@ffinités

17 décembre 2010
[Texticules & icôneries — L'aventure au coin de la rue.]
Pas de danse, pas de porte.
15 septembre 2010
[Allergie à l’air du temps —
Picasso… mis à nu par ses légataires mêmes.]
Qu’un électricien à la retraite se retrouve en possession de collages, ébauches, gouaches, lithographies… soit 271 œuvres de Picasso, et la famille héritière aussitôt s’emmêle… les pinceaux. Aucune preuve de vol avec effraction, ni d’extorsion de fonds, ni du moindre chantage et autres abus de faiblesse, mais peu importe, le présumé receleur doit s’expliquer devant la Justice. Lui jure que c’est bien Pablo et Jacqueline, sa dernière épouse, qui lui auraient donné l’ensemble du lot, pas en une seule fois, non, au fur et à mesure qu’il effectuait tout un tas de travaux dans leurs quatre résidences alentour. Bref, rien d’un cadeau inexplicable, mais plutôt un échange de bons procédés, un troc entre le maître et l’artisan, autrement dit, à mots couverts, une sorte de deal au black, payé en nature, hors impôt…
Bien sûr, on est libre de ne pas croire ce type sur parole, de trouver sa fausse naïveté suspecte, d’imaginer quelque arnaque derrière l’arrangement à l’amiable. Moi, ça m’a rappelé les confidences de l’ancienne patronne du Café de la Mairie, à Vallauris – quand j’y passais mes vacances dans les années 70. Rumeur malveillante ou secret de Polichinelle, il paraît que Picasso, faute d’avoir jamais un sou en poche, ni bifton, ni menue monnaie, laissait partout des ardoises, même chez le coiffeur ou le boulanger, dettes qu’il réglait avec retard… en dessins de son cru. À l’heure des anisettes de comptoir, les langues des habitués se déliaient : certains lui reprochaient une méchante pingrerie au quotidien, d’autres soutenaient l’inverse, un total désintéressement pour les choses de l’argent. Mais tous s’accordaient pour conspuer son entourage parasite, tant de flatteurs à ses basques et la proche parenté qui lorgnait déjà l’incalculable magot… Ce ne sont là que de vagues souvenirs, glanés dans les bistrots d’un arrière-pays provençal aujourd’hui disparu, mis aux enchères spéculatives depuis et racheté par les plus offrants des maffieux mondialisés.
Mais justement, en entamant une procédure judiciaire contre ce prétendu escroc, les six héritiers officiels du peintre se déchargent à peu de frais de leur propre imposture, eux qui sont allés jusqu’à vendre sa signature autographe à une marque de bagnole – le Xsara dite Picasso de chez Citroën – et qui depuis 1997 profitent de ces contrefaçons posthumes en série illimitée.
13 décembre 2010
[En roulant en écrivant, stylo-scooter —
Défense de ne pas se tromper.]
Traversée de Paris, rive gauche puis droite, sous la neige, après une soirée très arrosée. Déjà un gros quart d’heure à l’aveuglette malgré les flocons qui collent au pare-brise. Plus aucun marquage au sol, tout le macadam hors piste, et attention, au moindre écart, blanc sur blanc… tout fout le camp. Alors self-control maximum, ne pas abuser des freins, traîner plutôt des pieds pour faire halte à chaque carrefour et repartir en douceur, sans forcer les gaz, sinon ça va patiner de l’avant, chasser roue arrière et finir à la renverse. Place Gambetta en vue, plus qu’à descendre la rue Belgrand jusqu’à la Porte de Bagnolet. Encore cent mètres, et là, nouvel arrêt au feu rouge, face au mur d’enceinte d’un dépôt RATP.
Très machinalement, en attendant ça passe au vert, je relis l’inscription légale, en grosses majuscules : LOI DU 29 JUILLET 1881. Sauf que non, y’a un détail qui sort de l’ordinaire, c’est plus marqué DÉFENSE D’AFFICHER, juste un mot de changé : DÉFENSE D’ÉLÉPHANT. J’écarquille, m’y reprends à deux trois fois pour déchiffrer toujours pareil. Ou alors, c’est que je suis gravement atteint, plus étanche du tout, que j’hallucine un éléphant même pas rose, lapsus visuel, mirage en direct…
Et puis, dix minutes plus tard, une fois rentré au bercail, coma dépassé au fond du lit. Sauf que le lendemain matin, au réveil, ça se complique, plus tout à fait sûr de rien. La tête dans le sac des lendemains de fête. Faux souvenir ou vue de l’esprit ? Gros doute en eaux troubles. Vrai canular ou songe-creux ? Difficile de trancher. J’y pense et puis j’oublie. Jusqu’à l’heure de renfourcher mon scooter, maintenant que la neige a entièrement fondu. Même trajet que la veille, en sens inverse. Et là, pour en avoir le cœur net, un coup d’œil au passage sur le mur.
Clic-clac, preuves à l’appui.
Comme quoi, c’était pas du chiqué éthylique cet éléphant plus vrai que nature, affiché à l’identique, juste un piratage d’expert typographe, tellement subliminal que les passants n’y prêtent aucune attention, huit lettres volées sous nos yeux sans que ça se voit, un tout petit écart de langage, une subversion qui ne prétend à rien, un incident poétique de peu de réalité, un delirium très très mince.
10 décembre 2010
[Texticules & icôneries — Fragment d'un détour amoureux.]
Baiser volé de longue durée.
8 décembre 2010
[Souviens-moi — (suite sans fin).]
De ne pas oublier que, revenant du collège, sur la ligne qui allait de la Porte de Vincennes au Pont de Neuilly, circulaient encore les anciennes rames du Métropolitain, en bois laqué amarante, dont les portes pouvaient s’ouvrir d’un seul doigt relevant le loquet, en plein milieu du tunnel, et créer ainsi entre deux stations un appel d’air tiède mais si bruyant qu’il couvrait mes cris de joie face aux visages renfermés des autres voyageurs.
De ne pas oublier que mourir ne prend qu’un «r» parce qu’on ne meurt qu’une fois, même si nourrir n’en prend que deux, alors qu’on devrait en avoir la bouche pleine de ce «r» à chaque repas.
De ne pas oublier que le garagiste qui m’a vendu puis réparé plus d’une quinzaine de mobylettes d’occasion – Peugeot, Ciao ou Motobécane –, tenait boutique non loin de la gare de l’Est, au numéro 9 de l’Impasse du désir, l’adresse la plus mnémotechnique qui soit en cas de panne.
De ne pas oublier que mes deux enfants ne connaîtront jamais ce monde où les phares de voiture scintillaient d’un jaune vif, de la même teinte que les anciennes lignes phosphorescentes ou les zébrures des passages piétons sur le macadam.
De ne pas oublier que, en 1942, l’opticien Lissac, tenant déjà boutique rue de Rivoli, avait su conjuguer esprit promotionnel et segmentation des clientèles en apposant sur sa façade une immense bannière ainsi libellée : Lissac n’est pas Isaac, même si j’ai perdu trace du magazine d’époque où figurait ce distinguo publicitaire.
De ne pas oublier que, depuis le 24 septembre 1963, faute d’avoir jamais connu l’heure exacte de ma naissance, ni pensé à le demander de son vivant à l’accouchée en personne, ni jamais vérifié sur la fiche d’Etat-civil en renouvelant ma carte d’identité, j’ai déçu les amateurs d’horoscope qui voulaient me calculer à la minute près, même si, pour donner le change zodiacal, une vieille blague inusable m’aide encore à changer de sujet : «Balance ascendant Fléau».
De ne pas oublier que, parmi les soiffards qui fréquentaient les mêmes bistrots que Guy Debord, au cours des années 60, l’un d’eux, futur écrivain de peu de postérité, m’a confié par la suite l’avoir alors secrètement baptisé : «Le Sacha Guitry de la Révolution».
De ne pas oublier que, après quinze ans de fidélité tabagique à la même marque de cigarettes mentholées, je ne m’étais toujours pas aperçu qu’en barrant les trois premières et les trois dernières lettres de Stuyvesant s’inscrivait en douce mon prénom, cette inscription cachée m’ayant été révélée sur le tard par une amie Italienne, travaillant dans un hôpital psychiatrique de la banlieue de Rome, elle qui voulait voir dans ce hasard objectif un signe parmi tant d’autres que l’inconscient ça existe, et moi qui, clope sur clope, n’en revenait toujours pas de cette coïncidence… ravi et stupéfait, aux anges et mal à l’aise, inspiré expiré.
De ne pas oublier que certains papillons épuisent les charmes d’une existense entière en un seul tour du cadran solaire.
De ne pas oublier qu’à l’âge de huit ans, face à une petite cousine d’à peine vingt-quatre mois, il semblerait que j’ai pointé du doigt le haut de son crâne, tout près de l’ancienne fontanelle, en posant cette drôle de question aux oracles familiaux : «Y’a déjà de la mémoire, là-dedans ?»
6 décembre 2010
[Texticules & icôneries — Métamorphose contextuelle.]
Sortir de son cocon… s’imaginer papillon…
4 décembre 2010
[Antidote à la dépolitisation ambiante —
Une expérience en cours… d'expulsion.]
Issue du mouvement des intermittents de l’été 2003 – défendant à travers les annexes 8 & 10 de l’UNEDIC non pas un acquis corporatif, mais le principe d’une mutualisation des ressources contre la capitalisation individuelle des droits sociaux – la Coordination des Intermittents et Précaires (ïle-de-France) avait obtenu de la Mairie de Paris un espace d’expression collective en novembre 2003 : le 14 Quai de Charente. Depuis lors, ce lieu a abrité des permanences sociales d’information, une Université Ouverte centrée sur l’analyse du néolibéralisme, une cantine autogérée, des cours de sport, une bibliothèque, des concerts, des projections, des lectures, des débats… selon le principe du prix libre et de la gratuité, tout en ouvrant les portes à d’autres collectifs de lutte venant d’horizons divers.
Aujourd’hui, le double langage social-libéral de M. Delanoë ayant laissé pourrir la situation sans jamais tenir ses promesses de relogement, cet espace de vie collective est sous le coup d’une expulsion… imminente. Près de 7000 personnes ont déjà signé la pétition de soutien – Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde – à cette adresse. Il est encore temps d’y aller faire un tour et un clic de soutien.
Parmi tous les signataires, certain(e)s ont laissé un bref commentaire, message, petit mot, par associations d’idées, d’humour et d’autres humeurs. Et l’air de rien, ça brasse de la pensée à plusieurs. D’où l’intérêt de compiler ces bribes de paroles en un recueil intitulé Dazibao de nulle part. Et l’envie d’en reproduire ci-dessous quelques extraits, dans le plus imparfait désordre.
La lutte et la fête mélange détonant, c’est pourquoi ce lieu doit continuer d’exister.
Qu’avons-nous fait du feu Prométhéen ?
Je déteste les pétitions…
Non aux expulsions de lieux inhabités.
L’individualisme nous momifie.
Parce que, pour, à coté, ensemble, toujours, longtemps…
Virée du système intermittent après 20 années de bons et loyaux services, précaire depuis.
C’est un lieu unique dont la perte serait irréparable. Ne laissons pas faire.
Debout unis pour résister et rêver le monde
Il faut le voir pour y croire
«Dobbiamo avere una casa per andare in giro per il mondo» (Assalti frontali)
Jusqu’où ne descendront-ils pas ?
Je suis moi-même au chômage. La précarité, je connais bien et je suis complètement d’accord avec ce que vous écrivez ou dites.Vous avez le mot juste, c’est du vécu. je le sais parce que je vis ce que vous décrivez tous les jours.Félicitations aussi parce qu’il n’y pas de “misérabilisme” non plus.Juste l’envie de garder sa dignité, et c’est extrêmement important pour continuer de se battre.Voilà ! Ce que vous écrivez me fait énormément de bien au mental, alors, merci pour çà !
Y’en a marre, marre des paaauuuvreus.
Votre université ouverte avait l’air d’être bien plus sérieuse que les «autres universités» que j’ai connu – et j’en ai connus pas mal.
Tout est dit et bien dit. Je vis à la rue et d’expédients avec à ma garde 1 petite fille de 11 ans qui aurais pu apprendre…un peu plus tard certain mots comme : expulsion, indésirable, désolé on ne peut rien pour vous, etc.
«Ils n’auront pas nos fleurs, celles qui nous poussent à l’intérieur …»
Un jour tu travailles et puis plus rien et puis tu refuses, trop de boulot et puis plus rien… heureusement il y a la solidarité.
C’est scandaleux cette gabegie avec des lieux pour happy few comme le 104 tout en laissant crever les précaires qui essaient de s’organiser. Et ça se dit de gauche ?
Tous les mouvements ont besoin d’espace.
Bon courage les loulou lâchez pas le boudin.
Donnez nous des emplois fictifs et des logements de fonction !
c’est admirable d’avoir crée un lieu d’autogestion en plein Metropolis. Il faut que cela continue. Je suis de tout coeur avec tou(te)s celles et ceux qui créent sur les décombres d’un monde qui n’en finit pas de mouriner, des alternatives nouvelles, solidaires, sinon on y passe tous.
Pas de commentaire juste de l’action.
Nous devons pouvoir nous réunir et réfléchir ensemble. Vous nous avez déjà suffisamment séparé de part les réformes. Laissez nous penser ensemble.
Intermittents en colère, intérimaires en collant.
LA CRISE ! SALAUDS DE PAUVRES ! N’Y A T’IL QUE DES NANTIS ! MOI C’EST ANTI CONNERIE ANTI MANIPULATION ! ANTIGONE !
Les comptes ne sont plus à rendre mais à prendre sans attendre. Ni mieux… ni traître !
L’action de CIP est primordiale en ces temps de disette sociale.
On boit ici, on bouffe ici, on danse ici, on reste ici !!
Ce que l’on reproche à un cafard, ce n’est pas de manger les miettes, c’est de proliférer. C’est pour cela qu’on l’extermine.
J’adore l’abstrait !
Précaire, depuis trop longtemps, ce qui n’empêche pas d’avoir des idées, des envies, des projets, parmi lesquels faire entendre nos voix, ne pas lâcher, continuer à résister…
L’été n’est pas une marchandise.
C’est le désir d’un contrôle total de la précarité et de la pauvreté, afin de la maintenir, qui détruit toute forme d’auto-organisation.
Pour soutenir l’un des (trop) rares lieux alternatifs parisiens encore debout…
C’est en effet une affaire de décision politique, j’avais cru comprendre que nous avions une municipalité de gauche, mais j’ai du me tromper. Bon travail No way for l’ennui !
Restons à Quai.
24 novembre 2010
[Texticules & icôneries — Tag au tag.]
Et si c’était la fêlure qui faisait tenir le mur…
27 novembre 2010
[Pour en finir avec le complotisme —
Faurisson, de quel leurre est-il le nom ?]
Bien avant de devenir l’éminence grise du négationnisme, l’éternel khâgneux Robert Faurisson a commencé par défrayer la chronique… littéraire. Et, malgré les apparences, ses coups d’éclat en ce domaine étaient loin d’être anodins, ils portaient en germe une torsion du raisonnement qui annonce, dans son hiatus logique même, son déni ultérieur du gazage de masse sous le IIIe Reich et même de la planification génocidaire du régime hitlérien. D’où l’intérêt de s’attarder plus en détail sur ces premiers travaux pour mieux comprendre la suite.
En 1961, l’obscur agrégé de lettres sort de l’anonymat en publiant dans Bizarre, la revue de Jean-Jacques Pauvert, un long article polémique, «A-t-on lu Rimbaud», censé renouveler de fond en comble la lecture du sonnet Voyelles. Sans jamais dévier de sa ligne interprétative, Faurisson prétend démontrer que ce poème, renouant avec les arts anciens du blason corporel, a très consciemment caché dans ses vers un mode d’emploi symbolique qui indiquerait la disposition dans l’espace de chaque lettre (après rotation d’un demi-tour ou d’un quart de tour). Ainsi, une fois remise dans le bon sens, la forme typographique des cinq voyelles épouserait successivement les points sensibles d’une femme nue : A renversé du triangle pubien ; E couché des deux seins ; I couché de la bouche; U renversé de la chevelure; quant à l’oméga final… une paire d’yeux extasiées. Et puisque ces cinq clefs semblent ouvrir le même trou de serrure, on peut enfin y reluquer le secret si bien gardé du texte : un tableau vivant, reconstitué pièce par pièce, de l’orgasme au féminin…
Et pourquoi aucun glosateur n’en avait eu l’idée auparavant ? Pour la bonne raison, toujours selon Faurisson, que cet insoupçonnable poème érotique était crypté à dessein… par Arthur Rimbaud lui-même.
Dix ans plus tard, le même redresseur de tort s’attaquera aux Chants de Maldoror, où il ne verra qu’un montage parodique de références potaches, avant de révéler au grand jour vers 1977 La clé des Chimères nervaliennes selon son seul sous-texte ésotérique. À première vue, l’érudition de ces déchiffrages a de quoi bluffer. On se laisserait presque gagner par le défi maniaque qu’offre un puzzle géant à reconstituer ou par l’excitation juvénile devant le rébus parcheminé d’une chasse au trésor. Bref, on risquerait tout bêtement de se prendre au jeu, si ce casse-tête n’était piégé d’avance, miné dès l’origine par d’étranges présupposés.
Premier postulat de Faurisson : un texte ne saurait vouloir dire qu’une seule chose à la fois, à l’exclusion de toute autre signification, rangée au magasin de l’accessoire. Face à ceux qui s’attachent à faire surgir d’un objet littéraire des possibles hétérogènes, des contradictions intestines, des ambivalences profondes, des zones d’indécidabilité, des rapports de force ou de fragilité, et même une dissolution du sens dans sa pure musicalité, l’exégète fait l’hypothèse d’une univocité absolue. Sa démarche part de ce principe aussi naïf que retors : tel poème ou telle prose porte en soi un message qu’il suffit ensuite de distinguer parmi d’autres niveaux de lecture bientôt rendus à leur quantité négligeable au regard de le résolution définitive de l’énigme.
Un deuxième postulat découle du précédent : si chaque œuvre recèle un sens unique, c’est parce qu’un démiurge en a ajusté la cible, coordonné les énoncés. Autrement dit, l’écrivain serait maître en tout points – et virgule – du but à atteindre ou du message à délivrer. En lui, prime une intentionnalité absolue. Et là encore, sous-entend Faurisson, on se tromperait à imaginer tel poète débordé par sa plume, sinon pire encore, à demi inconscient de ce qui se trame dans le flux en cours d’élaboration. Pas de work in progress, à tâtons ou à l’aveuglette, ni de confusion brouillonne en son esprit – surtout pas de « ça ». Non il est seul concepteur et responsable de ses causes et effets. Rien ne lui échappe ni n’outrepasse sa pensée. Le contenu livresque ne fait qu’appliquer un programme préconçu d’avance. Du coup, notre ressenti subjectif n’a plus aucune raison d’être, puisque l’important c’est de traquer entre les lignes des indices tangibles, les pièces éparses de la conviction initiale de l’auteur.
Mais à ce stade-là, un troisième postulat vient aussitôt compliquer la tâche de l’investigateur littéraire. Car par nature, l’écrivain avance masqué, d’autant qu’il doit parfois déjouer la censure ou réserver sa science occulte à quelques initiés et plus généralement prendre plaisir à tromper son monde. D’où cette ruse de la raison littéraire : ne dévoiler jamais ses intentions sans avoir au préalable brouillé les pistes et codé son message. Comment faire pour s’y retrouver ? D’abord en se méfiant du contenu trop manifeste, tout ce qui est mis en évidence est suspect. Pour Faurisson, il y a invisibilité a priori de la nature profonde d’un texte, non parce qu’il serait polysémique ou que son auteur ignorerait partiellement où il veut en venir, mais bien au contraire parce que l’œuvre est forcément le tombeau muet d’une intention inavouable, cachée dans le jeu de miroir du fond et de la forme, travestie pour faire illusion, mise sous clefs symboliques. Et tout le reste n’est que mensonge du ressenti subjectif.
Avec de telles œillères, c’est la littérature elle-même qui est tarie à la source et son imaginaire réduit à sa plus simple expression : un leurre émotif qui camouflerait la transmission d’un message secret. Comme si la fameuse invocation de Rimbaud à «être voyant» renvoyait aux prophéties cryptées d’un Nostradamus ; et son «La vraie vie est ailleurs » se confondait avec le slogan complotiste de la série X files : «La vérité est ailleurs…» Quand les légendes séculaires de l’ésotérisme rejoignent les modes opératoires des services de renseignement…
Inutile d’insister, dira-t-on, ce système de pensée sentait dès 1961 le parano psychorigide à plein nez, aucun intérêt. Et le précoce goût du scandale de Faurisson, cantonné à des cercles académiques restreints, aurait dû finir aux oubliettes. Sauf qu’à partir de 1979, le petit prof, désormais auto-proclamé historien, a changé son fusil d’épaule pour s’attaquer au «Problème des chambres à gaz et à la rumeur d’Auschwitz». Et cela en usant d’une méthodologie similaire : soupçonner une vérité cachée sous le leurre mensonger du «génocide» et remonter aux intentions secrètes du peuple juif, censé avoir usé de ce leurre victimaire pour créer et consolider l’État d’Israël. Il lui a suffi de considérer les faits historiques comme de pures fictions pour remettre en branle ses vieux réflexes de donneur de leçon littéraire. Partir en quête d’un secret inavouable, supposer un démiurge à cette œuvre au noir (le complot judéo-sioniste) et inventer de toute pièce «sa» solution finale… réfutant celle instaurée par la machine d’extermination nazie d’un seul tour de passe-passe sophistique.