@ffinités

31 mars 2011
[En roulant en écrivant, stylo-scooter —
Défense d’apostropher…]
Il y a plus de trois mois, à la mi-décembre 2010, suite à une soirée très arrosée, j’avais aperçu sur le mur d’enceinte d’un dépôt RATP, non loin de la place Gambetta, un drôle de mirage typographique. Si troublant que j’étais revenu sur les lieux dès le lendemain matin, pour en avoir le cœur net, du moins l’esprit moins flou, et m’assurer que je n’avais pas halluciné la chose… en forme d’éléphant rose.
À l’époque, j’en avait fait le récit illustré, à revoir ici même.
Faussemblance oblige, l’inscription légale, amendée d’un seul mot, aura donc tenu plus de trois mois sans autre modification. Elle aura tenu ses promesses aussi, se confondant au décor urbain pour mieux le légender en douce. Lapsus visuel plus vrai que nature, si bien que les piétons alentour n’y prêtaient aucune attention, juste huit lettres volées sous nos yeux sans que ça se voie.
Ensuite, histoire de rendre un discret hommage à cet incident poétique de peu de réalité – petit acte subversif justement sans prétention –, je l’avais remis en scène sous un angle différent, sticker à l’appui, pour y glisser un écart de langage supplémentaire.
Et puis ce qui devait arriver a eu lieu. Les sous-traitants du nettoyage de la Mairie de Paris ont fini par œuvrer, avec un temps de retard plutôt exceptionnel, vu leurs cadences infernales depuis l’été dernier. Faute de plaintes des riverains, ce piratage subliminal, dédoublé presque à l’identique, avait dû échapper à la vigilance des brigades anti-graffiti. Ce sursis provisoire est arrivé à son terme hier matin : un coup de peinture gris souris.
Sauf que les effaceurs d’encres patentés n’avaient pas le matériel ni le savoir-faire pour rétablir les majuscules du mot manquant à la place de l’impropre ÉLÉPHANT. Alors, ils ont grisé un mot sur deux et laissé l’apostrophe en l’air, suspendue dans le vide, et cette DEFENSE d’on ne sait quoi au péril de son inachèvement…
Comme quoi, les redresseurs de tort ont parfois le plus retors des humours involontaires. Un esprit frondeur mis à nu par ses censeurs même.
Et à la veille du premier avril – avec son lot de fausses bonnes nouvelles et autres canulars rituels – disons que ça tombe plutôt bien.
Post-scriptum du 6 avril 2011 :
Après l’ajout mutin d’un pseudonyme animal
puis le suspense d’une apostrophe extralégale
retour typographique à la fichue normale…
Post-scriptum du 30 avril 2012 :
Autre quartier, autre éléphant mis en réserve typographique, sur le mur d’une école, rue Louis Blanc, il y a un an, fin avril 2011. À y regarder de plus près, la substitution des lettrages rend un effet différent, ce qui tendrait à prouver qu’ici ce ne sont pas les mêmes mains anonymes à l’œuvre. Faut-il y voir un emprunt conscient ou la réinvention d’une idée similaire à l’insu de ses graffiteurs ?
Influence directe ou confluence accidentelle…? Impossible de trancher dans ce vieux débat, d’autant que l’excellent site de l’Archéologie du quotidien m’a renvoyé depuis sur la trace d’une inscription antérieure, datant de 2006, à Beziers.
Retour à la source d’une impure et complexe coïncidence.
28 mars 2011
[Texticules et icôneries — Locomotion cérébrale.]
Pilote semi-automatique en état d’ébriété.
26 mars 2011
[Souviens-moi —
Préface a posteriori.]
[La série des Souviens-moi ayant fait son
chemin par extraits sur ce Pense-bête,
on en retrouvera la somme remaniée et
augmentée dans un volume à paraître
aux éditions de l'Olivier en mars 2014.]
En manière d’avant-goût, un extrait de la préface ci-dessous.
Voyage en amnésie
aller et retour
Des souvenirs qui iraient droit au but, petite machine à remonter le temps, sans coup faillir, avec lieu et date à l’appui, ça n’a jamais été mon fort. Tout ce que j’ai vécu, pensé ou écrit jusqu’ici et maintenant, c’est à partir de ce point faible : une mémoire prise en défaut, mitée, indistincte. Et à la place, un tas de chaînons manquants à n’en plus finir, des visions spectrales, des bribes inarticulées, des tableaux incomplets, des corps chimériques, des ensembles flous.
Impossible de me rappeler quoi que ce soit, en claquant des doigts, sur commande. Dès que je cherche trace d’un événement plus ou moins intime, d’une rencontre heureuse ou déplaisante, d’un propos rapporté mais justement par qui ?, ça coince en cours de route ; dès que j’interroge l’origine du lien entre l’ami untel et miss bidule chouette, que je me demande d’où qui que quoi comment j’ai bien pu les connaître, la toute première fois, peut-être que oui, à moins que non, j’ai dû confondre ou me tromper sur la personne, bref au moindre retour en arrière, c’est le saut dans le vide ou presque, ça brasse beaucoup d’air et peu de réalité. Tout se conjugue au moins-que-parfait, futur pas antérieur, passé décomposé.
Je manque aussi du plus élémentaire discernement chronologique, comme si les sédiments anciens s’étaient égalisés au même niveau ou abîmés dans la même faille spatio-temporelle. Du coup, au présent de ma vie, j’ai pris l’habitude de certains malentendus : visages incarnés sans nom propre, citations colportées sans contexte précis, branches mortes sans arbre généalogique, variations saisonnières sans nul calendrier, voyages sans escale ni point de chute. Que je tente de reconstituer une vieille conversation, avec tel ou telle, et ce sont ses lèvres entrouvertes qui me reviennent en tête, mi-soupir mi-sourire, moue quasi mutique mais, à cause des rumeurs parasites au dehors, la bande-son a dû saturer, ça crache dans le casque inaudible.
L’oubli, c’est un bruit de fond familier, le mien. Une nappe sonore qui empêche d’isoler ceci de cela, avec la plénitude du silence autour. «Un petit rien bordé de rose», comme disait ma grand-mère à propos du diable qui gît dans les détails. Alors autant s’y faire, à ce désert rétrospectif, cette platitude à perte de vue dès qu’on revient sur ses pas, parce que ça n’en fourmille pas moins là-dessous, dans les catacombes subconscients. Sauf que c’est incontrôlable le come back de ce laps enfoui, la piqûre du rappel émotif, l’écho perso par ricochet. Et ça n’arrive pas n’importe quand, l’occasion présente qui refait le larron, faut que ça colle bord à bord, l’ancien truc déjà su vécu entendu et le nouveau truc qui vient d’arriver, que ça se répète à la virgule près. Sacrée coïncidence et tout le trouble qui s’ensuit. Une impression de remake involontaire, un genre de ressouvenance de deuxième troisième génération.
[…]
24 mars 2011
[Souviens-moi — (suite sans fin).]
De ne pas oublier que, du temps où la piazza Beaubourg fourmillait de cracheurs de feu, avaleurs de sabres et autres briseurs de chaînes, j’avais accepté de me grimper sur le torse nu d’un jeune bateleur étendu à même une litière de tessons de bouteille et promis d’y rester debout plus d’une minute trente, selon le compte à rebours du public alentour, sans savoir encore qui de moi ou du fakir sous mes pieds perdrait connaissance en premier.
De ne pas oublier que lors d’une étape au Temple de Louxor, le guide local était parvenu à convaincre son groupe de touristes, dont mes parents, mon frère et moi, de l’existence d’un passage souterrain ouvrant sur un tunnel de marbre rose de plusieurs kilomètres, creusé par une dynastie pharaonique jamais répertoriée nulle part lors d’une guerre de presque cent ans face à des envahisseurs d’un Empire demeuré inconnu, la huitième merveille du monde, d’après l’imposteur, bientôt démasqué à mon grand regret, puis congédié avant que notre voyage organisé ne reprenne son cours normal, face à d’autres ruines à livre ouvert.
De ne pas oublier ces deux élégantes des années 20 en train de s’embrasser, au début d’un téléfilm en noir et blanc, furtif baiser, ravivé en douce dans mon lit par une érection d’abord exaltante, puis douloureuse, sinon inutile maintenant qu’à l’approche de la puberté il ne me restait aucune chance d’être née différente, avec l’autre sexe entre mes doigts, pour goûter au charme profond de nous caresser tranquille, juste entre filles, sans ce foutu truc machin au milieu.
De ne pas oublier cette strophe de L’Internationale, si rarement reprise en chœur qu’on la croirait vouée aux poubelles de l’Histoire, là où j’ai dû m’entêter à la repêcher in extremis : « S’ils s’obstinent ces cannibales / à faire de nous des héros / ils sauront bientôt que nos balles / sont pour nos propres généraux ».
De ne pas oublier qu’en cours de sciences naturelles l’idée de «l’infiniment petit», entraperçu au microscope dans chaque pore de l’épiderme, m’a littéralement donné la chair de poule, alors que jusque-là, j’étais resté de marbre face aux immensités sans dieu du firmament nocturne.
De ne pas oublier que, sous le régime vichyste, les Juifs de tous âges étant cantonnés au seul dernier wagon du métropolitain, ma grand-mère institutrice avait pris l’habitude, en accompagnant sa classe au ciné-club, au zoo ou au musée, de faire monter l’ensemble de ses élèves en queue de rame, sans trier parmi eux les blouses pourvues d’étoiles jaunes ou pas.
De ne pas oublier qu’aux portes du collège, après avoir mis à terre mon rival, j’ai senti la pression monter tout autour et l’envie d’immobiliser son visage sur l’arête du trottoir, à quelques centimètres d’une crotte de chien, et puis en plein dedans, lui merdeux jusqu’à la racine des cheveux, moi aux confins d’un lynchage triomphal, mais si pressé, en cette heure de gloire contrariante, malgré les vivas à la ronde, de n’y plus repenser jamais.
De ne pas oublier que, à l’issue du printemps 68, le couple de souris mis en vitrine dans ma chambre peu après la chute conjointe de mes deux premières dents de lait, portaient des noms de code alors insaisissables – Anarté (mâle) & Liberchie (femelle) – dont l’inversion chimérique a mis longtemps à perdre son mystère.
De ne pas oublier que, faute d’avoir éteint le gaz sous la cocote avant de partir à la fac, le soir même, il ne restait de la ratatouille trop longtemps mijotée, qu’un ou deux millimètres de pellicule carbonique et une odeur qui mettrait six mois à s’estomper, soit l’exacte durée du bail précaire que mon frère m’avait proposé pour occuper son deux-pièces cuisine.
De ne pas oublier que selon sa nomenclature psychosomatique, mon père classait l’orgasme parmi les comportements réflexes involontaires, au même titre que le bâillement, le fou rire, les pleurs, l’éternuement, et que cette hypothèse avait beau me glacer le sang, je n’y pouvais rien rétorquer puisque c’était déjà prouvé chez la plupart des mammifères.
De ne pas oublier qu’avant d’entamer ce pense-bête remémoratif j’ai épuisé des dizaines d’années et de carnets à tenter de noter les choses au fur et à mesure, toutes tentatives demeurées sans suite.
22 mars 2011
[Adages Adhésifs & Stickers very limited —
Deuxième série, première salve.]
Avec l’Ami Philippe Bretelle, on a conçu une seconde série d’autocollants, de dix centimètres sur quinze, en noir sur blanc… et réciproquement. Avec juste trois quatre mots maximum dessus, un petit bout de phrase sans début ni fin.
Ces « Adages Adhésifs », comme autant de cadavres exquis typographiques, ne prennent sens qu’in situ, en plein air (de rien), au moindre recoin de la rue, n’importe où mais pas n’importe comment, pour que ça colle vraiment entre brève de style et fragment de réalité. Histoire d’en foutre partout où ça nous plaît, d’inventer de petites légendes à la vie quotidienne, de la sous-titrer pour de faux, de créer ici et là très littéralement des lieux-dits.
Pour suivre à la trace la dissémination urbaine de ces stickers, on avait déjà donné un échantillon de photos de ce côté-là.
Et le diaporama complet de ces messages subliminaux ici même.
PS : Quiconque voudrait se faire envoyer tel ou tel spécimen n’a qu’à le demander [y.contact@archyves.net] dans la faible limite des stocks disponibles.
18 mars 2011
[Texticules et icôneries — Contrôle des flux migratoires.]
Plages surveillées & congés payés.
17 mars 2011
[Légendes urbaines & rumeurs à la chaîne —
Parapsychologie & économie d’énergie.]
Peut-être que Uri Geller, quand il tordait des petites cuillères avec ses ondes magnétiques, c’était truqué d’avance, genre prestidigitateur qui dit pas son nom, mais alors pourquoi des scientifiques l’auraient fait venir en Californie pour guérir des cellules cancéreuses à distance, et des compagnies pétrolières pour faire le détective psychique en Amérique du Sud, ou même la CIA pour exfiltrer des infos dans la tête des agents soviétiques à l’ambassade de Mexico, ça prouve que ses pouvoir mentaux, et pas sur les métaux seulement, avec des cristaux à l’état naturel aussi, c’était pas si bidon que ça, et s’il n’a pas réussi à sevrer son meilleur ami, Michael Jackson, c’est pas faute d’avoir essayé, mais le docteur qui le bourrait de médoc, lui, on l’a pas traité de charlatan, alors on s’en fout que Uri Geller ait vraiment fait tourner les aiguilles de Big Ben à l’envers, ce qui compte c’est que dans son émission de télékinésie, en Israël, il cherche à détecter tous ceux qui ont le même don que lui parmi des millions de spectateurs, et ça c’est sacrément généreux pour un mec qui a plus rien à se prouver, vu qu’il est déjà milliardaire.
Moi, je connais un chauffeur de taxi, il roule vachement moins cher parce qu’il mélange tout lui-même, gasoil et huile de tournesol, moitié moitié, sauf que encore mieux, comme il tient une baraque à frites le week-end, il récupère l’huile usagée, ensuite y’a plus qu’à la filtrer en trois étapes, à travers un collant pas résille, puis un gros bonnet en laine polaire et puis des sacs d’aspirateur, bien sûr c’est un peu long, litre par litre dans l’entonnoir, mais lui avec son diesel, il dit que ça roule pareil, et même les flics y voient que du feu, surtout en ville où ça pue déjà le graillon.
16 mars 2011
[Very special dedicace — Dédoublement de pensée.]
Déjà onze ans que t’es plus là… Salut à toi, maman.
14 mars 2011
[Portraits crachés — Suite sans fin.]
Au dernier rang à gauche de l’orchestre symphonique, Léonore n’est jamais coiffée pareil, en strict chignon, mèches folles, queue de cheval, frange traviole, tresses bifrontales, coupe au bol, moumoute brushing ou natte ondulant sur l’épine dorsale, ça dépend des jours, et même d’une minute à l’autre, pendant la pause, crinière en bataille ou tirée à quatre épingle, méconnaissable chaque fois, pour éviter la routine en répétition, le profil fixe de l’emploi. Plutôt Harpie que harpiste, susurre-t-elle à l’oreille de son chéri du moment, aujourd’hui un second violon, avant-hier un hautbois. Et peu importe la hiérarchie entre pupitres, si ça lui plaît de s’initier à d’autres instruments, du clavier mal tempéré au tuba du moindre sous-fifre, l’un après l’autre épuisant auprès d’elle ses dons d’improvisations. Quant aux teintures intempestives de Léonore – auburn, puis châtain clair, puis noir d’ébène, puis blonde vénitienne, puis d’un pigment henné ou d’un vert carrément postiche –, certains ont cru y deviner un code couleur qui marquait ses brusques changements de partenaire, du côté des cordes, des bois, des cuivres ou des peaux à percussion. Mais sa récente boule à zéro a semé le trouble. Et depuis le dernier concert, l’Ensemble bruisse de rumeurs dissonantes.
Entre autres ragots, on suppute que ce look garçonne date de sa liaison avec la remplaçante de l’organiste. On insinue encore qu’il s’agit d’une tonsure préventive liée au traitement d’un cancer du sein ou de la tyroïde. Mais le soupçon le plus répandu, c’est que le chef d’orchestre a dû la répudier, et qu’elle se venge de cette disgrâce en faisant la forte tête. Hypothèse assez plausible, si l’on remonte à la source des on-dit, cette légende longtemps colportée par quelques amants éconduits. D’après eux, les frasques libertines de Léonore, ça n’a jamais été qu’un moyen commode pour le Maestro de connaître intimement ses musiciens, de ressentir leurs émois au plus près, de les stimuler en douce, bref de diriger sa troupe au doigt et à l’œil par l’entremise officieuse de sa maîtresse. Sauf que la situation en devenait intenable. Au lever de rideau, sur scène ou dans la fosse, c’est elle qu’on lorgnait de toutes parts, au lieu de se fier aux rictus et gestes du grand chef. Il y avait concurrence déloyale, deux centres d’intérêt au milieu d’un seul arc de cercle. Alors il l’a snobée, menacée, mis au pas, et à force de lui chercher des poux, elle a fini par se tondre, pour rentrer dans le rang. Sauf que non, fausse piste complète, pas un traître mot de vrai dans ces élucubrations.
S’ils savaient, ces piteux interprètes, que Léonore a déjà pris sa décision, couper court à sa carrière, ciao et basta. Plutôt crever que de faire vibrer encore et encore la même corde sensible, déguisée en princesse aux cheveux d’or, dans leur putain de théâtre à l’italienne. D’ailleurs, ça fait des semaines que chez elle, face au miroir en pied, elle s’apprête à changer : pantalon à carreaux écossais, yukulélé en bandoulière, visage poudré de blanc. Quant à son crâne glabre, c’est plus commode pour enfiler le bonnet de piscine. Ne lui reste plus qu’à se pincer un nez rouge, et ça lui fera une bille de clown irrésistible, l’été prochain, dans les rues piétonnes du grand Sud, histoire de rôder son petit solo et à votre bon cœur dans le chapeau.
12 mars 2011
[Texticules et icôneries — L’œil du cyclone.]
Sas de décompression avec tambour et hublot.
11 mars 2011
[En roulant en écrivant, stylo-scooter —
La Mairie de Paris… ment & expulse… sans relogement.]
Aujourd’hui vers 14h15, à l’appel de la Coordination des Intermittents & Précaire (Île-de-France), une centaine de personnes ont occupé les étages d’un bâtiment vide, au 65-63 boulevard de Charonne, tout près du métro Avron. Histoire de mettre la Mairie de Paris au pied du mur… de ses propres tergiversations.
Pour toute réponse, comme d’habitude avec Bertrand Delanoë, un double langage gestionnaire et sécuritaire, en l’occurrence, simulacre de négociation et évacuation par les forces de l’ordre.
Ci-dessous le communiqué des délogés, après contrôle d’identité au commissariat :
«Rappelons les faits. Les négociations avec la mairie de Paris concernant le relogement de la Coordination des Intermittents & Précaires–Île-de-France (CIP-idf) ont commencé il y a trois ans et demi. Informés de la fin de notre convention d’occupation, nous avons nous-même pris contact avec la mairie de Paris pour trouver une solution. Suite à plusieurs réunions, une première adresse nous a été proposée, 241 avenue Gambetta. La Mairie nous proposait d’occuper le tiers d’un espace dont le reste devait rester vide. On sait que la mairie se sert des associations pour gardienner son patrimoine intercalaire, celui qu’elle veut voir rester vide en attendant d’y réaliser ses projets immobiliers. Pour poursuivre nos activités dans de bonnes conditions, nous avions besoin de la totalité du lieu. La mairie a refusé. Elle nous a ensuite proposé le 106 rue Curial. Nous l’avons immédiatement refusé, estimant qu’il devait revenir aux habitants de ce quartier pauvre en équipements collectifs (nous connaissons bien le quartier : nous y sommes depuis sept ans, juste en face : quai de Charente). D’ailleurs, la mairie de Paris s’est engagée à construire sur cet emplacement un jardin collectif, à juste titre attendu par les habitants. Et nous ne voudrions en aucun cas retarder ce projet et entrer en concurrence avec ceux qui doivent en bénéficier.
Nous avons nous-même cherché des lieux vides appartenant à la mairie de Paris. Nous lui avons fait cinq propositions. Aucune suite favorable ne nous a été donnée. Et puis pendant deux ans, la mairie ne s’est adressée à nous que par le biais d’une procédure judiciaire qui a abouti logiquement à un avis d’expulsion assorti d’astreintes exorbitantes (90 000 euros à ce jour). Le 2 mars, à notre demande, pour sortir de cette situation de blocage, nous avons une nouvelle fois rencontré la Mairie de Paris. Nous avons proposé de revoir notre cahier des charges pour faciliter notre relogement. La mairie a sauté sur l’occasion pour nous proposer un espace minuscule (70 m2 de bureaux) très loin des besoins réels de la coordination.Nous sommes toujours ouverts au dialogue. Encore faudrait-t-il que la mairie de Paris prenne en compte les besoins réels des intermittents, précaires, étudiants, retraités qui vivent, travaillent, chôment dans cette ville.
Cette après-midi, une centaine de personnes ont occupé un bâtiment vide depuis des années pour obtenir le relogement de la Cip. Alors que nous étions en négociations avec le maire du XI arrondissement Patrick Bloche, et qu’il garantissait ne pas faire appel aux forces de l’ordre ni porter plainte, le cabinet de Delanoë, sous couvert de Paris Habitat, société en charge du parc immobilier de la ville de Paris, a demandé notre expulsion immédiate. Les forces de l’ordre ont découpé au chalumeau les portes de l’immeuble et investi le bâtiment. Tous les occupants ont été évacués manu militari, gazés dans les escaliers et embarqués dans les cars de Police jusqu’au commissariat du XVIII arrondissement, 79-81, rue de Clignancourt. Paris Habitat ayant porté plainte contre les occupants, nous exigeons le retrait immédiat de cette plainte.
On sait aussi que la mairie a obtenu aujourd’hui de la part du préfet l’autorisation de nous faire expulser par la police du 14-16 quai de Charente où nous sommes actuellement. Que des intermittents, des précaires, des chômeurs, des étudiants s’organisent collectivement posent les questions de revenus, de logement qu’ils rencontrent quotidiennement, pour les rendre visibles dans l’espace public semble déplaire à la majorité municipale. Que la coordination des intermittents et précaires soit expulsée à l’heure où s’ouvrent les négociations sur l’assurance-chômage où, encore une fois, les droits des chômeurs seront à nouveau attaqués, ne semble pas déranger la mairie. Elle s’offusque de nos actions à son encontre, et semble déplorer nos méthodes, mais nous ne sommes ni des courtisans ni des partenaires sociaux. Nous sommes des intermittents, des chômeurs, des précaires, des étudiants en lutte.
Nous restons ouverts au dialogue, la mairie l’est-elle vraiment ?»
PS : Pour mieux connaître les positions de la CIP sur toutes les formes de l’emploi discontinu et les nouveaux axes de lutte, ni misérabilistes ni travaillistes, qui s’y développent, c’est dans ce coin-là.
Pour être informé de l’expulsion imminente du 14-16 quai de Charente et des rdv à venir par SMS, laissez un numéro de téléphone à accueil@cip-idf.org
10 mars 2011
[Antidote au pessimisme ambiant —
Le Livre vert de Kadhafi… copier, coller, dégager.]
Le Livre vert de Moammar Kadhafi, sous-titré La troisième théorie universelle, date de 1970, peu après son coup d’état « républicain » mettant à bas la monarchie de Idris al-Mahdi, le 4 août 1969. Le jeune capitaine, auto-promu colonel, et « guide » d’une nation désormais « gouvernée par elle-même », se garde bien de faire référence à Lénine ou Mao-ze-dong dans les deux premières parties de l’ouvrage, mais c’est tout comme… à quelques variantes lexicales près.
Dans « Le problème de la démocratie », il tire un bilan globalement négatif de tous les systèmes politiques « qui ont conduit à usurper la souveraineté du peuple et à confisquer son pouvoir au profit d’appareils de gouvernement successifs et en conflit, qu’ils soient individu, classe, secte, tribu, Parlement ou parti. » Il en appelle à un « Pouvoir du peuple» qui ne peut avoir qu’un « seul visage » et qui ne se peut réaliser que « d’une seule manière » : « par les congrès populaires et les comités populaires: Pas de démocratie sans congrès populaires et des comités populaires partout. » Eternel dilemme bureaucratique qui joue ici sur les mots, abolissant parlement et multipartisme au nom d’un idéal de « démocratie directe » (sic).
Dans « Le problème du socialisme», il évite subtilement les termes de prolétariat, de lutte des classes ou d’exploitation pour prôner un système de répartition qui prétend s’inspirer des « lois naturelles » de l’économie. Ainsi, « L’entreprise industrielle fonctionne grâce à trois facteurs: matières premières, outils ou machines et travailleurs. C’est en fonction de cette règle naturelle que la production sera partagée en trois parts égales. […] Le revenu ne peut donc, dans la société socialiste, être un salaire, pas plus qu’une aumône. Il n’y a pas de salariés dans la société socialiste, il y a des associés; le revenu appartient à l’individu et il l’emploie comme il l’entend pour satisfaire ses besoins. » De même, « le logement est une nécessité pour l’homme et sa famille. Il ne doit appartenir à personne d’autre qu’à lui. Un homme n’est pas libre quand il habite une maison louée. La maison de l’individu étant un de ses besoins fondamentaux, nul ne peut construire dans le but de louer. ». Pareil pour « le moyen de transport, besoin essentiel de l’individu et sa famille, qui ne doit pas appartenir à une autre personne. Dans la société socialiste, nul ne peut posséder des véhicules de location, car cela aboutirait à se rendre maître des besoins des autres. » Compromis bancal entre collectivisation partielle et limitation de la propriété privée, qui rappelle les petits arrangements d’économie mixte du Soviétisme ou de la ChinePop.
Dans la troisième partie du Livre vert, « Les fondements sociaux », Moammar Kadhafi tente de faire rentrer son néo-socialisme d’importation dans le cadre séculaire de la société Libyenne, d’opérer une sorte de syncrétisme à la fois conservateur et révolutionnaire. En valorisant d’abord la cellule souche naturelle : la famille. « Un individu sans famille n’a pas d’existence sociale et si une société humaine devait arriver à faire exister l’homme sans la famille, elle deviendrait une société de vagabonds, pareils à des plantes artificiels. » En valorisant ensuite la communauté plus large des liens du sang : la tribu. « En vertu de ses traditions, la tribu garantit collectivement à ses membre le paiement des rançons et des amendes ainsi que la vengeance et la défense, c’est-à-dire le ‘parapluie’ de la protection sociale ». Et en dernière lieu seulement, en valorisant la nation, cette « grande famille qui a dépassé le stade de la tribu, en partageant le destin de plusieurs tribus ayant la même origine. » Ça se mord un peu la queue, mais l’essentiel est ailleurs, dans la façon dont un élément essentiel est sous-évalué : la religion. Rien de frontalement iconoclaste, pas de séparation de la Mosquée et de l’Etat, juste une mise en sourdine, à l’écart des enjeux de pouvoir et de cohésion sociale. Aucune référence explicite à quelque modèle laïc, mais ce socialisme aux couleurs de la famille et de la tribu, contemporain du nationalisme arabe des seventies, rogne en partie l’omnipotence séculaire du clergé islamique.
Évidemment, ce bréviaire connaît aussi son lot de perles, lubies, fixettes. Sur deux sujets essentiels qui tiennent à la personnalité du « guide » lui-même : les « femmes » et la « race noire ». Rétif à la polygamie et favorable au divorce par consentement mutuel, il revient très longuement sur la différence ontologique entre sexes : «Dans le règne végétal et animal, le mâle possède naturellement la force et l’endurance, la femelle beauté et délicatesse . » D’où la nécessaire répartition différenciée des postes de travail entre mâle et femelle, d’autant que le modèle de la mère au foyer reste prédominant : « Renoncer au rôle naturel de la femme dans la maternité, comme, remplacer les mères par des crèches, c’est déjà renoncer à la société humaine pour adopter un style de vie industriel. » Quant aux prophéties ethniques du Livre vert, elles réinterprètent l’Histoire en renversant de vieux préjugés racialistes occidentaux: « Ainsi, la race jaune a dominé le monde lorsqu’elle s’est répandue, à partir de l’Asie, sur tous les continents. Puis ce fut la race blanche qui a envahi elle aussi tous les continents par une vaste entreprise colonialiste. Maintenant arrive la prédominance de la race noire. »
Depuis quelques semaines, on a pris l’habitude de présenter Kadhafi en une sorte de simple d’esprit, à l’image de ses excentricités vestimentaires ou des « amazones » en arme qu’il a choisi pour garde rapprochée. Ce jugement lapidaire et très anecdotique a peut-être du vrai, mais il manque sacrément de recul. Ce qui est en crise aujourd’hui sur le pourtour méditerranéen, ce sont tous les modèles politiques qui se sont succédés depuis des siècles (Théocratie, Despotisme, Monarchie Parlementaire, République, Démocratie Populaire…). Et le régime libyen, à l’image de sa bible programmatique, ne doit pas être réduit à la simple déraison mentale de son leader, mais rendue au contexte des années 70 et aux espoirs chimériques d’une libérations des opprimés : le tribal-socialisme. Que cet alternative truquée soit aujourd’hui mise hors-jeu, c’est sans regret. Et que le djihadisme, l’autre leurre émancipateur, soit en perte de vitesse, c’est encore mieux. Mais de grâce n’ayons pas peur du vide, c’est dans ce moment-là, de vacance du pouvoir, et des idéologies qui vont avec, que l’Histoire redevient collective, d’une seule espèce humaine, et inventive, de toutes espèces d’utopies concrètes.
Post-Scriptum : On ne sauvera que deux extraits de ces écrits kadhasophistes, pour rire un peu jaune, mais en ayant aussi une pensée fraternel pour les insurgés convergeant vers Tripoli.
Celui-ci à propos du sport de masse : « Lorsque les masses comprendront que le sport est une activité publique à laquelle il faut participer et non assister, elles envahiront les terrains et les stades pour les libérer et y pratiquer leurs jeux. »
Celui-là à propos du spectacle vivant : «Les peuples bédouins ne prêtent aucun intérêt au théâtre et aux spectacles. Ils n’ont que dérision pour les faux-semblants. De même, les Bédouins se soucient peu d’être spectateurs, ils préfèrent prendre part aux jeux et aux réjouissances. »
En bref, l’art de ne plus rester spectateurs… en deux leçons.