Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































Pages : 12

25 mai 2011
[Icône Binôme — Chien à géométrie variable.]

Angle droit devant

Bord cadre maxillaire

Pour accéder à d’autres photos appariées
de la série «Icône Binôme», c’est par là.



24 mai 2011
[Souviens-moi — (suite sans fin).]

De ne pas oublier que, traîné par mon père au Grand Palais qui consacrait alors son exposition à Cézanne, j’avais très peu goûté le dédale du musée, avec ses natures mortes par dizaines en enfilade, tant de pommes et poires en rangs d’oignons que c’en était à pleurer d’ennui, et après cette compote de fruits des paysages de campagne, genre carte postale des pires vacances qui se puissent imaginer, quand les parents croient faire plaisir en proposant d’aller «se mettre au vert».

De ne pas oublier que, sur une façade d’angle donnant sur la rue Montmartre, est longtemps demeuré le motif défraichi d’une très ancienne réclame pour le quotidien l’Humanité, non loin du café du Croissant où Jean Jaurès fut assassiné le 31 juillet 1914, et puis que cette peinture murale a soudain disparu après certains travaux de ravalement, sans doute par décision des co-propriétaires soucieux de redonner un coup de neuf à leur investissement immobilier.

De ne pas oublier que, si l’on invente aujourd’hui des mini-radars capables de détecter les macro-radars régulant la vitesse des flux automobiles, c’est bien la preuve que la société de contrôle prophétisée par Gilles Deleuze ne cesse de faire des progrès, mais le fait que le mot « radar » soit un palindrome doit aussi avoir un rapport avec ce retournement-là, sans que je sache trop quoi en conclure.

De ne pas oublier que, au-dessus du lit double offert pour l’anniversaire de mes seize ans, trônait une affiche où foisonnaient divers slogans seventies, parmi lesquels : «une femme sur deux est un homme», «la pénétration n’est pas obligatoire», «coup bas si, porc no!», et d’autres qui ont fini par m’échapper, sauf ce dernier – «viol de nuit, terre des hommes» – qui plaisait comme à son insu au petit prince que j’étais encore.

De ne pas oublier qu’en arabe dialectal harraga signifie littéralement ce «qui brûle » et, que, de proche en proche, par quelque déplacement populaire du sens, le même mot s’est mis à figurer en chaque migrant clandestin celui qui a dû «brûler » ses papiers d’identité avant de traverser la mer méditerranée sur quelque embarcation d’(in-)fortune.

De ne pas oublier ce fin gourmet japonais qui, après avoir parcouru tous les étals du marché aux fruits et légumes de Dinan, s’était contenté de glaner deux sacs entiers de fanes de carottes, abandonnées, à son grand étonnement, par terre.

De ne pas oublier que j’ai cessé de regarder les informations télévisés, sur quelque canal ou chaîne que ce soit, en janvier 1991, suite aux effets spéciaux de la première guerre du Golfe – cet interminable wargame entre les «Scud» et les «Patriot» –, première guerre du Golfe, ai-je d’abord cru, induit en erreur par la propagande de l’époque, alors que c’était la deuxième et pas la dernière, si l’on tient compte du conflit antérieur entre l’Iran et l’Irak, avec ses centaines de milliers de cadavres de part et d’autre de la ligne de Front, tous passés inaperçus depuis, par pertes et profits.

De ne pas oublier que, lors des mes trois dernières visites à l’hôpital Emile Roux de Limeil-Brévannes, je n’ai pas su quoi répliquer à ma grand-mère qui, face à l’importun qui se penchait pour l’embrasser, n’eut pour le tenir à distance que ces deux mots à murmurer : «Bonjour Monsieur».

[La série des Souviens-moi ayant fait son
chemin par extraits sur ce Pense-bête,
on en retrouvera la somme remaniée et
augmentée dans un volume à paraître
aux éditions de l'Olivier en mars 2014.]



22 mai 2011
[Texticules et icôneries — Sieste à durée indéterminée.]

Si vous ne nous laissez pas rêver…
nous vous empêcherons de dormir!

[Si no nos dejáis soñar…
no os dejaremos dormir!
]

Banière géante,
place Puerta del Sol occupée,
Madrid, 17 mai 2011.



21 mai 2011
[Allergie à l'air du temps —
Contre-révolution tunisienne,
retour de flammes et diaspora.]

Difficile d’élucubrer sur la situation des réfugiés tunisiens sans revenir sur les événements de ces deux dernières semaines, de part et d’autre de la Méditerranée. Donc, pour commencer, petit flash-back sur les manifestations qui ont eu lieu à Tunis du jeudi 5 au dimanche 8 mai. Face au recyclage des cadres de l’ancien régime, à l’indigence des améliorations sociales et au renforcement de la répression quotidienne, des cortèges se sont formés sur l’avenue Bourguiba (non loin du ministère de l’Intérieur) avec pour cri de ralliement l’hymne national et d’autres slogans plus politisés : «Ce gouvernement de transition travaille toujours pour Ben Ali», «Gouvernement dégage», «Flics, bande de lâches».

En réponse, les CRS locaux ont lacrymogéné la foule, avec le soutien de quelques blindés légers et de brigades motorisées & cagoulées (comme en Iran), tandis que des flics en civils bastonnaient salement aux alentours… jusqu’au couvre-feu décrété le samedi soir à Tunis.

Il est vrai qu’en lointaine banlieue, des émeutes de la misère avaient éclaté au même moment, avec pillage à la clé et incendie d’au moins cinq commissariats. Face à cet embrasement, les porte-paroles de l’Etat ont brandi la menace du complot et accusé les fauteurs de troubles d’être «manipulés» et «payés» par des «forces occultes», alléguant qu’il pourrait s’agir d’ex-benalistes ou d’agitateurs d’extrême gauche, ou des deux à la fois. Histoire de déconsidérer le noyau dur des jeunes enragés (de la première heure révolutionnaire) et les crève-la-faim de la périphérie, dont les mouvements étaient suivis par un projecteur à bord d’un hélicoptère survolant la zone, tandis que les miliciens du principal mouvement islamiste (Ennahda — Renaissance) quadrillaient le quartier. Pour éviter de voir circuler trop d’images sur les circonstances exactes de ce regain de tension, les appareils photos des reporters ont été confisqués et les forces de l’ordre ont même poursuivi les rares journalistes à l’intérieur du siège du journal La Presse où ils s’étaient réfugiés (ce qui a d’ailleurs valu au Pouvoir un communiqué outragé sur l’absence de « liberté d’expression » par le syndicat SJNT).

Outre six morts du tableau de chasse (à l’homme) des robocops militaro-policiers, on distingue parmi les dizaines de blessés un certain Oussama Achouri, dont la tragique mésaventure enflamme depuis quelques jours les réseaux sociaux des Tunisiens en colère (mais qu’aucun média français n’a jugé utile de raconter).

Molesté dans l’après-midi du 6 mai, le jeune manifestant a accepté de donner dès le lendemain un témoignage vidéo pour le site indépendant Nawaat à propos de son agression. Le 12 mai, il est arrêté par des agents du « septième » poste de police, de triste réputation, et transféré auprès de la section technique du ministère de l’intérieur qui filme une séquence édifiante d’auto-critique transmise sur une chaîne de la TV nationale. Il y confesse que les « casseurs » seraient à la solde d’agents manipulateurs (en l’occurrence, le militant des droits de l’homme Hamma Hammami et et le secrétaire du Parti Communiste Ouvrier de Tunisie… si si, rien que ça).

Mais peu après avoir été relâché, il cherche à prouver les sévices subis lors de sa mise à l’ombre. La plupart des médecins contactés refusent, mais un plus courageux que ses confrères accepte de lui délivrer un certificat, détaillant les cicatrices de son passage à tabac, doublé des traces d’un viol.

Fort de ce papier officiel, il en fait état au cours de plusieurs interview rendues publiques.

D’où sa nouvelle arrestation le 14 mai et sa libération en catimini, face au tollé qui couve via Internet sous ce très symbolique nom de code : « Nous sommes tous Oussama Achouri ! » D’où les nouveaux incident à Tunis, aussitôt réprimés le 14 mai dernier.

Repassons de l’autre côté de la Méditerranée. Quelle a été, ici, la couverture médiatique des événements de début mai à Tunis ? Quasi nulle. À part l’invitation sur France Inter, le 10 mai à 7h45 heures, du nouveau ministre des Affaires Étrangères tunisien interrogé par Pascale Clark, visiblement tombée sous le charme de ce diplomate de 65 ans. Pas un mot sur son passé. Et pourtant, ça mérite le détour : diplômé en philosophie de l’université de Strasbourg, ex-ambassadeur à Prague, Berlin, Moscou puis Londres, ainsi que chef de cabinet ou chef de mission au Ministère des Affaires étrangères durant la dernière décennie du président Ben Ali… Bref, un rouage raffiné et discret de l’Ancien Régime qui, vu ses titres de gloire, a forcément couvert la politique de fichage, diffamation et persécution des opposants à l’étranger. Qu’on en juge : premier geste depuis sa nomination le 21 février, nommer 34 nouveaux ambassadeurs, dont 90% exerçaient déjà cette fonction auparavant. Le changement dans la continuité, donc. Mais bon, alors… quel message était-il venu délivrer à l’opinion publique française et à ses compatriotes de la diaspora ? Que ces «fuyards» tunisiens qui « sont partis au lendemain du recouvrement de la liberté » pour chercher l’Eldorado en Europe se sont fait tromper par des «passeurs» sans scrupules (ça, c’est sûr, et les garde-côtes du régime actuel s’en soucient fort peu). Il a ajouté que contrairement aux «véritables réfugiés politiques» libyens qui «ont risqué leur vie», eux «y’a pas photo», ils ne «risquent pas grand-chose dans leur propre pays, même s’il y a encore des bagarres et du chômage». Relancée par l’animatrice radio sur les émeutes récentes de Tunis, il a aussitôt minimisé cet accès «de fièvre d’un corps convalescent» qui ne devrait pas tarder à retomber. Et pour toute explication dudit «épiphénomène»… la thèse du complot : «Ce qui s’est passé y’a 4 ou 5 jours… malheureusement, il y a certaines forces, qui pensent que les élections ne doivent pas avoir lieu. (…) On a des présomptions, sans être sûr… des forces occultes qui payent des jeunes, on sait que certaines parties (sic) travaillent dans l’ombre et cette jeunesse abandonnée est une proie facile pour ces manipulateurs-là, des anciens bénalistes ou de l’extrême gauche.» Tout un savoir-faire dans l’intox, alternant confusion et suspicion, pour discréditer les manifestants, criminaliser leurs faits et gestes, tarir à la source le contenu de leurs slogans et salir leur réputation. Alors qu’il est très bien place pour savoir de quoi il retourne : ces jeunes en colère sont ceux-là mêmes qui, trois mois plus tôt, ont fait tomber l’ubuesque despote et s’ils reviennent à la charge, s’insurgent encore, c’est parce qu’ils ont le sentiment d’avoir été trompés, bernés, floués. D’ailleurs, ce propagandiste ministériel qui invoque on ne sait quelle conspiration en est la preuve vivante : Ben Ali’s not dead. Et pire encore la bête immonde tire la plupart des ficelles de la transition démocratique ? Et pour mieux faire passer la pilule amère, elle fait naître d’étranges zombies fantasmatiques, des « casseurs » mercenaires à la solde tant des sbires du RCD que des gauchistes (Tiens tiens tiens, on a soudain changé de cible, d’habitude c’était plutôt le péril islamiste!)…

Et face à ce bobard énorme, aucune réaction de la journaliste, pourtant réputée si caustique. Mais il est vrai qu’elle n’en était pas à son coup d’essai. La semaine précédente, le 27 avril, elle avait invité une autre personnalité du pouvoir en place, Mehdi Houas, le ministre du Commerce et du Tourisme tunisien très fraîchement intronisé. Là encore, à l’antenne, on n’a pas vraiment su à qui on avait affaire. Un franco-tunisien de 47 balais, fils d’un exilé des années 50, né à Marseille, brillant élève, puis ingénieur des Télécoms, engagé au bas de l’échelle chez IBM, bientôt écarté avant qu’il ne co-fonde une entreprise en 2002, Talan (450 salariés depuis), spécialisée dans la vente de conseils informatiques aux principales banques françaises et à trois opérateurs de téléphonies mobiles. Du bagout à revendre, un affichage éthique contre la discrimination dans les Cités et des relations très haut placées (souvent à droite, y compris avec l’ami Brice Hortefeux invité lors d’un dîner de son Club du XIIe siècle, mais aussi du côté de Bertrand Delanoë avec lequel une conférence de presse le 8 avril dernier annonçant en grandes pompes l’érection d’un «Village du Jasmin» sur le parvis de l’Hôtel de Ville le 21 et 22 mai).

Premier acte fort de cet adepte de l’économie mixte, le refonte du site web de son ministère et le lancement d’une campagne Tunisia I love you, (sans aucun appel d’offre) par la société multimedia Bygmalion, dirigée par un certain Nicolas Chadeville et surtout Bastien Millot, ex-communiquant en chef à France Télévisions et idem aujourd’hui auprès du nouveau patron de l’UMP, Jean-François Copé.

Et qu’avait-il à raconter à Pascale Clark, ce manager new-look ? Que «la Révolution a beaucoup apporté au Tunisiens» qui sont d’un seul coup d’un seul passés d’une «dictature» à un «pays libre», sauf qu’il faudrait «qu’il arrêtent les manifs maintenant», parce que ça n’a jamais été qu’un mouvement «pour la dignité», pas un «mouvement social» ou alors sur des problèmes «conjoncturels». Cerise sur le gâteau, il se réjouit de la liberté de circulation «pour les bizness-trip des hommes d’affaire tunisiens, un seul papier au lieu de quatre» et botte en touche à propos des migrants arrivés à bout de force à Lampedusa : «Parlez-moi des belles choses… de la plage, du soleil!» Et voilà le tour de passe-passe achevé en douceur. Aucun souci de lutte des classes, juste une lutte pour les places à prendre, bref le renouvellement des vieilles élites corrompues par la génération suivante des corrupteurs aux dents si longues que ça rayait le parquet de Radio France à la fin de l’émission. D’un ministre l’autre, la boucle radiophonique était bouclée, celle du recyclage en cours des dignitaires les moins compromis avec quelques Bernard Tapie bi-nationaux [et il est remarquable que deux heures d’investigation sur Internet suffisent à voir le dessous de certaines cartes, sans que la plupart des journalistes ne jugent nécessaires d’y aller voir de plus près, de recouper et creuser ces infos pourtant éclairantes…]

D’accord mais, objectera-t-on, quel rapport immédiat entre l’effervescence sociale là-bas, l’hypocrisie de la couverture média ici et le mauvais sort des réfugiés s’amassant vers la porte de La Villette ou se donnant un début d’expression autonome dans le gymnase de la rue Fontaine au Roi ? Le rapport est permanent, transversal et essentiel. Il suffit d’avoir assisté à quelques bribes d’Assemblée Générale du Collectif des Tunisiens de Lampedusa pour s’en rendre compte.

Pour preuve, la semaine dernière, quand l’un des migrants en lutte haussa le ton pour annoncer qu’il venait de perdre deux cousins dans la repression des manifs de Tunis. Ou quand un autre, plus jeune, à qui je demandais quel type de slogan gueulaient les manifestants du 7 mai, me répondit avec un très large sourire complice :
« Ben Ali, sa tête on l’a dégagée, mais son corps est encore là. »
D’où, entre autres questions évoquées dans l’Agora du gymnase occupé depuis dix jours, celle qui fait l’unanimité parmi les migrants: exiger auprès de l’État français ou/et de la Mairie de Paris la réquisition immédiate de l’ensemble des biens immobiliers acquis par les anciens régimes corrompus de Tunisie et de Libye pour restituer ces locaux vacants aux plus réprouvés de leur population.
 Ce n’est pas un mirage ou une lubie, juste une façon de reposer dans le bon sens certaines lois de l’hospitalité. Alors, c’est pour quand, la confiscation des avoirs mafieux des despotes déchus et redistribution aux acteurs du Printemps arabe qui ont choisi, plus ou moins provisoirement, l’exode…?!

Encore une proposition «irresponsable», nous objectera-t-on. En ces matières diplomatiques, il ne faut pas insulter l’avenir, et surtout pas se fâcher avec les pouvoirs fantoches qui comptent bien conserver et faire prospérer les acquis & méthodes de la même corruption. Ceci étant dit, c’est un objectif pratique plus réaliste qu’on ne croit, et surtout plus propice à faire comprendre, au-delà du cercle des déjà convaincus & soutiens solidaires, comment une partie de la «Révolution-Dégage» se joue également ici.

À ce propos, justement, le 16 mai dernier à Tunis, au cours d’une rencontre entre Claude Guéant et son homologue tunisien Habib Essid [sexagénaire discret, promu officier de l’Ordre de la République tunisienne 1992 et fidèle bureaucrate de l’Ancien Régime depuis plus de 25 ans, dans le secteur de l’économie agricole], plusieurs accords de coopération (protection civile, métiers de la mer et la création d’un centre militaire de formation professionnelle à Gafsa) ont été signés. Le ministre de l’Intérieur français a réaffirmé son refus d’accueillir toute « immigration illégale » (même avec un visa Schengen délivré par l’Italie) en demeurant très flou sur le renchérissement éventuel des modalités d’aide au retour (300 euros par adulte, ce qui aux yeux des réfugiés ayant risqué leur vie en traversant la Méditerranée dans des embarcations de fortune rembourse à peine un tiers du prix extorqué par les passeurs). Quant au savoir-faire français dans le domaine sécuritaire, le successeur de Michèle Alliot-Marie a renfoncé le même clou : «Si la Tunisie souhaite organiser des formations ou effectuer un échange d’expériences, nous sommes prêts à le faire. (…) Pour ce qui est de la police, la France reste ouverte à toute demande de formation des autorités tunisiennes, qu’elle se fasse chez nous ou en Tunisie…» (et sans que, cette fois, la proposition de collaboration ne provoque aucun émoi…)

Que le Pouvoir sarkozyste joue sur ces deux tableaux n’étonnera personne, qu’il s’accommode avec enthousiasme des hommes d’appareil & d’affaires ayant émergé dans ce gouvernement tunisien plus que jamais made in RCD, rien que de très normal. Mais on serait en droit d’attendre une autre attitude de la part de la Mairie de Paris, qui joue avec le feu d’une manière désinvolte, hypocrite et cynique. D’un côté, elle surmédiatise les 350 000 euros qu’elle prétend apporter sur la table en soutien aux réfugiés tunisiens ». Or que, faute d’en détailler la répartition réelle, on est conduit à se rendre à l’évidence : cette somme servira pour une grande part à payer les nuitées en foyer, facturées par l’association Aurore (dont les liens sont très étroits avec le groupe Vinci…) et à régler la facture de la soupe populaire servie aux environs de La Villette. Pas un sou ne revenant bien évidemment aux réfugiés, c’est en fait une augmentation d’une ligne budgétaire dévolue aux situations d’urgence sanitaire et sociale. Or, cet effet (pervers) d’annonce caritative, centrée sur le coût de ladite générosité, est plus qu’une maladresse, une véritable tromperie sur les faits, gestes et revendications du Collectif des Tunisiens de Lampedusa.
Eux n’ont jamais demandé de si onéreuses et malcommodes solutions (des couloirs sous vidéo-surveillance, ouvrant sur des dortoirs à 7 lits, avec interdiction de recevoir quiconque et obligation de déguerpir en journée, avec le risque d’ailleurs d’être cueilli par un contrôle de police non loin de la sortie). Ils ont proposé et mis en acte une toute autre stratégie (comme tant d’autres sans-logis), occuper un bâtiment vacant, dont on les délogera par la force sous prétexte d’un « péril » très imaginaire. Et pour ce qui concerne le gymnase occupé depuis presque deux semaines, c’est sans conteste une gêne pour ses usagers habituels, mais dans la dernière injonction qui leur ordonne un départ immédiat (depuis le 19 mai à midi), la gauche municipale va jusqu’à leur reprocher la «saleté» et l’usage prohibé d’ustensiles de «cuisine» dans un local à caractère sportif. Et là, on se demande jusqu’où le cynisme de M. Delanoë va continuer à pousser le bouchon. Car, contrairement à des promesses négociées à plusieurs reprises, la Municipalité n’a jamais fourni le moindre matériel d’entretien, ni organisé de distribution alimentaire aux abords de lieu occupé. Elle a simplement joué le pourrissement, dans le désir désormais indéniable de tuer dans l’œuf toute tentative d’auto-organisation chez les réfugiés, et d’empêcher l’émergence de leurs libres paroles (avec les s du pluriel, c’est exprès).
Comme quoi le social-pragmatisme humanitaire de la Mairie préfère dépenser plus, pour se débarrasser de la patate chaude et recouvrer la paix médiatique. Sinon  comment expliquer que de façon si systématique, on cherche à briser les liens de l’entraide, à atomiser tout regroupement solidaire à coup de «quota» et de «cas par cas» et, pour en finir avec ce «problème», à renvoyer à leur invisibilité naturelle les premiers concernés (par clochardisation résiduelle & expulsion en catimini).

Manifestation avec les Tunisiens sans papiers en lutte,
samedi 21 mai,15h, rdv Porte de la Villette
Ce matin, en plein vernissage de son «Village du du Jasmin», aux côtés de Michel Boujenah et Serge Moati, Bertrand Delanoë a été interpellé verbalement et sommé de justifier sa nouvelle demande d’expulsion contre le Collectif des Tunisiens de Lampedusa.
L’après-midi même, à l’heure dite du rassemblement,
la nasse policière est déjà en place…
Au final : un blessé conduit à l’hôpital
et près de 70 arrestation pour l’exemple et le fichage,
quasiment tous relâchés par la suite .

Pour tracts & infos complémentaires, c’est sur le site de la CIP ici même

A signer des deux mains, une pétition sous forme de «Lettre ouverte à Monsieur Bertrand Delanoë, Maire de Paris, au sujet des Tunisiens de Lampedusa à Paris», de ce côté-là.

A voir aussi, sur Médiapart, ici…
ou sur Afrik.com, là…
ou en parcourant les articles du mois de mai sur le site indépendant Naawat, en route vers l’interface méditerranéenne



18 mai 2011
[Texticules et icôneries — Biotope atypique.]

Grains à moudre & association d’idées.



17 mai 2011
[Allergie à l'air du temps —
DSK: assez de pitié… c'est déplacé.]

Depuis 24 heures, les têtes molles de gauche & de droite rivalisent de compréhesion pour l’ancien directeur du FMI, sous prétexte qu’il serait présumé innocent, laissant à Marine Le Pen et Bernard Debré l’exclusivité d’un contre-feu à cet élan compassionnel pour un Puissant saisi au moment de sa déchéance. À l’exception de Cécile Duflot et Clémentine Autain, pas une réaction nuancée, chez les socialo-écolos, qui devraient pourtant s’inspirer du plus élémentaire bon sens: si tentative de viol il y a eu, notre première pensée va à l’abusée… même si l’accusation paraît à certains peu plausible, incohérente, invraisemblable. Bref, ça pue, ce parti pris qui voudrait salir le témoignage de l’une pour laver l’autre de tout soupçon. On connaît trop bien ce refrain-là: post coitus forcé l’animâle a le complot triste. Autrement dit, «C’est pas queue de ma faute, c’est rien qu’elle qui m’a provoqué…!?» Au milieu des années 70, sur une couverture de Charlie Hebdo, Reiser avait génialement caricaturé l’arrière-pensée ordinaire des procès pour viol: le président du tribunal grondait ainsi la chèvre qui avait porté plainte: «N’empêche, mademoiselle, vous n’aviez pas de culotte!». Lieux communs d’une société phallocratique qui n’a pas tellement changée, et dont on retrouve trace dans cette émotion médiatique sélective cherchant à tout prix à sauver la réputation de DSK. D’où ce sophisme répété à l’envi, de la bande FM aux éditoriaux de presse, ce présupposé aussi machiste que débilitant: la plaignante est a priori bluffeuse; et l’inculpé victime d’un malentendu.
Alors, comme dans un rêve éveillé, je me prends à halluciner la retransmission TV, ce soir, en direct du Festival de Cannes, à l’heure de la montée des marches, pour la projection de L’Apollonide, souvenirs de la maison close, le film de Bertrand Bonello. Et si les douze «putains» du bordel en question, oui, ces douze intermittentes du pestacle retrouvant le goût épicé du dissensus, brandissaient ensemble une large banderole avec juste marqué dessus:
NOUS SOMMES TOUTES DES FEMMES DE CHAMBRE!!!
Et si, en levant des poings gantés de dentelle noire, les mêmes reprenaient en chœur quelques slogans bien sentis, du genre:
«Chaud, chaud, chaud, ras l’viol des lapins chauds!», «DSK, prends pas ton cas, pour une généralité!», «Quand une femme dit non, c’est pas oui, c’est non!», «Homme infâme du FMI, paie ta dette, par ici la sortie!»
Un happening sans doute inimaginable aujourd’hui, et c’est bien la preuve que certains réflexes se sont perdus, du côté d’une gauche au sens large… large mais pas forcément si lâche.

À moins que…



13 mai 2011
[Lectures en partage —
Insultes littéraires… retour de flamme.]

Il y a une semaine, le vendredi 6 mai, à l’invitation du Festival Paris en toutes lettres, avait lieu une soirée consacrée à «L’insulte littéraire». Outre des extraits de classiques de l’outrage et des chapelets de jurons tirés d’œuvres déjà classiques, on devait y donner lecture de lettres ouvertes d’écrivains contemporains, dont la mienne, intitulée «What the fuck Am I Writing about ?», à découvrir in extenso ci-dessous :

«Chères organisatrices et organisateurs de cette soirée,
Vous m’avez demandé d’écrire une lettre d’insulte, oui, commandé un libelle injurieux et, comme c’est assez rare qu’on soit payé pour ça, je vais m’efforcer — sans trop me forcer — d’obéir, vu que c’est pas souvent qu’on nous rétribue au quolibet, qu’on nous finance à la ligne de tir, qu’on nous soudoie pour aboyer… Ou alors si, bien sûr que ça a déjà existé, mais c’était pendant l’Occupation, quand nos chers hommes de lettres ont mis à bas la doxa dominante, brisé tous les tabous, rivalisé d’imagination, outrepassé le politically correct… Ah non là y’a erreur dans le texte, c’est pas du tout ça que je veux dire. En fait, chez ces insulteurs à gages, aucune audace ni bravoure, mais un sens affûté du carriérisme. Les anticonformistes d’alors ont juste vendu leur âme et leur plume mercenaires pour pisser de la copie xénophobe, bouffer du juif, du métèque, du polack, du manouche, du négro & autres sangs impurs. Et histoire de les remercier d’avoir conchié le métissage apatride dans leurs pamphlets, pièces de théâtre, entretiens radio, etc., on les a grassement promus,  et puis académisés. Ils ont touché les dividendes de leur collaboration à la France des terroirs et des mémoires… sélectives. Aiguiser à plaisir le lazzi pro-nazi… c’est un alexandrin je crois, ai-gui-ser-à-plai-sir-le-la-zzi-pro-na-zi, oui un vers blanc, et même petit blanc, dont l’allitération zazou a pas mal rapporté, dans l’intelligentsia franco-française de vieille souche entre 39 et 45, non, entre 1937 — «plutôt Hitler que le Front Populaire» —, et le 11 septembre 2001 — «Plutôt Le Pen que Ben Laden». Bref, un pur bizness qui douille sa race en monnaie sonnante et peu ragoûtante.
Ouf, ça y est, j’ai déjà rempli un tiers de ma tâche, mille huit cents signes, sans trop me salir les mains d’accord, mais là, va bien falloir entrer dans le vif du sujet, m’exécuter illico, diffamer quelque chose ou quelqu’un … Bon ben alors malgré tout quoique néanmoins… essayons-nous à cet exercice de sinistre lignée dans l’Empire du Milieu littéraire… Même si, vous allez me dire quand Antonin Artaud insultait les médecins chefs des Asiles de fous, rien à dire, ça avait de la gueule… Ou quand Picabia moquait le refoulé colonialiste dans la fascination d’André Breton pour l’Art Nègre ou quand Aragon premier style «conchiait l’armée française dans sa totalité», ou quand ,vingt ans plus tard, Jean Malaquais pointait dans l’Aragon deuxième manière un triste « Patriote professionnel » ou quand Armand Robin, en 1941, dans une lettre d’auto-dénonciation à la Gestapo, traitait les hitlériens d’assassins en se  réjouissant d’être bientôt, à cause de cela même, fusillé aux côtés de «ses frères, les travailleurs allemands», là, on tire son chapeau, grande classe polémique. Sur un mode plus mineur et plus contemporain, ça me rappelle un cortège de chômeurs & précaires en colère qui criait ce slogan : «Crachons dans la soupe ! elle est dégueulasse !». Parce qu’aujourd’hui, ce sont plutôt les insulteurs plumitifs qui vont à la soupe, qui s’en pourlèche, qui s’en servent des louches entières et pire encore qui sont eux-mêmes la soupe – le soap comme en dit en franglais. Disons que, depuis Aristophane ou Agrippa d’Aubigné pas mal d’eaux troubles ont coulé sous les ponts, et ce qui change la donne aujourd’hui, c’est ce soap multi-média, qui inverse le sens des paraboles, met la marge satirique au centre et banalise l’attaque ad hominem, avec beaucoup beaucoup beaucoup de buzz pour rien. D’où ce nouvel imposteur qui en découle: l’iconoclaste sur écran plasma.
On en est là, avec un art de l’outrage qui fait même plus tache, ni débile ni indélébile, juste une touche de couleur dans l’incolore ordinaire. Dire du mal, c’est du dernier chic culturel, un gimmick d’ironiste sur télécommande avec ses figurants obligés sur le plateau, à ma droite le populiste Eric Zemmour, à ma gauche le populiste Eric Noaulleau, deux Eric sans Ramzy, bonnets blancs et blancs benêts. S’ils savaient comme on s’en bat de ces putains de clones tristes. Ah merde, ça y est, je crois que je viens de m’y mettre aussi, de m’y commettre, mais difficile de ne pas se prendre au jeu. Et y’a pas qu’eux qui m’énervent. Y’en a des plus rassis dans leur Panthéon. Philippe Murray, le ressentimenteur perpétuel, Emile Cioran, pareil, avec sa décomposition en dix leçons… euh, non, là, faut que j’arrête avec les macchabées, on ne crache pas sur les morts, c’est trop mal élevé et puis un peu lâche. Injurions d’abord les vivants, du moins les presque encore vivants. Rien à foutre de collectionner de nouveaux smiley sur Facebook, je préfère décompter la somme de mes ennemis au compteur. Name-trashing, ça s’appelle. Un nom bien propre et le gros mot qui va avec. Allez, on y va : Richard Millet, le chien de guerre et de rut champêtre; Christine Angot, la piteuse pythie du trauma-bizness, Michel Houellebecq, le névropathe à quatre pattes, Christophe Donner, la born again vieille teigne, Olivier Rolin, le Mao-Tseu à la sauce aigre-douce… Désolé, c’est déjà fini. Ce soir, j’aurais pu m’en faire plein, des ennemis, dix feuillets recto verso, mais ça nous menait très au-delà du temps qui m’est imparti.»

Pour un meilleur confort de lecture ou un téléchargement sous format pdf., c’est par ici.



12 mai 2011
[Texticules et icôneries — Physique amusante.]

Marche forcée ou croissance zéro ?



10 mai 2011

[Echangisme idéologique —

«Vive la crise !», l’éternel remake ?]

L’abus de commémoration est dangereuse pour la santé mentale. Celle de la victoire de la gauche réformiste le 10 mai 1981 pourrait avoir sa dignité, si l’on osait exhumer dans le parfum de cette époque les idéaux, confus & naïfs, qui s’y exprimaient — et tenter ce bilan rétrospectif sans illusion ni mépris. Mais l’exercice de style nécrologique a une fois de plus vaincu, réduisant les attentes utopiques & concrètes qui avaient alors permis de rafler la mise électorale à une pure et simple hagiographie de François Mitterrand — en l’occurrence un carriériste sans scrupule & dandy littéraire au passé encombrant, collabo pendant l’Occupation, guillotineur pendant la guerre d’Algérie, rétif épidermique à l’esprit de Mai 68, j’en passe et des meilleures… preuves qu’en France un Président de gauche doit, s’il veut réussir, avoir su donner quelques gages à la bourgeoisie la plus conservatrice.
Et cette façon d’honorer l’homme providentiel plutôt que de sonder la nature des changements radicaux espérés à travers lui, ça en dit long sur le chemin parcouru depuis. Bien sûr, on objectera que cette révolution légale n’a pas eu lieu, qu’un homme au machiavélisme remarquable l’a incarnée à lui seul, mais moi je préfère, sans illusion aucune mais en total respect, me souvenir des mille voix qui bruissaient alors d’espoir dans les bistros ou les bureaux, sur les quais du métro ou les chaînes de fabrication automobile, à la porte des facs ou des foyers Sonacotra, à travers les murs des taules ou des hôpitaux psychiatriques, parmi les conscrits bizutés en caserne, les filles-mères isolées en foyer, les licenciés de la sidérurgie, les caissières sous-payées des grands magasins, les fumeurs occasionnels de cannabis, les pd voués à la honte provinciale, les survivants des communautés néo-rurales, les pionniers des radios libres, les réfugiés de tous les despotismes planétaires et même les occupants-rénovateurs des squats de l’est parisien. Parce qu’au-delà de la langue de bois tacticienne des partis représentatifs, quelque chose de plus profond, irrécupérable, hétérogène, s’était servi des urnes pour libérer une charge critique & constructive, une volonté littérale de changer le vie quotidienne. Le cynisme contemporain ne saurait honorer une telle mémoire collective, préférant moquer l’atavique crédulité populacière. Il lui faut un arbre, le vieux chêne mitterrandien, pour cacher les traces d’une ancienne forêt – et réduire en cendres tous ceux qui ont fini par y prendre le maquis, en repos partiel, en dissensus discret, en résistance préventive, en écart imperceptible… bref, en attendant des jours meilleurs.
Aujourd’hui le populisme de droite & de gauche s’est mis au diapason du talk show télévisuel. Il suppose que le grand public est d’une bêtise immonde et qu’on ne peut prendre les gens autrement… que pour des cons. Et d’ailleurs, comme le crypto-réac Lacan le disait à propos des enragés de l’après-68 : « Puisqu’il veulent un maître, ils l’auront ! ». Drôle de hasard objectif, c’est presque au mot près la même politique du pire que prônait Louis-Ferdinand Céline vers la fin des années 30. Quand les plus méprisants des décideurs se vantent d’être au-dessus de la mêlée, pour ne vantent que la carotte ou le bâton, autrement dit la prime au mérite ou le badge biométrique… Et les voilà qui font mine de déplorer chez ce peuple infréquentable le retour de la « bête immonde », qui trouvent là de bonnes excuses pour devoir toujours séduire et puis sévir… Et pourtant ce sont eux, ces membres de l’élite arrogante, si occupés à masquer leur imposture chronique, à jouer leur ego aux chaises musicales, à débriefer en flux tendus la moindre mission impossible, à s’endimancher 22 heures sur 24, à s’aliéner chaque weed-end sur Ipad, à se décharger d’une paire de gosses en pensionnat privé, à se gaver de speed pour tenir le coup d’après, à se branloter de fantasmes siliconés, à surveiller un semblant d’éternelle fitness, à crever de solitude intérieure tout en se vautrant dans leur inculture crasse, oui, ce sont eux, ces technoïdes d’économie mixte pantouflant entre jetons de présence et absence de scrupules, eux les premiers à vivre et penser comme des porcs, comme disait le défunt Gilles Châtelet.

Alors qu’est-ce qui que quoi s’est mal passé depuis ce 10 mai 1981 ? Tant de banalités de base débutant plus tôt qu’on ne le prétend souvent. D’abord, dès l’été, l’inexcusable inertie stalinienne du gouvernement français face aux révoltes ouvrières en Pologne, celles qu’il aurait fallu mettre au crédit d’une gauche en mouvement, et pas au seul bénéfice des papistes du cru. Puis, la restructuration de l’Unédic, sous l’égide de la CFDT  (et d’une certaine Nicole Notat) qui, sous prétexte de rétablir les comptes, commença à exclure plus de la moitié des sans emploi du régime d’indemnisation. Et puis l’année suivante, alors qu’on va nous vendre la rigueur, l’autre arnaque dont on paye encore la facture aujourd’hui : la trahison du mouvement associatif des jeunes issus de l’immigration, étouffé par le cache-misère SOS racisme (dirigé en sous-main par le déjà suspect Julien Dray) et la fameuse promesse jamais tenue d’accorder le droit de vote lors des élections municipales aux étrangers après dixans de résidence sur place. Ensuite la vraie césure symbolique a déjà fait l’objet d’un diagnostic précis et argumenté par François Cusset dans La décennie, le grand cauchemar des années 80. C’est l’émission « Vive la Crise » qui marque ce moment de bascule idéologique, une rupture sans retour jusqu’à la phase terminale de l’immédiat aujourd’hui.

Revenons brièvement sur cet épisode charnière. Le 22 février 1984, la deuxième chaîne de la télévision publique diffuse «Vive la Crise» à l’heure de la plus grande écoute, le fameux 20h30 citoyen. L’émission est inspirée du Pari français de Michel Albert (seuil,1982) et de L’Après-crise est commencé (Gallimard,1982) d’Alain Minc, réalisée par l’essayiste Jean-Claude Guillebeaud, avec pour présentateur vedette rien moins qu’Yves Montand. L’acteur fétiche du programme commun socialo-communiste s’y affiche désormais «de gauche tendance Reagan», culpabilisant le bon peuple au seul motif que leurs «avantages sociaux» feraient d’eux les pires «privilégiés». Il y prône en sus le bon sens de l’effort et de l’austérité salariale pour mieux vanter quelques figures exemplaires d’un désir d’entreprendre trop longtemps bridé par la pieuvre fiscale étatique : Philippe de Villiers, Bernard Tapie ou François de Closets. Et ce vieux stalinien mal repenti de conclure : «Sortons de cette France arc-boutée sur les garanties, les privilèges… il faut y aller, il faut retrousser ses manches !». Un tel ballon d’essai médiatique revendiqué sous le label «capitalisme libéral» ne pouvait trouver meilleur relais que dans un supplément héponyme de Libération, sous la houlette de Pierre Rosanvallon, ex-théoricien de la CFDT, et d’un jeune journaliste du service éco, Laurent Joffrin, signant là un édito rageur: «La pédagogie de la gaffe». À rebours des valeurs historiques du journal – mettant un terme à une décennie de crises internes —, Serge July ne tardera pas à baptiser cette mutation de « libéral-libertaire », empruntant cet ovni conceptuel made in USA à une tradition existant depuis belle lurette sur l’échiquier politique étazunien, à la droite extrême des Républicains, dans la zone de lobbying du Parti Libertarien.
Chacun remarquera que la plupart des noms propres suscités ont connu des promotions fulgurantes, gravissant les échelons du pouvoir réel. Attention cependant à ne pas tomber dans les ornières de la dénonciation ad hominem, à l’image de Serge Halimi & consort. Les carriéristes émergeant au moment de ce «Vive la Crise» ne sont que de vagues icônes symptomatiques, et non les causes premières de la refonte idéologique battant alors son plein… et sa coulpe.
Un petit détail nous semble à cet égard important à rappeler. L’expression même de « Vive la Crise » aurait pu être une génération spontanée d’accroche publicitaire. Et pourtant non, ce n’est pas l’originale trouvaille, provoc & toc, du fils de pub Jacques Séguéla, mais la reprise en toutes lettres de la couverture d’un magazine trimestriel, Le Sauvage, datant de janvier 1975.

Aucun des promoteurs de l’opération ne pouvait d’ailleurs l’ignorer puisque ce magazine tirant à 40 000 exemplaires, avait été racheté dès 1972 par Claude Perdriel, directeur du Nouvel Observateur. C’était en quelque sorte devenu l’organe très œcuménique de l’écologie politique, rassemblant en son sein des critiques radicales du productivisme capitaliste et des adeptes précoces d’un mode développement durable compatible avec l’économie de Marché — dans la mouvance du Ralph Nader étazunien. Parmi les contributeurs réguliers, on recense un éventail follement hétéroclite : Michel Bosquet, Théodore Monod, Gilles Lapouge, Edgar Morin, Robert Jaulin, Serge Moscovici, Herbert Marcuse, Henri Laborit , Guy Hocquenghem, Christiane Rochefort, Alain Finkielkraut, Pierre Lieutaghi, Michel Edouard Leclerc, Joël de Rosnay, Ivan Illich, Jean Malaurie, André Langanay, Jane Fonda, Barry Commoner, Bertrand de Jouvenel, Edouard Godsmith.
Reste qu’au sommaire du numéro « Vive la crise », outre la critique du nucléaire et l’éloge du solaire, on y soutient mordicus — rapport de la Fondation Ford à l’appui — une « croissance énergétique zéro » sous l’intitulé rassembleur: « Moins d’énergie, plus de bonheur ». Et il n’est pas indifférent de mesurer la distance qui sépare la première approche de ce paradoxe critique — d’un réformisme recyclant certaines aspirations post-soixante-huitardes – de la seconde, usant du même électrochoc paradoxal pour porter aux nues la contre-révolution ultra-libérale reaganienne.
En guise d’épilogue, on se contentera de citer quelques extraits d’un article figurant dans ce numéro, « Moi je veux changer de vie », sous la rubrique témoignage. Laissons donc la parole à cette  secrétaire bilingue qui ne veut plus d’un «travail idiot» ni «attendre les lendemains qui chantent». C’est signé G. R. pour protéger son anonymat.

« Je suis au chômage volontaire. Je n’ai pas été licenciée, j’ai simplement démissionné de mon dernier emploi, le 2 septembre 1974. Parce que, de tout ce que j’ai fait depuis ces deux dernières années, je dresse un triste bilan: c’est un ras-le-bol franc et massif, dominé par un sentiment d’inutilité, d’ennui, d’insipidité, d’absence de plaisir et de motivation, d’irresponsabilité, et, surtout, depuis quelques mois, par une prise de conscience que je sentais intuitivement mûrir. C’est maintenant évident, adulte, clair et net, je me refuse à continuer à être complice de ce mode de vie que je ne veux pas condamner dans sa totalité. Mais au point où il est parvenu aujourd’hui, il empoisonne ma vie de tous les jours le bruit, les gaz d’échappement, l’énervement collectif, le manque d’arbres, les conserves dégueulasses, les produits aseptisés, désinfectés et tout et tout, les lessives qui déclenchent des dermatoses, l’esprit de compétition, la pub conne qui me fait payer un produit un tiers (ou plus?) au-dessus de ce qu’il coûte effectivement, etc. […]
Je ne veux plus travailler dans ces domaines qui sont des obstacles concrets et matériels à mon plaisir, à la qualité de ma vie, ainsi qu’à celle de ceux que j’aime, ou même que je n’aime pas, enfin aux autres, à ceux de ma race, sans compter les autres races, animales, végétales. Et, comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, je veux mettre la main à la pâte. […]
Lorsque j’ai décidé de mettre fin à mes activités intérimaires pour rechercher un poste fixe, ne sachant combien de temps cette démarche allait prendre, je me suis inscrite au chômage pour ne pas perdre mes droits sociaux. Pour cela et pour bénéficier d’une autre allocation que celle du chômage classique il faut fournir aux caisses Assedic une attestation qui doit être entièrement et automatiquement remplie par l’employeur et retournée à cette caisse par l’employée. Le dossier ne peut être étudié, ni les allocations journalières établies, sans ce document. Les responsables du personnel de toute entreprise, y compris celles d’intérim, le savent. Après maintes réclamations, mon dernier employeur m’a envoyé ce document avec 26 jours de retard. Il était incomplètement i rempli, non signé, c’est-à-dire nul et inutilisable par la Caisse Assedic qui me l’a refusé. D’où une nouvelle demande pour un document conforme, avec correspondance véhémente de ma part. J’ai aussi dû intervenir par téléphone : il m’a été répondu que, des offres d’emplois étant disponibles dans ma qualification professionnelle de secrétaire bilingue, je ferais beaucoup mieux de travailler chez eux, ce qui serait plus rentable que d’être au chômage. Ben voyons! J’ai donc été privée de mes allocations journalières pendant deux mois, par la seule négligence (?) des services.., qui auraient beaucoup plus gagné à pointer mes bordereaux d’heures! D’autre part, cette maison a refusé de me payer le 1er mai (seule fête légale due à tout salarié, quelle que soit sa date d’embauche), sous prétexte que je n’étais pas dans la maison depuis un an! J’ai constaté l’Inspection du Travail, cité des articles de loi, et l’affaire a été réglée. Mais combien de centaines d’intérimaires n’ont jamais eu ce ler mai qui leur était dû, simplement parce qu’elles n’étaient pas informées ou n’avaient pas de défense […]
J’ai ensuite atterri dans un très important groupe américain : je n’ai tenu que mon mois d’essai, et encore, en me disant les deux dernières semaines, qu’il fallait tenir le mois pour me refaire un peu côté porte-monnaie après un mois et demi de chômage. Mais ça a été de l’héroïsme, ou du masochisme conscient! Puis j’ai découvert l’industrie pharmaceutique. Et alors là, ça a été le grand choc, la révélation ! J’avais très honnêtement quelques illusions au départ. J’avais rêvé, dans mon adolescence, à la suite d’une longue et grave maladie, de faire carrière dans une profession paramédicale. Les circonstances m’avaient fait devenir secrétaire dans les brevets et je finissais par arriver dans — ce que je croyais être un domaine relativement noble, chez des gens qui ouvraient d’abord et avant tout pour soulager les malades. D’abord et avant tout, ce qui compte, c’est le chiffre d’affaires, et rien que le chiffre d’affaires. L’humanité souffrante, après. J’ai été un peu soufflée, je dois dire. Par l’industrie pharmaceutique, mais surtout à travers ce laboratoire-là, par cet encadrement-là, cet état d’esprit-là. D’abord : discrimination entre les cadres et… les autres, le menu peuple. Ensuite : horaires très stricts. Arrivée le matin, 8h30 précises! Arrivant un matin (exceptionnellement car j’étais ponctuelle) à 8h34, j’ai eu droit aux réflexions acerbes de la direction du personnel, comme à l’école communale, avec menaces de sanctions. Et moi de répondre que, l’heure de départ étant 17 h 30, il était tout à fait regrettable que, les jours où je partais à 17 h 45 pour finir une lettre et qu’elle puisse partir le jour même, la direction en question ne soit plus là pour le voir. Résultat dès ce jour, j’ai quitté à 17 h 30 pile, qu’il ait ou non suffi de 5 ou 10 minutes pour achever un travail ou une lettre urgente en cours. Tant pis — demain il fera jour, et la Terre ne s’arrêtera pas de tourner si le professeur Machin ne reçoit pas cette lettre demain. Et on accuse les employés de manquer de conscience professionnelle! Parfaitement! Les bonnes vieilles traditions se perdent! Je ne suis pas la seule évidemment à avoir subi ces remontrances, et, heureusement, à avoir réagi de la même façon.
Je continue pas question, pour ces messieurs, même n’ayant jamais de contact avec la clientèle, d’être en col roulé, même au sous-sol sans fenêtre; cravate de rigueur sous la blouse. Quant aux augmentations… individuelles tributaires des notes annuelles, comme pour le bac, il faut telle note au total ; on est donc noté par son chef de service sur des tas de critères : assiduité, efficacité, exactitude, etc., et par d’autres chefs. On fait la moyenne et, c’est vraiment dommage, vous dit votre chef de service, vous êtes un très bon élément, mais il vous manque 2 points! Comme ça, la secrétaire dont la tête ne revient pas aux détenteurs des notes stagne des années sans que sa valeur personnelle soit prise en considération Elle aura seulement droit aux augmentations systématiques. Mais ce détail croustillant est passé sous silence au moment de l’embauche. Et puis, il y a la question de mon travail, là aussi. J’ai été embauchée comme secrétaire de direction bilingue. En huit mois, j’ai dû faire 5 ou 6 lettres de quelques lignes en anglais – 80 % de mon activité étant uniquement de la frappe plus des milliers de photocopies, je dis bien des milliers. J’ai également eu quelques traductions, de 80 à 100 pages, d’expertises scientifiques américaines, pour lesquelles je n’étais pas effectivement qualifiée : je suis secrétaire, et pas traductrice en technique médicale. Embauchée dans cette entreprise pour y être secrétaire bilingue, j’y étais alternativement dactylo (le plus souvent) OU traductrice. Mais jamais ce pour quoi j’y étais entrée. huit mois de ça aussi. Et d’un seul coup, la goutte d’eau qui fait déborder le vase la réflexion pour les quatre minutes de retard. Alors, ce boulot, et cet état de choses, ras-le-bol. […]

Il faut que je fasse quelque chose. Autre chose. Bien sûr. Mais quoi? Je pense que si j’avait eu un talent quelconque, artisanal ou autre, il se serait déjà manifesté. II n’aurait pas attendu 36 ans pour me faire signe. Je le saurais. J’ai fait quelques broderies, je tricote de temps en temps, je fais de la photo, mais pas au point que ça puisse devenir ma vie professionnelle. Je suis, comme beaucoup de gens, sensible à des tas de choses que j’aimerais savoir faire et qui me séduisent, mais je regrette, je ne suis pas une artiste complète qui peut vivre de son art. Alors, cela implique-t-il que je doive passer ma vie derrière une machine à écrire?… Si j’avais désiré me recycler dans la gestion d’entreprise, le marketing ou ce genre de domaine, l’Agence nationale pour l’emploi pouvait éventuellement faire quelque chose pour moi. Mais si je veux apprendre à remettre une vieille maison en état, faire des chaises en bois ou des belles bougies, on regrette ,nademoie11e, mat.ii faut vivre avec son temps, l’Etat ne peut pas prendre des caprices en charge. Le marketing, oui, mais les bougies… Le Touring, comme ça en été, pour les jeunes, étudiants ou pas, bénévoles. Ou alors, si ça existe, l’information n’est pas venue jusqu’à moi. Bien. En conclusion j’ai senti, vu, compris, vécu, qu’au moins 80 % des gens s’emmerdent dans leur travail.»

Et pour résumer tout l’esprit de cette confession de 5 pages à la fois nuancée et rageuse, ce surtitre qui se passe de commentaire :

«Je suis déterminée à devenir une inadaptée sociale.
Je ne veux plus être un maillon de la chaîne.
»
Alors là oui, quand la crise sert à ouvrir les yeux de si belle façon, ça mérite un Viva !

On lira aussi avec plaisir la rare critique des «années Mitterrand» parue dans Le Monde sous la plume acérée de François Cusset, ici même.



9 mai 2011
[Texticules et icôneries — Meccano du psychorigide.]

Grille de lecture, à démonter soi-même.



2-5 mai 2011
[Antidote au pessimisme ambiant —
Le collectif des réfugiés tunisiens & libyens
s'est installé dans  un gymnase parisien,
au 100 rue de la Fontaine au Roi, à suivre.]

Depuis hiers après-midi, vers 16h, le gymnase de la Fontaine-au-Roi est investi par des réfugiés tunisiens & libyens, ayant pour la plupart participé à l’occupation précédente du 51 de l’avenue Bolivar. Après discussion avec quelques responsables de la Ville, promesse a été faite, cette fois, de ne pas recourir à la force publique (sous condition de limiter la présence dans les locaux à 150 personnes). La police s’est faite discrète pour l’instant, tout en propageant des rumeurs mensongères auprès de la Mairie sur le fumeux & fameux péril «anarchiste». Après Assemblée Générale bilingue des sans papiers & soutiens divers — entre méfiance épidermique, fatigue accumulée et évaluation contradictoire des possibles —, les Tunisiens ont décidé de rester sur place en acceptant certaines conditions préalables (pas de tabac à l’intérieur, présence nocturne du directeur du gymnase et d’un autre employé municipal.) Les élus de la majorité municipale, dont Jean Vuillermoz (PCF) ont promis une nuit «tranquille», sans coup fourré ni de matraques aux aurores, avec approvisionnement en nourriture dès dimanche, via l’association Aurore, et de prochaines propositions d’hébergement.

Reste que la Mairie semble toujours craindre une jonction de ce collectif agissant avec les centaines d’autres Libyens et Tunisiens en déshérence autour du Parc de La Villette, soumis à des arrestations sporadiques quotidiennes. Comment diluer, diviser, diffamer pour empêcher un regroupement trop massif et son expression politique autonome… Pourtant, il suffit de discuter avec les Tunisiens présents dans le gymnase pour sentir que dans les têtes & les cœurs il y aurait une solution légitime à portée de main: la mise à disposition de ces réfugiés des milliers de mètres carrés que la clique Ben Ali ou son Parti inique (le RCD) possèdent à Paris. Et c’est peut-être ça le mot d’ordre qui pourrait faire le lien entre toutes les sensibilités en présence: exiger auprès de l’Etat militaro-humanitaire Sarkozyste ou/et de la Mairie socialo-écologique parisienne la réquisition immédiate de l’ensemble des biens immobiliers acquis par les anciens régimes corrompus de Tunisie et de Libye pour restituer ces locaux vacants aux plus réprouvés de leur population.
Ce n’est pas un mirage ou une lubie, juste une façon de reposer dans le bon sens certaines lois de l’hospitalité. Mais, à voir comment l’actuel pouvoir tunisien continue de réprimer ses contestataires (plusieurs morts dans des manifestations cette semaine), ou comment la résistance libyenne est dirigiée par d’anciens ministres kadhafistes, on comprend l’hésitation de nos responsables (de droite & de gauche) devant un tel acte de rupture: la confiscation des avoirs mafieux des despotes déchus et redistribution aux acteurs de la Révolution qui ont choisi, plus ou moins provisoirement, l’exode. Encore une proposition «irresponsable», nous objectera-t-on. en ce matières diplomatiques, il ne faut pas insulter l’avenir, et surtout pas se fâcher avec les pouvoirs fantoches issus du Printemps arabe qui comptent bien conserver et faire prospérer les acquis et les méthode de la même corruption. Ceci étant dit, c’est un objectif pratique plus réaliste qu’on ne croit, et surtout plus propice à populariser cette lutte.
Par ailleurs, toutes les aides matérielles sont toujours bienvenues au Gymnase de la Fontaine au Roi, ainsi qu’une vigilance envers les demi-mesures caritatives que la Mairie (obsédée par le quota de 100-150 personnes maximum) risque de proposer pour déballonner ce mouvement trop visible, à un an d’échéances électorales…

Plus d’infos, régulièrement remises à jour ici même.

Post-Scriptum: Impossible d’évaluer le nombre réel d’anciens occupants de l’avenue Bolivar mis en Centre de Rétention, puisque la plupart des retenus en voie d’expulsion administrative ont été arrêtés dans la rue en d’autres occasions. Mais rien dans ce bilan qui ne donne envie au collectif de réfugiés de baisser les bras. Un exemple parmi d’autres, sur 7 sans papiers enfermés au centre de rétention de Mesnil Amelot qui sont passés hier en audience à Meaux, 6 ont été libérés, et le maintenu en rétention a engagé une procédure d’appel.

Hyper-Post-scritpum: Quant à l’épineuse question des médias, comme qui dirait, chat échaudé craint l’eau froide. Quelques Tunisiens, hier, en Assemblée Générale se sont fait l’écho de manipulations diverses, dont la présence de civils se faisant passer pour des journalistes. Il a donc été confirmé de façon clairement unanime qu’aucun son ni image ne pourrait être pris à l’intérieur du gymnase. Par contre, rien n’interdit aux preneurs d’infos audio-visuelles d’entrer en contact avec des membres (les rares francophones ou avec l’aide d’un interprète) du collectif aux abords de l’édifice. Donc, pas d’intox ni de contre-intox, les médias ne sont pas bannis, juste soumis à certaines règles de déontologie…

Néo-Hyper-Post-Scriptum: Querelle de mot et amnésie partielle… Pourquoi a-t-on si vite oublié que, il y a quelques décennies de cela, d’autres réfugiés arrivés par voie maritime, sur d’autres Radeaux de la Méduse, portaient le nom de «Boat-people», et que, sous d’autres prétextes idéologiques, ils étaient traités avec moins de cynisme discriminatoire et répressif. Non pour opposer les uns aux autres, réfugiés du sud-est asiatique ou du Maghreb, mais pour souligner que cette occupation a lieu en plein cœur de Belleville, là où certains cherchent régulièrement à raviver exprès des conflits inter-communautaires. Et pourtant, toute l’histoire de ce quartier s’est constituée comme ça, en accueillant plusieurs générations de diasporas. Alors, merde, faudrait peut-être avoir la mémoire plus longue que le bout du nez… de nos futurs candidats à la prochaine présidentielle, avec d’un côté des préjugés xénophobes explicites et de l’autre tout un tas de scrupules du bout des lèvres, dénis discrets, haussements d’épaules et silences assourdissants .



7 mai 2011
[Allergie à l'air du temps —
Après l'expulsion des réfugiés tunisiens
occupant le 51 avenue Simon Bolivar,
sur demande de la Mairie de Paris et
avec exécution policière immédiate.]

Droit de réponse des Tunisiens expulsés du 51 avenue Bolivar au président de la ville de Paris


Après notre surprise devant la décision inhumaine prise par le président de la ville de Paris de nous expulser avec une grande violence par la police, la situation s’est aggravée et nous avons ressenti du mépris et de l’humiliation après sa déclaration selon laquelle nous sommes des enfants sans conscience qu’il serait facile de manipuler ou d’assujettir ; la domination ou la charité, l’expulsion et la répression, le maire de la ville rajoute l’insulte et l’humiliation.
Et pour que les choses soient claires, il est important pour nous de rappeler que :
1/ Nous sommes les fils de la révolution du 14 janvier de Tunisie dont vous avez chanté les louanges de liberté et de démocratie ; la répression qui persiste dans notre pays nous a fait arriver en France (patrie des droits de l’homme) et vous êtes un des premiers à nous réprimer !!?
2/ Dans votre déclaration, vous dites que le bâtiment dont vous nous avez expulsé n’était pas salubre à l’habitation, bien sûr que nous sommes dans l’attente de lieux pour s’organiser en liberté (et Paris ne manque pas de lieux appartenant à l’ancien régime payé avec l’argent du peuple tunisien) ; mais au vu des circonstances actuelles, ce bâtiment était bien mieux qu’être à la rue sous la menace permanente de la police, du froid et de la faim, et malgré tout cela, pour une fois nous nous sommes sentis libres dans cet immeuble du 51 avenue Bolivar.
3/ Que nous avons été en permanence au courant des propositions que vous avez dirigé vers nous :
Au début, on nous a proposé 150 places (100 dans un immeuble et 50 dans des chambres d’hôtels pour un seul mois, éventuellement renouvelable), il nous a même été dit que nous serions libres de nous réunir et de nous consulter dans cet immeuble, et bien que cette proposition allait nous diviser et nous désolidariser, des centaines de nos camarades tunisiens étant à ce jour à la rue, dans un esprit d’ouverture et afin de montrer notre bonne volonté aux autorités, nous avons accepté la proposition. Mais quelle a été notre surprise quand quelque temps avant de se diriger vers l’hébergement que vous nous aviez proposé, une délégation que nous avons envoyé afin de vérifier le lieu ; cette délégation nous a informé après avoir discuté avec des membres de l’association Aurore qui gère l’édifice, nous avons été surpris d’apprendre que l’on pouvait rester dans l’immeuble de 18h à 9h du matin, avec un couvre-feu à 23h, qu’il était impossible de recevoir familles ou amis et qu’il serait impossible de se réunir pour discuter et de pratiquer notre liberté. Cette proposition revenait à vous commercer notre liberté, notre solidarité et notre dignité en échange d’un peu de confort très relatif pour un petit groupe favorisé d’entre nous. Cela nous a renvoyé aux pires heures du benalisme où l’on tentait d’acheter notre dignité et notre liberté contre un peu de confort et en corrompant une minorité d’entre nous, ce régime qui nous a tellement oppressé et dont certains ont vanté les mérites ici.
4/ Enfin, 2 jours avant, des tunisiens qui avaient accepté le même type de proposition à Nice sont tombés dans un véritable piège où la police les a raflés en bas de l’immeuble.
Voilà, Monsieur le Maire, pourquoi comme des adultes matures et conscients, après discussion et analyse entre nous, nous avons refusé cette proposition humiliante. A l’heure où la répression continue en Tunisie, à l’heure où la Tunisie accueille 40 000 réfugiés Libyens, à l’heure où tout le monde chante les mérites des révolutions arabes dans les divans, vous, qui vous vous êtes toujours présenté comme un ami du peuple tunisien, vous qui êtes reçu depuis des décennies dans un esprit de fraternité, sans même avoir à présenter un visa, vous avez choisi d’exercer votre droit souverain de nous expulser, nous réprimer, nous livrer à l’arbitraire et à l’humiliation, c’est une chose. Mais en plus, vous nous avez humilié, calomnié en nous traitant comme des enfants immatures par voie de presse !!!
Ce temps est révolu, vive la liberté dans la dignité !
Merci Monsieur le Maire pour cette opération de répression, d’humiliation et d’insulte.

Paris, le 6 mai 2011

Pour infos supplémentaires, c’est par là.



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