Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































Pages : 12

30 mars 2012
[Texticules et icôneries — Ni dedans, ni dehorsl.]

Fermer les yeux au-delà de soi.



26 mars 2012
[Antidote au pessimisme ambiant —
Après des mois de répression aveugle Place Tahrir
une arme de résistance passive: le trompe-l’œil.]

Depuis la chute du Mur, à Berlin, en plein hiver 89, malgré tant de prophéties angéliques, d’autres murs de la honte ont été érigés, dont la liste ne cesse de s’allonger : la clôture anti-immigration de la Tercera Nación (1200 km) édifiée par le gouvernement étazunien le long de la frontière méxicaine à partir de 1994 ; la ligne de barbelés de Melilla et de Ceuta (12 & 8 km) installée par l’État espagnol dans ses enclaves marocaines à partir de 1996 ; la «barrière anti-terroriste» (700 km) construite par les autorités israéliennes autour de la Cisjordanie à partir de l’été 2002; le grillage électrifié (550 km) aménagé par l’armée  indienne sur la ligne de partage entre la vallée du Cachemire et le Pakistan à partir de 2003. Chacun de ces hauts murs permettant de contrôler, restreindre ou empêcher la libre circulation des personnes limitrophes, sous prétexte de protectionnisme migratoire ou de risques terroristes.
Plus récemment, en Égypte – débarrassée du Moubarak mais pas de sa clique militaire ni de ses faux Frères Musulmans –, la place Tahrir a connu de nouvelles tensions avec d’irréductibles protestataires, vers la fin 2011. Et la seule solution trouvée par le «shadow cabinet» de la junte au pouvoir fut de construire, dès novembre, avec d’énormes blocs de pierre, un premier mur empêchant le moindre manifestant d’approcher du Ministère de l’Intérieur. Une sorte de muraille new-look, contre l’ennemi intérieur.

Mais le mois suivant, l’obstacle était devenu un dangereux abcès de fixation pour les increvables «dégagistes».

Et ces pavés géants, provoquant l’ire nocturne des lanceurs de pierres, commençaient à se parer de graffiti & affichettes les plus divers…

Si bien que le 11 décembre, quatre murs furent rajoutés pour protéger le centre névralgique du pouvoir – compliquant d’autant la circulation quotidienne des habitants, condamnés à d’énormes détours pour éviter ces nouvelles impasses, mais donnant à quelques scripteurs sauvages d’autres motifs d’expression.

Tout début février 2012, dans un stade de football de Port Saïd, 70 supporters de club cairote d’El-Ahly étaient lynchés à mort sous l’œil bienveillant de la police. Et au lendemain de ce massacre, la place Tahrir de s’enflammer à nouveau. D’autant que ces défunts «hooligans» étaient connus des forces de l’ordre pour leur participation active aux émeutes du Printemps égyptien. Du coup, puisque ça s’enflammait de plus belle au centre ville, trois nouveaux murs furent dressés en toute hâte pour contenir ce regain de colère.

Et si ces infranchissables obstacles semblaient parvenir à sécuriser la zone sensible des immeubles officiels – et à enfermer les assaillants dans un labyrinthe sans issue, pris au piège de cette souricière à grande échelle –, ils ont fini par faire partie d’un autre paysage. Celui d’une réappropriation fresquiste tous azimuts. Qu’on en juge sur pièces.

Pour marquer les esprits, le 9 mars dernier, après deux mois de guerilla en trompe l’œil – recouvrant partout les fausses perspectives de la démocratie militarisée par d’autres lignes de fuite –, les jeunes activistes de l’aérosol ont appelé à converger place Tarhir à l’occasion d’une No Walls protest. Un petit air de carnaval, totalement passé sous silence par les journalistes francophones, et vaguement relayé par quelques TV anglo-saxones.

Motus et bouche cousue médiatiques, histoire de ne pas semer partout la mauvaise graine.

Reste que, face à cette mutine stratégie picturale, outre les effaceurs d’encre officiels, de jeunes partisans du régime en place, les «badr battalions», cherchent à contre-taguer, biffer, souiller les inscriptions et peintures sacrilèges, accusant leurs auteurs d’être des mécréants et des «agents à la solde de l’étranger». Il existe d’ailleurs des vidéo de propagande de ces mercenaires, payés ou pas, pour faire ce sale boulot. L’une d’entre elles montre deux membres de la Badr Team 1 à l’action, portant pour mieux brouiller les pistes des masques des anonymous, mêlant imagerie iconoclaste et  propagande pour la la junte militaire à un point de confusion sidérant. Ça vaut le coup d’œil, c’est ici.

Sinon, pour s’en mettre plein les mirettes, avec d’autres peintures from Cairo, c’est sur la banque d’images du photographe Mosa’ab Elshamy ou sur le billet du 24 mars du blog suzeeninthecity.

Post-scriptum de décembre 2012:
Depuis novembre 2011, les élans émancipateurs et volte-face contre-révolutionnaires font rage, et tant de victimes que les façades des immeubles ne cessent de rappeler leur innombrable mémoire par fresques, pochoirs et graffiti. Un an plus tard, les grèves contagieuses, les réoccupations de la place Tahrir et d’autres émeutes sporadiques n’auront pas empêché la nouvelle alliance entre Frères Musulmans et jeunes loups de la Nomenklatura miliaire, sous la houlette fantoche de Mohamed Morsi. Quant au dernier référundum en trompe l’œil, malgré une abstention massive, il laisse planer la menace d’une guerre civile larvée. On ne s’étonnera pas que les blocs de bétons obstruant de nombreuses artères du centre-ville du Caire soient plus que jamais debouts. Et l’enjeu d’une bataille symbolique acharnée.

Il y a douze mois à peine, chacun tentait de lire entre les calligraphies écarlates du mot LIBERTÉ, l’espoir d’un écroulement prochain, ou du moins d’une faille dans ce système de cloisonnement généralisé.

Aujourd’hui, sur un autre mur demeuré en place, on y rit… de plus en plus jaune, comme ce récent smiley géant l’atteste, peint début novembre 2012.

Un mois plus tard, à l’approche de l’an 2013, de part et d’autre, l’espoir  et la peur se font toujours face.

Post-scriptum du 1er mai 2013 :
Parmi les nouvelles fresques recouvrant les barrages de pierre qui obstruent encore aujourd’hui certaines artères centrales du Caire, deux au moins portent sur le harcèlement sexuel que les femmes ont eu à subir lors de chaque rassemblement public et sur leur détermination à occuper toute leur place (à Tahrir et ailleurs) dans le mouvement social en cours.



24 mars 2012
[Arts muraux & street art—
Le pochoir dans tous ses états,
quelques arrêts sur image…]

Il y a plus plus de quarante ans, les bombes aérosols ont fait irruption en plein air, démultipliant l’inscription murale, politique ou poétique, puis le Graff multicolore & le tag à la sauvette des blazes territoriaux. Parallèlement, dès la fin des des années 70, la vieille technique du pochoir a connu un renouveau underground, dont les pionniers parisiens se nommaient Blek-le-rat (le dandy rebelle) et MissTic (la détourneuse épicurienne de formule, hélas tombée dans la publicité mercenaire), dans la lignée de la provoc picturale du groupe Bazooka décalquant photos et polaroïds à grands traits géométriques. Cet art de l’impression négative n’a pas cessé de faire des émules, de l’agitation textuelle au rébus minimaliste en passant par toutes sortes de d’imageries ombreuses. Mais la gentrification des centre-villes continue son travail de sape, faisant partout place nette.

Et aujourd’hui, dans le paysage parisien, face à la surenchère technologique des effaceurs d’encre municipaux, le pochoir cède plutôt du terrain face au diktat du nettoyage par le vide. Même si la quasi totalité des photos ci-dessous, prises au gré de mes vadrouilles en scooter, portent témoignage de ces silhouettes éphémères avant leur imminente disparition.

Pour voir le diaporama complet,
on ira lorgner dans ce coin-là.



22 mars 2012
[Lectures en partage —
Extraits d'un livre en cours,
Pseudo-dico, idiot & logique.]

Parmi d’autres chantiers d’écriture en cours d’élaboration sur ce site, il y a ce petit opuscule : Pseudo Dico, idiot & logique, entamé en juin 2009 et qui s’épaissit peu à peu, sans souci d’aucune finitude.
Dans une brève préface, j’ai essayé de revenir sur le «pourquoi du comment» de ce projet :

«Repérer un mot dans le babil quotidien de la langue vibrante, s’en saisir parce qu’on est saisi soi-même, mis en doute ou à mal, et puis l’épingler hors contexte dans un petit carnet qui tienne compagnie dans la poche revolver du pantalon, herbier verbeux ou pense-bête idéal, on verra bien. Et avec ces mots qui attendent en rangs d’oignons leur définition, s’improviser lexicographe amateur, sans aucun secours livresque, juste en puisant parmi quelques décennies de blabla en stock dans ma chambre d’échos : phrases d’emprunt glanés au dehors et sous-titres gardés pour soi.
Seul défi minimal, commenter chaque mot par association d’idées, esprit de conflagration, étymologie intuitive, amalgame accidentel, contresens inopiné, déduction analogique, méprise significative, sinon par défaut mineur ou faute d’étourderie. Et surtout, lâcher la bride, perdre contrôle, laisser sortir les bouts d’énoncé à l’oreille, faire confiance aux courts-circuits intérieurs, aux paradoxes venus d’ailleurs. Projet impur et simple, trivial et mégalo. D’où son sous-titre – idiot & logique – qui me revient de loin, l’éternel adolescent jamais lassé de singer les sapiences de l’homo academicus, avec force grimaces et effets de manches. […]
Bien sûr, j’aurais pu faire le tri au départ, chasser la blague facile, neutraliser le calembour dérisoire, ne garder que le meilleur du début à la fin. M’empêcher de faire tout à la fois le singe savant et l’analphabète de foire. Mais quand on vide son sac de vocabulaire, il vous passe de drôles de couacs par les méninges, et c’est souvent d’assez mauvais goût, entre autres foutaises et débilités. J’aurais pu me cacher derrière mon petit doigt d’auteur, mais l’idiotie a sa logique implacable.»

Pour que chacun se fasse une idée du patchwork en question,
quelques morceaux choisis, presque au hasard.

ANGE-GARDIEN : auto-maton.

BAVURE POLICIÈRE : triviale poursuite qui ne laisse, sur le carreau, que des questions sans réponse.

COBAYE : animal trop humain pour n’en avoir pas fait l’expérience.

DILEMME : casse-tête langagier franco-français; à l’oral, on alterne fautivement le m et le n, à l’écrit on redouble bêtement les deux m.

ÉDITEUR : agent de texture (voir Additif & Excipient).

FACE-BOOK : affichage sériel d’amitiés si peu particulières (voir Look-émissaire & Anthropométrie).

GARDE-FOU : antidote aux passions tristes; abus dangereux, risques de psychorigidité morale; s’administre de préférence avec quelques restes d’insouciance et de joyeuses déraisons de vivre (voir Plein pouvoir & Peur du vide).

HALOUF HALAL : contre-indication alimentaire, kif-kif «Cochon Casher» (voir Oxymore & Carnivore).

INSOUMIS : comme son non l’indique.

JALOUSIE : fenêtre sur autrui (voir Ni vu & Ni connu).

KAKOU : jongleur à deux balles.

LAPSUS : prête-nom d’un chat sans aiguille ou d’une anguille sous cloche ou d’une moelle sur la langue, bref de plusieurs maux d’un seul esprit.

MALENTENDANT : bien gentiment sourd (voir Tête de litote & Euphonémisme).

NONSENSUS : lieu si commun qu’il n’a pas lieu d’être.

OUI-OUI : justicier précoce, désespérément tautologique (voir Sissi vs Dada).

PAPARAZZI : alliés objectifs du non-événement.

QUARANTAINE : psycho. maritime, sas d’isolement sanitaire avant la cinquantaine.

RÉCIDIVORCE : polygamie en différé (voir Don Juan & Don d’ubiquité).

SURPOPULATION CARCÉRALE : un coin, c’est tout.

TEIGNE : petite bête, et méchante.

USAGER DES TRANSPORTS : pigeon et voyageur (Cf. De l’intersegmentation des clientèles et des bénéfices induits pour tous en moyenne dans la limite des places disponibles et chacun sous certaines conditions – voir astérisque en bas de page, bro- chure SNCF, épuisé).

VACANCE : au sing., plénitude d’un congé sans solde ni destination (voir Non-être & Avoir été).

W.-C. : fosse d’aisance où dévider en toute discrétion son witæ curriculum.

ZÈBRE : premier code-barre à l’état naturel (voir Design & Biométrie).

Pour ceux désireux de feuilleter l’ouvrage ou de le lire in extenso, c’est ici.
Pour les autres projets de textes courts & en cours, c’est .



19 mars 2012
[Texticules et icôneries — Couple témoin & cœur de cible.]

Premier amour glosé à fleur de peau.



19 mars 2012
[Texticules et icôneries — Profil exponenciel.]

Évanescence d’une idée fixe.



16 mars 2012
[Allergie à l’air du temps
«Théorie de la vitre brisée » et vandalisme légal,
à propos d’une expulsion en pleine trêve hivernale,
par les hommes de mains de la mairie de Montreuil.]

En 1982, deux criminalistes étasuniens, James Q. Wilson et George Kelling, suggèrent d’établir un lien direct entre les plus infimes «public disorder» et les courbes de la criminalité. Leur hypothèse statistique s’intitule doctement «Broken Window Theory». En substance, un seul carreau cassé dans un immeuble (et laissé en l’état) constituerait le «signal» d’une impunité aux «déviants» et «asociaux» pour livrer le quartier entier à la dévastation, selon un instinct mimétique qui, hors la sanction imédiate, pousse tout un chacun à suivre le mauvais exemple, selon ce principe d’extension/contagion trop humain : «qui vole un œuf, vole un bœuf». D’où, selon ces experts , la nécessité de remonter à la racine des comportements «subdelinquants» en traitant pénalement la plus infime «incivility». Cette soi-disant théorie, diffusée par le Manhattan Institute au cours des années 1980-90, sera l’étendard médiatique de William Bratton, ex-reponsable de la sécurité du métro new-yorkais, promu chef de la police municipale, en 1994, par l’ex-procureur devenu Maire de la ville, Rudolph Giuliani. À cette occasion, plusieurs mots d’ordre mnémotechniques font leur apparition: «Tolerance zero» et «No incivility». S’inspirant au pied de la lettre de la Broken Window Theory, la chasse aux écarts de conduite est ouverte : abus de boisson, grossièreté verbale, graffiti sur la voie publique… Cette nouvelle politique de répression préventive (et vice versa), prend aussitôt la forme d’un «nettoyage» (clean up) des sans-logis (homeless) du centre de Manhattan, aux seuls motifs qu’ils arborent des vêtements sales, qu’ils se couchent sur les bancs au lieu de s’y asseoir et que leurs actes de mendicité importunent les honnêtes gens, bref qu’à bien des égards leur inconduite notoire enfreint les principes du bon goût et de la civilité. Sous prétexte de respect des bonnes manières, la traque au faciès des clandestins donnera aussi lieu à des bavures homicides de triste mémoire. Qu’on saisisse bien l’enjeu de ce dogme behabioriste : il s’agit de démontrer, selon la thèse établie par W. G. Skogan dans Disorder and Decline, que les variables socio-économiques (le taux de pauvreté dans un quartier, entre autres) ne sont pas des facteurs essentiels dans les phénomènes de délinquance de survie, mais que les incivilités ont une logique de croissance bêtement grégaire, par banalisation et contagion (même s’il est ici sous-entendu que les banlieusards & lumpen-assistés ont un esprit plus «moutonnier » que les autres).
Quelques colloques internationaux plus tard, et la notion d’«incivility» s’exporte en Grande Bretagne, sous l’impulsion de conseillers néo-travaillistes de Tony Blair. En 1998, une loi ultra-sécuritaire sur les «crime and disorder» est votée, dont ce dernier défend ainsi le contenu : «Il est important de dire que nous ne tolérerons plus les infractions mineures. Oui, il est juste d’être intolérant envers les sans-abri dans la rue.» Étape suivante, ce sera bientôt le tour de la gauche française, via les chasseur de « sauvageons » Chevènement, via Julien Dray  ou Manuel Valls et leur «compère « ciminologue » Alain Bauer (rallié à Sarkozy par la suite), via les Cahiers de la sécurité intérieure initiés par Pierre Joxe, ou via le pourfendeuse d’incivilité Ségolène Royal, de reprendre à leur compte cette théorie dite « de la vitre brisée », véritable cheval de Troie néo-conservateur censé réduire à néant toutes les «sociologies de l’excuse», selon le mea culpa du candidat malheureux Lionel Jospin regrettant d’avoir été trop longtemps «naïf» sur les questions de la sécurité.
Pour quitter ces sphères idéologiques des sciences humaines et revenir à un cas d’espèce bien réel, prenons une commune du nord-est de Paris, Montreuil en l’occurrence, où les graffiti, dépôts d’ordure sur le trottoir, marchés sauvages de biffins, campements illégaux de Rroms, maisons squattées et tant d’autres incivilités abondent, donnant ainsi le pire exemple. On pourrait objecter qu’à la racine ça vient surtout des spéculateurs privés et des sociétés immoblières qui préfèrent ne jamais rien réhabiliter ni ravaler les façades ni louer à bas prix ces locaux vacants, et qui profitent d’une sorte de jachère spéculative, en attendant que la «pierre travaille toute seule», hors sol, selon l’inflation abstraite des lois du marché, pour revendre ces «dents creuses» et terrains vagues sans risque de loyers impayés, laissant dans des taudis ou à la rue, des milliers d’habitants peu argentés ou n’ayant que des revenus précaires. On aurait envie d’affirmer que c’est bien là l’incivilité première, la «mère de tous les vices» pour reprendre l’expression du préjugé moral qui sous-tend la «Broken Window Theory» – et même le «boss des vices» pour causer français moderne. Il arrive aussi à Domonique Voynet, la Maire du coin, d’entonner ce discours dans la presse ou à la radio, vitupérant les charognards spéculatifs qui obligent près de 6000 candidats aux HLM à rester sur des listes d’attente. C’est pas moi, c’est elle qui fait le lien. Et pourtant, au-delà de telles déclarations de principe, il y a un envers du décor. Au quotidien, la municipalité a de pires ennemis que les méchants vautours de l’immobilier, ce sont les «squatteurs», surtout s’ils manifestent collectivement leur façon de lutter en acte contre le cynisme des marchands de biens et autres propriétaires de locaux voués à se renchérir à vide. D’ailleurs ce ne sont pas de vrais mal logés qui repeuplent ces squats – en l’occurrence de jeunes précaires, intermittents de l’emploi (déclaré ou non), chômeurs partiels, qui cohabitent dans leur maisons occupés avec des familles de sans pap’, des déboutés du droit d’asile, des Rroms… –, non, aux yeux de Dominique Voynet, ce sont des «politiques», entendez des anarchistes qui feraient mieux «d’aller emménager à Neuilly».
Ainsi le mardi 31 janvier 2012, vers 18h30, des agents municipaux du service de la tranquillité publique ont procédé à l’évacuation d’un immeuble occupé au 98, rue de Vincennes (dans l’ancien hôtel de la Tourelle). Trois personnes ont été jetés dehors au mépris de la légalité (puisque nous étions en pleine trêve hivernale, et que d’ailleurs il gelait à pierre fendre). Des employés municipaux, qui faute de pouvoir de police et en l’absence d’une décision judiciaire, n’avaient aucun droit à procéder à cette expulsion sauvage.

À la tête de ce commando, un certain Hochard qui, non content de diriger le service dit de la «tranquillité publique», coordonne la brigade de nuit de l’ASVP (Agence pour la Surveillance de la Voie Publique) en recourant au besoin à des vigiles privés.

Cet homme de main n’en est pas à son coup d’essai, il est le bras armé de la Mairie pour évacuer les gêneurs de toutes sortes, bref, faire la sale besogne quand nécessaire, comme l’avait souligné à maintes reprises Bruno Saunier, conseiller municipal non inscrit et ancien maire-adjoint sur son blog, Chroniques montreuilloises, récemment fermé après diverses pressions locales.
Et ce soir-là, on avait jugé en haut-lieu qu’il y avait urgence à faire déguerpir les femmes et enfants qui habitaient depuis dix jours dans cet ancien hôtel laissé à l’abandon depuis près de quatorze ans et préempté par la Mairie justement.

Alors, en chien de garde obéissant (lui casqué contrairement aux autres en uniforme ASVP), il a œuvré comme il sait faire. Après avoir défoncé la porte, il a fracassé les fenêtres à coups de pied-de-biche. Car c’est cela qui prime, dans le modus operandi anti-squatteur, briser les carreaux, puis défoncer les plancher, désosser les tuyauteries, pour rendre le lieu durablement inhabitable. Selon les consignes de ce vandalisme légal, le impératif c’est le bris des vitres, pas en theory, en pratique… mercenaire. Et peu importe si les occupants avaient commencé à tout remettre en l’état, puisque ce sont eux les facteurs offciels de l’incivilité galopante. Dès le lendemain, l’immeuble rendue à sa vacuité première. Défense de la propriété privée, et illustrations ci-dessous.

Sur les circonstances de ce coup de force illégal, on se fera une idée en allant voir le vidéo-tract ici ou .

On pourrait citer de nombreux cas de la même espèce : le 22 septembre 2011, au 234 rue de Rosny, expulsion avec vandalime aggravé par les forces de police (le propriétaire, une agence multinationale, ayant été sommé par un courrier de la mairie de demander l’expulsion comme cela est raconté par le menu ici même) ; le 25 juillet 2011, au 74 rue Jacques Caillot, tentative d’expulsion par une vingtaine de gros bras payés par le propriétaire sous l’œil bienveillant de la police (avec vidéo et petit historique de l’affaire ici même). Sans oublier que pour d’autres lieux vidés manu militari, comme le 84 avenue du Président Wilson en 2008, tout est resté au point mort, encore inhabité à ce jour; de même La Clinique , de la place du Marché, démolie pendant l’été en 2009 et toujours en friche depuis, après labourage du sol de manière à empêcher les velléités romanichelles d’un campement de fortune. On verra ci-dessous, l’avant et l’après, puisque le développement durable des «herbes folles» est préférable la moindre tentative de relogement précaire.

Alors pour toutes ces raisons et d’autres énumérées ci-dessous, on pourra manifester notre désir d’avoir des endroits pour habiter le monde, samedi 17 mars 2012, à 13 heures aux métro Alexandre Dumas.
À tous ceux qui vivent à 5 dans un 20m²
À tous ceux qui se sont déjà fait couper l’électricité
À tous ceux qui doivent choisir entre bouffer et payer leur loyer,
À tous ceux qui ont déjà fait des faux dossiers pour avoir un appartement,
À tous ceux qui se sont déjà ou vont se faire expulser,
À tous ceux qui en ont marre de claquer leurs salaires pour un petit appart’ humide,
À tous ceux qui ont de plus en plus de mal à payer leur loyer,
À tous ceux qui trouvent que tout ça c’est pas normal,
À tous ceux qui trouvent que le chacun pour soi c’est tout le monde dans la merde !

Et s’il fallait, en guise d’épilogue, chercher dans un fait-divers le mot de la fin, ce serait celui-ci selon le modèle des dépêches AFP détournées par Christian Colombani : «Allez vous faire foutre», insultent avec le printemps les parterres de jonquilles fraîchement écloses que douze malfrats, condamnés à des travaux d’intérêt général, avaient artistiquement plantés, l’an dernier, pour égayer les rues de Rotherdam, dans le Yorkshire.
À moins que ce graffiti glané il y a peu sur les marches de la station de métro Croix-de-Chavaux ne convienne aussi : URBANISTES, POLICIERS de L’ESPACE
Et tant quà remonter le fil du temps, on se rappellera que l’édification d’une «Maison du Peuple », pendant l’été 1970, à Villeneuve-la-Garenne, à l’initiative d’étudiants de Beaux-Arts et de sympatisants de Vive La Révolution, s’était accompagnée d’une inscription qui met à bas toute la Broken Window theory: ICI LES CASSEURS CONSTRUISENT

À propos des usages politiques du concept d’incivilité, j’avais écrit il y a quelques années un article «Autopsie d’un faux ami» dans le recueil La Fabrique de la haine, on en trouvra copie ici même.



12 mars 2012
[Allergie à l’air du temps
Carrefour & Resto du Cœur,
un coup de pub duplicitaire.]

Samedi dernier, Porte de Montreuil, l’hypermarché du coin cueille dès l’entrée le chaland avec un panneau plutôt flashy, parce qu’aujourd’hui c’est pas de la petite promo ordinaire, c’est une opération de collecte nationale pour les Restos du Cœur sponsorisée par Carrefour & Danone – avec trois fois le mot « don » en grosses lettres et les trois logos ensemble à l’affiche, sans oublier l’accroche explicative : «parce que s’engager»… tout court, mais ça dit bien ce que ça veut dire.

Ça fait un bail qu’à l’entrée des grandes & moyennes surfaces le Secours Populaire, les Restos du Cœur ou tel Rotary club distribuent des prospectus pour inviter le client à rajouter deux trois produits de première nécessité à ses courses. Un appel scotché sur la porte vitrée du magasin, deux trois tables prêtées par le gérant ainsi qu’une poignée de cartons pour trier les achats récoltés. En sortie de caisse, le consommateur est comme saisi à la source (d’un vague scrupule ou d’un élan de générosité). Le truc n’est pas nouveau, les premiers concernés font la manche près des distributeurs de billets, souvent ça agace, dérange, perturbe, mais, à l’usage, paraît que ça gagne mieux. Ici même ficelle, mais à plus grande échelle lucrative.
D’accord, chacun selon ses moyens, on peut préférer donner à une Soupe populaire (pour le côté redistributif) ou à n’importe quel mec dans la dèche qui croise votre chemin (pour éviter les intermédiaires bureaucratiques). Quant à ceux qui ont de quoi filer leur obole mais se refusent à jamais rien débourser – sous prétexte que c’est du ressort de la puissance publique ou que les mendigots sont pas les plus à plaindre –, ils ont beau se cacher derrière leur petit doigt, ça sent le « chacun sa merde » à plein nez. Pour sûr, les bonnes œuvres de charité du XIXe siècle sont de retour, mais critiquer la dilution de la question sociale au profit de sa régulation caritative (adoucir les effets faute de s’attaquer aux causes) n’empêche pas de contribuer un minimum à cette forme, même insatisfaisante,  de partage au quotidien. Surtout quand ce sont  les mêmes qui vantent le bienfaits du Mécénat privé et stigmatisent les «ravages» de l’Assistanat public. Pourtant, on peut s’inquiéter du recours au seul bénévolat pour cautériser les jambes de bois de la misère sans moquer pour autant les «belles âmes» qui filent un coup de main pendant leurs jours de congés ou leurs années de retraite ou leur temps libre de jeunes précaires.
Le pragmatisme humanitaire a beau véhiculer un paquet d’illusions, il ne fait que combler l’espace politique laissé en friche par trente années de cynisme gestionnaire (de gauche et de droite), sinon remplacer d’anciens rapports de force conflictuels par un idéalisme autolimité, bridé, désenchanté, comme si, désormais, il fallait à tout prix chercher un compromis entre esprit de révolte et résignation au moins pire, trouver un rapport de médiation consensuel face aux injustices du monde. Alors, attention à ne pas se tromper de cible quand on aborde ces mutations du militantisme. Ni mépris ni arrogance. Sauf que ce matin-là, une fois passés les portiques anti-vol de l’hypermarché, ça fleurissait entre les travées, d’autres panneaux à propos de la « bonne action » du jour.

En gros, pour quatre lots de yaourt achetés (de marques affiliées à Danone), Carrefour s’engageait à payer en retour l’équivalent d’un repas à l’association partenaire (soit très exactement 1 euro, mais ça, on avait omis de nous le préciser). Sans avoir les données chiffrées concernant le prix de revient et de revente de ces produits lactés, on imagine que, sur cette coup-là, ça risquait de réduire la marge du magasin à un peu moins de zéro. Bel effort apparent, mais tout relatif, d’autant que par haut-parleur, des jingles répétitifs nous conviaient à remplir nos caddies de viandes ou poissons en conserves, petits pots pour bébé et autres produits d’hygiène en sus de nos emplettes pour « offrir un repas aux plus démunis ». Et là, tout bénef pour l’hypermarché qui, en contrepartie, nous apprenait qu’en France métropolitaine, avec sa marque associée Danone, elle mettrait à la disposition des 60 000 bénévoles des Restos du Cœur près de 3000 « salariés volontaires » (un peu moins cependant que le record 2011, avec 4 400 candidats parmi son petit personnel). Aucun supplément d’information sur les conditions réelles de ce volontariat (sous pression des petits chefs de l’arrière-boutique ou contractualisé en « congé sans solde » comme c’est le cas chez Casino) et donc ni payé ni même défrayé par l’employeur mettant pourtant cette contribution massive à son actif.
Bref, à l’usage du client, un seul mot d’ordre : Dépensez plus pour donner plus ! Et aux caissières et autres manutentionnaires de la boîte, un message subliminal : Arrêtez de faire grève pour réclamer le strict respect du salaire minimum ou la comptabilisation des temps de pause (comme l’année dernière), parce que, franchement, il y a plus pauvres que vous !

En repartant, juste un détour pour aller déposer quelques victuailles à la borne des Restos du Cœur et l’occasion d’entamer un dialogue avec le bénévole de permanence (secondé par aucun « volontaire » du magasin en l’occurrence). Face à mes réticences devant le côté récupérateur de ce partenariat publicitaire, le jovial retraité qui me fait face opine un peu et puis hausse les épaules : «C’est sûr que Carrefour en profite, mais bon, pour nous c’est bien aussi, vu que là on avait plus rien en stock. Du coup tout le monde y trouve son compte, c’est gagnant-gagnant !» L’expression fétiche des élections de 2007, «gagnant-gagnant» (chère à Nicolas Sarkozy & Ségolène Royal), a fini par entrer dans les mœurs. Et le principe même d’un activisme désintéressé par adopter le mot d’ordre de la marchandisation commerciale. Et voilà que pris d’un scrupule, l’homme aux cheveux poivre et sel rajoute, comme pour s’ôter d’un doute : « Attention, Carrefour, pendant tout l’hiver, ils nous donnent aussi des tonnes de bouffe à l’œil ! » J’hésite à polémiquer, et puis non. Allez, salut, et bonne chance pour la suite.
De retour chez moi, j’essaye de recouper l’info sur le Net. Ça a l’air vrai : il y a deux ans, Carrefour a fourgué gratos près de 14 000 tonnes de denrées (tous produits confondus) aux 2 000 centres des Restos du Cœur. Plus globalement, selon des statistiques officielles, chaque année, les dons en provenance des hypermarchés représentent presque un tiers de l’approvisionnement des banques alimentaires (24 750 tonnes sur un total 88 400 tonnes en 2009). Pour se faire une idée plus claire des proportions, les palettes de nourriture invendues par la grande distribution avoisineraient le million et demi de tonnes par an. Les produits offerts ne sont donc qu’une maigre partie de ce gâchis incommensurable. Et tant qu’à jeter à la benne la plupart du stock ayant atteint sa Date Limite de Consommation (DLC), Carrefour, comme la plupart de ses confrères, préfère retirer des rayons certaines denrées deux ou trois jours avant expiration et les céder au circuit caritatif. Ça lui coûte le remballage et l’acheminement, ça lui évite les frais de mise en déchetterie spéciale, le manque à gagner ne doit pas aller chercher très loin. Là encore, générosité au rabais. Aussitôt remboursée en capital symbolique, grâce à ce partenariat du troisième type : promo-compassionnel.
Surtout qu’en glanant ces précisions via Google, je finis par tomber sur l’autre versant de ce charity bizness, sous la forme d’un appel aux forces vives de la blogosphère : « Nous comptons également sur votre mobilisation à vous, blogueurs, pour soutenir les Restos du Cœur. Ainsi, pour chaque billet publié sur les Restos du Cœur, Danone et Carrefour s’engagent à offrir 10 Repas aux Restos du Cœur. L’an dernier, grâce à vos actions sur vos Blogs, ou sur Facebook et Twitter ce sont 16 675 repas qui ont été offerts aux bénéficiaires des Restos. »

Faites le calcul, à raison d’1 euro par repas, Carrefour et Danone sont arrivés à se payer deux jours durant une campagne de promo numérique, relayés par des milliers d’internautes, pour moins de vingt mille euros. Relooking de façade low-cost et gros effet à un prix franchement imbattable. Sans ce prétexte humanitaire affiché, une telle campagne de «marketing virale» aurait coûté dix ou vingt fois plus. Mais là, grande cause, petit budget. Sans compter que, du côté de l’éthique sociale, l’hypermarché en question a beaucoup à se faire pardonner : temps partiel forcé, pause-pipi décomptée, salaire en dessous du minimum légal, harcèlement moral. Alors la caution des Restos de feu-Coluche, ça fait coup double : le cœur et l’argent du cœur. Et face à un cas si particulier de publicité mensongère, on manque d’adjectif pour qualifier ce nouveau genre de stratégie, alors excusez le néologisme, mais puisque Carrefour le vaut bien : « duplicitaire ».

En manière d’épilogue, on repensera à un certain Kader, âgé de 59 ans, employé depuis 8 ans dans un Monoprix de Marseille, qui a été mis à pied à titre conservatoire le 7 juillet 2011 par le gérant de l’enseigne pour avoir récupéré dans la benne à ordure du magasin six melons et deux salades.
Menacé de licenciement, puis lavé de tout soupçon, il incarne à la fois un working-poor parmi tant d’autres susceptible de se pointer au Resto du Cœur pour boucler ses fins de mois, et la figure plus clandestine du « glaneur » de fin de marché que les grandes surfaces justement cherchent à éloigner de leur réserve d’invendus, en mettant sous clef les bennes à ordures et contrôlant chaque déstockage de ces denrées encore comestibles mais sacrifiées d’office. Faire consommer à flux tendus, et puis consumer les restes, c’est la logique mortifère de Carrefour et de son sponsoring philantropique. Et face à ce gâchis structurel, on entrevoit une autre réaction possible : récupérer ses droits, plutôt que se faire récupérer par on ne sait quel logo humanitaire. Mais pour interagir, se solidariser en acte, il faut aussi avoir décloisonné dans sa tête certains stéréotypes, et les oppositions trompeuses entre la marginal débrouillard et l’honnête salarié. Et de ce point de vue, la meilleure façon de prendre le double discours de Carrefour au pied de la lettre, c’est sans doute d’aller y glaner à plusieurs, au pays merveilleux de l’hyperabondance, et tant qu’à faire, direct dans les rayons plutôt qu’à la poubelle, pour reprendre ses droits collectifs à la source, «autoréduction», ça s’appelle. Et depuis quelques années, quelques collectifs de chômeurs & de précaires ont commencé à prendre la bouffe sur le tas et à sortir par la grande porte, comme ici ou . Même si la police est souvent là pour veiller au tri des futurs déchets, soit tout bêtement humains, soit provisoirement valorisables dans la limite des dates de fraîcheur.



10 mars 2012
[Les stickers auto-produits d'archyves.net
Nouvelle salve de collages urbains
de la série «Adages Adhésifs».]

Avec l’ami graphiste & plasticien Philippe Bretelle, on a conçu une vingtaine d’autocollants, de dix centimètres sur quinze, en noir sur blanc… et réciproquement. Avec juste trois quatre cinq mots maximum dessus, un petit bout de phrase sans début ni fin.

Ces «Adages Adhésifs», comme autant de cadavres exquis typographiques, ne prennent sens qu’in situ, en plein air (de rien), au moindre recoin de la rue, n’importe où mais pas n’importe comment, pour que ça colle vraiment entre brève de style et fragment de réalité. Histoire d’en foutre partout où ça nous plaît, d’inventer de petites légendes à la vie quotidienne, de la sous-titrer pour de faux, de lui trouver des raccourcis scotchants et de délimiter par-ci par-là des zones de polysémie clandestine, des lapsus visuels, bref, très littéralement des lieux-dits.
Pour suivre à la trace la dissémination urbaine de ces stickers, on avait déjà donné un échantillon de photos ici et .
Quant au diaporama complet, c’est ici même.
Et ci-dessous un petit florilège de ces messages subliminaux immortalisés sur le vif.

PS : Quiconque voudrait se faire envoyer tel ou tel spécimen n’a qu’à le demander [y.contact@archyves.net] dans la faible limite des stocks disponibles.



8 mars 2012
[Texticules et icôneries — Vues de l'esprit.]

Chacun sa part du septième ciel.



6 mars 2012
[Mémoires du présent, flashback contre flashball
à l’occasion du procès d’un flasballeur policier à Nantes
déclaration commune de quelques « cibles » vivantes
& retour sur un précédent : Richard Deshayes (1971).]

Chronologie d’une série noire, hélas non-exhaustive.
Le 27 novembre 2007, Pierre, un lycéen de 17 ans, perd un œil suite à un tir de flashball lors d’une manifestation devant le rectorat de Nantes.
Le 19 mars 2009, Joan, un étudiant de 25 ans, est grièvement blessé à l’oeil par un tir de flash-ball au cours d’une autoreduction collective dans un supermarché, à Toulouse,  dans le cadre du mouvement contre la loi LRU 2.
Le 8 juillet 2009, Joachim, cinéaste documentariste, est mutilé à l’œil d’un coup de gomme-cogne alors qu’il manifestait au lendemain de l’expulsion d’un squat à Montreuil.
Le 14 octobre 2010, Geoffrey, un lycéen de Montreuil, est atteint en pleine tête par une balle en caoutchouc alors qu’il participait au blocus du lycée Jean Jaurès dans le cadre du mouvement d’opposition à la contre-réforme des retraites.

Les quatre «cible » de ces violences policières seront solidairement présentes au procès du policier ayant tiré sur Pierre, qui a lieu ce  6 et 7 mars 2012 au TGI de Nantes, procès délibérément tardif mais qui pourrait faire jurisprudence et ainsi faire réfléchir (à deux fois) les « fous de la gachette » qui abondent chez les CRS et les cow-boys de la BAC.
En préambule aux débats judiciaires, Pierre, Joan et Joachim ont souhaité diffuser cette lettre ouvertement commune :

Ce qui nous relie

«Ce qui nous relie, c’est d’avoir perdu l’usage d’un œil suite à un tir de flashball. Pierre lors de l’occupation du rectorat de Nantes pendant le mouvement contre la loi LRU qui met en place la destruction de l’enseignement public. Joan, l’année suivante à Toulouse, au cours du même mouvement, lors d’une autoréduction pour dénoncer la précarité étudiante. Joachim lors d’une manifestation contre l’expulsion d’un squat à Montreuil.
Ce qui nous relie, c’est notre volonté d’être solidaires face à la violence de la police.
Ce qui nous relie, c’est d’affirmer qu’il ne s’agissait pas de bavures. La police nous a ostensiblement visés à la tête.
En ce qui concerne Pierre, le policier se situait à une dizaine de mètres. Il était armé d’un flashball LBD 40, d’une grande précision. Pierre était statique. Le policier ne pouvait manquer sa cible. En ce qui concerne Joan, le policier a tiré sur lui alors que l’action était terminée et que les étudiants-grévistes s’éloignaient pour rejoindre la manifestation interprofessionnelle. En ce qui concerne Joachim, les policiers ont tiré une dizaine de fois. Quatre manifestants ont été touchés au-dessus de l’épaule, à la nuque, au front, à la clavicule et à l’œil. Chaque tir aurait pu mutiler. Dans les trois cas, il y avait une volonté très claire, au plus haut niveau, de faire mal, d’en mutiler un pour terroriser tous les autres.
Ce qui nous relie, c’est de vouloir dire qu’il ne s’agit pas de cas isolés. Cela est arrivé à beaucoup d’autres. On ne compte plus les personnes mutilées ou tuées par la police.
Ce qui nous relie, c’est l’arme avec laquelle nous avons été frappés : un flashball. Comment qualifier cette arme, maintenant très répandue dans la police, qu’elle use comme on use d’une matraque ? Une arme qui terrorise. Une arme avec laquelle la police a de nouveau le droit de tirer sur la population. Une arme avec laquelle elle tire à toute occasion : 2787 tirs de flashball pour l’année 2011. Une arme qui dit : « Rentrez chez vous et n’en sortez plus ».
Ce qui nous relie, c’est de vouloir rattacher la violence dont nous avons été la cible, à la violence quotidienne de la police : le harcèlement de certains quartiers, la traque des sans-papiers, les expulsions des gens de leurs logements, les délires anti-terroristes à l’encontre de nos amis, la criminalisation de tous ceux qui sortent du rang.
Ce qui nous relie, c’est d’avoir voulu, coûte que coûte, ne pas céder à la peur, retourner dans la rue, lutter.»

A ce même propos, on trouvera plus amples informations sur le site de la Coordinations des Intermittents & Précaires. On trouvera aussi entretien croisé de Pierre et Joachim sur Médiapart ici, ainsi que mon témoignage sur l’intervention policière devant le lycée Jean Jaurès, la matin du 14 octobre 2010, là. Et d’autres documents sur le « ciblage » de Joachim en juillet 2009, déjà archyvés  ici et .

Face à ces éborgnés en série, on pourrait gloser sur le non-respect balistique des distances et des angles de tir ou sur l’usage disproportionné de la force publique. On pourrait analyser la surenchère technologique des outils répressifs (flashball, taser et même drone) dont les appellations euphémistiques (« armes non-létales ») peinent à masquer les effets secondairement mutilants ou homicides. On pourrait souligner le recours systématique aux Brigades Anti-Criminalité pour encadrer, intimider, disperser toutes les formes d’expressions, protestations et auto-organisations collectives. Mais point trop d’illusion, c’est ça le monopole étatique de la violence légitime. En démocratie, pas de carotte, sans bâton, ni matraque, ni tonfa, ni flashball, etc. Et en période de Crise à Durée Indéterminée, s’en fout des bavures et autres DCD. D’où notre légitime défiance envers les ruses et coutumes des ces « bandes armées », fussent-elles assermentées, qui quadrillent les territoires de relégations urbaines.

A Montreuil, on a aussi vu fleurir des affiches appelant à «désarmer la police». Programme minimum qui nous renvoie 40 ans en arrière, début mars 1971, quand le quinzomadaire TOUT proposait déjà de leur renvoyer la balle, aux flics, sous ce mot d’ordre désarmant de simplicité : «Surveillons la police!»

Quelques semaines pluts tôt, le 9 février, lors du manifestation non-autorisée du Secours Rouge, place Clichy, un certain Richard Deshayes, membre du groupe VLR, et co-fondateur du Front de Libération de la Jeunesse, s’était pris un tir tendu de «lance-patate» [fusil propulseur de grenades lacrymogènes] en plein visage. Lui aussi allait y perdre un œil.

Le photographe militant Gérard Aimé était là pour témoigner.

Le portrait de Richard n’allait pas tarder à recouvrir tout Paris.

Les manifestations de protestation se succéderaient bientôt, exigeant, en vain, la « dissolution des brigades spéciales d’intervention ».
Et la phrase fétiche de Richard de recouvrir à la bombe les murs:
Nous ne sommes pas contre les vieux,
nous sommes contre ce qui les a fait vieillir!
Avec une guitare et un fusil, en lieu et place de la faucille et du marteau.

Et à la une du numéro suivant de Tout, un éditorial anonyme et collectif, décliné en vers libre, qui, loin de toute martyrologie, nous parlent plus que jamais d’aujourd’hui.

«Quatorze blessés dans une manifestation,
Ça s’est déjà vu : la police cogne,
Nous aussi.
Mais un camarade de 20 ans
A été défiguré à vie par des
Professionnels du maintien
De l’ordre, viandeurs diplômés
Entraînés et excités pour ce
Genre d’opérations
Richard Deshayes a reçu en plein visage
Une grenade tirée à bout portant, Claudine est
Blessée grièvement à la
Gorge,de la même façon.
Et d’autre encore.
Viser, tirer, tuer.
Il faut le vouloir pour
Le faire.
Il a perdu un œil,
C’était organisé ;
Les brigades spéciales,
Ça sait où ça va :
Plusieurs heures
D’entraînement par jour
Avec quoi en tête :
Réprimer, briser, casser ; étouffer
Tenir, contenir, maintenir l’Ordre
Et qui en tête : l’émeutier
le hors-la-loi, l’extrèmiste-des-deux-bords […]
Ça aussi, il faut le vouloir
Pour le faire.
Il faut prévoir, oser, décider, préparer.
La création d’une « force spéciale »
De police est une prévision
Une prévision à long terme
Des mois d’études, d’enquêtes et
D’entraînement, un matériel adapté
A des formes de luttes particulières et nouvelles ,
La bourgeoisie française voir son avenir
En sombre.
Elle a raison. […]
A aucune époque de son histoire
Le capitalisme n’a eu autant de mal
A légitimer son existence ;
tout ce qu’il a construit réclame
Un aboutissement en dehors
De ses propres limites.
Il ne peut réprimer l’espoir d’une autre société
Au nom d’un  présent :
Qui l’appelle partout.
Alors le provisoire s’installe,
L’exaspération devient quotidienne.
On ne sait plus où est l’Ordre
La société bloquée de 71 ne peut même pas
Faire les réformes
Qui lui permettraient de
Légitimer la répression
«En attendant mieux».
La seule assurance qu’on se donne,
C’est un solide rempart répressif
Qui croîtra chaque année.
Qu’ils y croient, ces chiens !
En matière de planification,
C’est la seule chose
Qu’ils peuvent garantir.
Par la même occasion, ils montrent
Qu’ils prévoient le développement
D’une contestation encore plus violence,
Ils ont encore raison.
Cette force
Encore dispersée, disparate,
Se poursuit à la fois de l’irruption stérile
Des turfistes en colère de Vincennes
Et des assemblées ouvrières comme
Celle de cette semaine à Renault-Flins,
Des 14 000 suicides par an
Comme d’une délinquance
Qu’on ne peut plus contenir
Dans le développement du porno
Comme dans celui du MLF.
Elle peut se chercher longtemps
Une identité dans une critique radicale
Peu cohérente ou formuler des projets
A partir d’aspirations et de rêves
Encore marginaux.
Elle ne peut pas se tromper.
Ils le savent.
C’est contre cette force
Que des milliers d’énergies sont désormais
Organisées pour détruire
Tout ce qui surgit de résistant
De créateur, de généreux.
En prévision d’assassinats nécessaires
Au maintien de l’Ordre.
Il faut les espionner
Les étudier, les saper,
Les attaquer, les ruiner.
Tout le monde s’y mettra chacun à sa façon.
Nous gagnerons un pouvoir sur nos vies
en abattant le pouvoir de mort.
SURVEILLEZ LA POLICE! »

A propos de Richard Deshayes et de journal Tout, c’est ici ou .

Post-scriptum du 3 avril 2012 :
Le jugement concernant le jeune éborgné nantais Pierre a été rendu, confirmant les demandes du procureur : relaxe pour le tireur à vue de lycéen. Ecartant l’hypothèse indéfendable d’une légitime défense policière, le tribunal a invoqué la stricte obéissance à l’ordre donné, rien «d’illégal» dans l’acte de l’exécutant en uniforme. (Ceci dit en passant, et sans vouloir faire des analogies douteuses, il s’agit là d’une argumentation similaire à celle employée par les «criminels de bureau» pour ne pas répondre de leurs actes pendant l’Occupation). Quant au non-respect des distances réglementaires et des parties du corps à éviter, c’est juste un défaut de formation qui ne peut lui être imputé. Double faute de sa hiérarchie, donc, mais comme il n’était pas prévu lors de ce procès de faire comparaître les chefs de l’inculpé, la boucle est bouclée. Circulez, y’a plus rien à voir.
Sauf que Pierre n’a pas l’intention de se laisser décourager, et recours administratif il y aura, devant la cour européenne des droits de l’homme si nécessaire. Pour que la police arrête de dégommer à plein tube encore et encore. Pour se tenir au courant, via le «groupe du 27 novembre» c’est ici.
Et si ces démarches ne suffisent pas, il y aura si l’on ose dire d’autres séances de «rattrapage», lors des futurs procès concernant deux autres «cibles» vivantes,  Joachim et Geoffrey. À suivre de très près, à Montreuil et ailleurs.

Post-scriptum du 12 février 2015 :
Parce que ce que les politiques sécuritaires sont plus que jamais d’actualité, après la mort de Rémy Fraisse et le libre-armement des Polices Municipales, nos voix discordantes doivent se faire entendre à la Marche contre les violences policières le amedi 14 février à 14h30 départ du lycée Jean Jaurès [au début de la rue Dombasle à Montreuil – M° Mairie de Montreuil].
En prévision, deux affichettes bricolées par mes soins…



4 mars 2012
[Texticules et icôneries — Very Little Nemo.]

Tâter du pied le peu de réalité.



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