deux photos rarissimes de Le Vigan dans les Enfants du Paradis, juste avant que, pressenti pour le rôle de Baptiste mais déjà condamné à mort par la résistance, le comédien ne doive fuir en Suisse et céder la place à Jean-Louis Barrault. Bref, les deux clichés qu’il attendait depuis des lustres, le clou de sa collection.
Le voilà chez Drouot à l’heure dite, au troisième rang de la salle des ventes. Il lève la main par deux fois, au bluff, mais il y a tant de monde sur le coup, des connaisseurs fortunés, c’est peine perdu, impossible de rivaliser. Insolvablement excité par l’issue des enchères, il en perd connaissance au troisième coup de marteau, s’écroule par terre, se retrouve aux urgences, dans la même chambre qu’une jeune traumatisée crânienne, Zorita… réfugiée roumaine d’une présence si concrète, si précieuse, après tant de solitude maniaque. Et déjà, à l’horizon de ce corps endormi et couvert d’hématomes, il entrevoit l’issue alternative, une beauté martyre à sauver d’un destin prévisible, la juste cause à épouser avant qu’il soit trop tard, bref un hobby où intimement il désire se réincarner.
Sa promise, elle, n’a rien demandé, mais puisqu’on lui demande gentiment… bon ben d’accord. Sauf que, vu l’état de ses finances, Paul a vite fait de se rendre compte qu’une vie de couple à demeure, c’est très au-dessus de ses moyens. Alors, ni une ni deux, place nette, au rebut Le Vigan, il refourgue en catastrophe l’innommable fatras qui encombre sa garçonnière : éditions épuisées, affiches originales, photos de tournage, trophées autographes, tableaux de petits maîtres, copies VHS… Plus le temps de lancer les enchères sur e-bay, autant brader le vrac entier à n’importe quel marchand, du moment que ça paye cash. Adieu vieilles manies cinéphiles, en attendant la retraite, place à l’occase unique : cette poupée du sexe faible, brutalisée plein cœur de cible et recousue sixième main. Parce que cette pauvre fille tombée du ciel, c’est mieux qu’un signe du destin, l’oiseau rare à empailler sur place, alors peu importe si, du jour au lendemain il a fallu que Paul liquide tout son vécu en stock pour changer d’idée fixe en vitrine.
6 novembre 2010
[Texticules & icôneries — Miroir autofictif.]
Paroles en l’air & silence monumental.
5 novembre 2010
[Légendes urbaines & rumeurs à la chaîne — (suite sans fin).]
On dit qu’après sa chute Saddam Hussein avait mis 12 sosies en circulation pour semer le trouble, ce qui l’a pas empêché de se faire gauler et de finir devant un peloton d’exécution. On dit que le super-champion de tennis Björn Borg avait supervisé l’installation de 12 cuisines équipées dans son immense villa de Stockholm, ce qui l’a pas empêché de tout perdre au casino et de finir ruiné dans un studio kitchenette. On dit que Michael Jackson disposait de 12 enfants à demeure, surtout la nuit, pour lui tenir compagnie en alternance, ce qui l’a pas empêché de passer au tribunal puis raide mort en service de réanimation. Alors peut-être que ces trois-là, ça n’a aucun rapport, mais, vu la loi des grands nombres, moi, ça m’étonnerait.
Sheila c’était pas une vraie chanteuse, enfin pas du sexe qu’on croit, tout sauf une femme, d’après un pote gynéco, juste un cas médical hyper rare d’hermaphrodite, comme chez les escargots, alors même si elle a soi-disant eu un fils avec Ringo, adoptif ou pas, ça se discute, d’ailleurs c’est elle-même qui a écrit vingt ans plus tard que, en tant que bouddhiste, elle s’était déjà incarnée dans pas mal de gens, et je cite de mémoire, dans une sorte d’eunuque tibétain, alors si c’est pas un aveu ça.