@ffinités

30 mai 2012
[Printemps Erable au Québec (suite sans fin) —
«Ce qui se cache derrière l’endettement étudiant :
l’avenir à crédit, précarité forcée & hara-kiri»,
une lettre ouverte de l'écrivain Hélène Frédérick.
Alors qu'au Québec une Loi Spéciale restreint le doit de grève et de manifestation, que les arrestations musclées (avec ou sans suites judiciaires) se chiffrent désormais par milliers, que le mouvement s'étend à d'autres parts de la société (malgré l'arrière-garde des bureaucraties syndicales), et que la rue rivalise d'imagination, nous reproduisons ci-dessous la lettre ouverte d'une écrivain née au Québec, ex-étudiante à crédit de et auteur aux éditions Verticales d’un premier roman, La Poupée de Kokoschka. Ce texte témoigne à la première personne du singulier & du pluriel d'une question cruciale, l'endettement généralisé des étudiants dans une économie du savoir massifiée, et en cela il nous force réfléchir à cette question politico-existentielle, la dette, qui, sur divers continents, et sous des formes parfois non-dites, est au cœur des politiques d'austérité actuelles et de leur mouvement de contestation, en Grèce, au Magrheb, au Chili, au Canada francophone
ou ici même, aux portes des Pôle-Emploi.
Ce qui se cache derrière l’endettement étudiant :
l’avenir à crédit, précarité forcée & hara-kiri
«Un important conflit fait rage au Québec, qui a pour origine une hausse de 75 % des frais de scolarité universitaire. On connaît par cœur le discours justifiant ce type de mesure, aux Amériques, en zone euro ou ailleurs: c’est la crise, l’heure est à l’austérité, plus tard, plus tard, la remise en question de notre modèle économique, car le temps presse, la dette des États maintient plusieurs pays au bord du gouffre, on suit à en perdre haleine les aléas du moral des marchés, plus insondable mais, probablement, aussi fragile que le moral des ménages. On a demandé aux États d’opérer le sauvetage des banques, et de ce fait, encore une fois on privatise les gains, on nationalise les pertes. Les budgets adoptés sous la contrainte d’autres États craintifs de voir l’économie sombrer, invoquant le principe de responsabilité, commandent aux citoyens de faire leur «juste part», de se serrer la ceinture, d’en faire un peu plus. Ainsi, période d’austérité oblige, en mars 2011, sous l’autorité d’un gouvernement soupçonné de corruption reconduit de justesse, le ministère des Finances du Québec déposait son budget : afin de régler la délicate question du financement universitaire, celui-ci prévoyait de hausser les frais de scolarité de 325$ par an pendant cinq ans, à partir de l’automne 2012.
À quelques mois de l’entrée en vigueur de ces mesures visant à renflouer les caisses universitaires, dit-on, sans pénaliser ceux qu’on appelle les contribuables, déjà trop sollicités en ces périodes de coupes budgétaires, voilà qu’une bonne partie de la jeunesse québécoise a refusé de payer une part qui ne lui paraît pas si juste. La majorité des étudiants ont voté en faveur d’une grève qui depuis plus de 100 jours paralyse le système d’éducation collégial et universitaire et monopolise l’espace public voué au débat, espace qu’on avait sans doute depuis trop longtemps laissé vacant.
Lorsqu’après 82 jours de grève, le gouvernement de Jean Charest a finalement accepté d’entamer un dialogue avec les leaders des associations étudiantes qu’il avait jusque-là choisi d’ignorer, il a présenté comme un important compromis la proposition suivante : pour que l’éducation demeure accessible à tous, nous allons élargir le régime de prêts aux étudiants issus de la classe moyenne, ce régime qui jusqu’ici était réservé aux classes moins aisées. Pour le formuler plus clairement, aux associations étudiantes qui, pour débattre et chercher des solutions, demandaient simplement un moratoire, Jean Charest a répondu : élargissons l’endettement. Naturellement, la proposition a été rejetée, et ce faux compromis a eu pour effet de renforcer le mouvement contre la hausse, symbolisé par le carré rouge.
On pourrait s’étendre à l’infini sur le discours qu’on a vu émerger de la droite québécoise et de ses ramifications dans les médias, les arguments de responsabilité invoqués, les demandes d’injonction visant à neutraliser le vote étudiant et à forcer le retour en classe sans tenir compte de la position des professeurs appuyant massivement les étudiants, la brutalité policière et les centaines d’arrestations abusives au nom d’un retour à la paix sociale, la loi 78 adoptée le 18 mai dernier, dite loi spéciale, visant à restreindre le droit de manifester et affaiblir le pouvoir des associations étudiantes, etc.
Ne l’oublions pas, en usant de tous ces stratagèmes, le gouvernement en place, en défenseur d’un système néolibéral déjà en perdition veut nous faire avaler principalement une chose : l’idée d’un endettement des jeunes considéré comme une juste contribution en cette période d’austérité pré-programmée. En des mots plus crus, quelque part au sommet, là où politique et économie sont depuis trop longtemps confondus, on tente de nous faire croire que les étudiants (ou plus largement les citoyens) ne sont rien d’autre qu’une colonne de chiffres dont on attend un rendement. Et c’est cette vision marchande de l’éducation, voire de tout un système, voire de l’humain, que les jeunes québécois questionnent et rejettent aujourd’hui, et depuis plus de 100 jours, avec tous ceux qui les appuient et qui, encore hier soir, faisaient résonner leurs casseroles sur les trottoirs.
Je suis née en 1976 dans un petit village de Montérégie — qu’on me pardonne cette parenthèse personnelle qui servira, je l’espère, à illustrer mon propos. Ma génération a goûté au régime de prêts étudiants et s’en est trouvée très affaiblie. Au Québec et au Canada, il est permis de faire faillite pour avoir trop joué à la loterie, mais la loi [*] interdit la faillite pour avoir trop longtemps étudié. J’ai terminé, ou plutôt j’ai cessé mes études en 1999 avec une dette de 19 000 dollars et une dépression en bonne partie causée par cette précarité. Ayant échelonné le remboursement de mon prêt sur vingt ans (mon salaire ne m’aura pas permis d’assurer ma survie autrement qu’en y allant de paiements de 180 dollars par mois), j’aurai au final, en 2019, remboursé à mon institution financière la rondelette somme de 39 000 dollars. Je vous laisse le soin de déterminer qui est le gagnant de ce système à colonne de chiffres que l’État défend aujourd’hui, au Québec, à coups de matraque et de loi spéciale, adoptée à la sauvette afin de calmer ce qu’ils appellent un caprice d’enfant-roi.
J’ai souvenir d’avoir perdu le goût des études et de la vie dans le contexte de l’endettement. J’ai souvenir d’avoir consulté un psychologue en milieu universitaire, gracieusement offert, et de l’avoir entendu dire : mon but mademoiselle est de vous rendre fonctionnelle à l’université. J’ai souvenir d’avoir cessé pendant quelques années de croire au modèle universitaire en regard de ces conditions. J’ai souvenir d’avoir envié ces habitants de pays où l’éducation est réellement accessible à tous et ne vous sera pas imposée en boulet au pied pendant douze ou vingt ans. J’ai souvenir d’avoir souscrit à une assurance-vie à la demande de mon père, assurance qui lui éviterait de contracter ma dette s’il me prenait l’envie trop forte de mourir. Car les pauvres gens ont de ces préoccupations prosaïques : mon père survivant à peine de son métier d’artisan, ma dette l’aurait certainement acculé à la faillite. Enfin, contrairement à ceux qui n’auront d’autre choix que d’y laisser leur peau en bons sacrifiés de l’austérité, c’est heureux et c’est une chance : j’ai souvenir d’avoir choisi de me faire autodidacte plutôt qu’hara-kiri.
Les défenseurs de la hausse des frais de scolarité au Québec, inspirés par les membres du gouvernement en place, utilisent souvent cet argument qui nous égare et évacue un débat pourtant plus que nécessaire : le Québec est la province canadienne, et l’endroit en Amérique du Nord où les frais universitaires demeurent les moins élevés. Étrangement, on met plus d’énergie à asséner ce simple fait qu’à nous expliquer pourquoi il faudrait perdre cet avantage et ériger en modèles ces contrées où le fossé entre riches et pauvres est encore plus profond que chez nous.
Car en tentant d’éveiller notre sens de la responsabilité (celle de la fameuse juste part), il est une chose primordiale qu’on veut nous faire oublier. Endetter une population, qui plus est la jeunesse, c’est la bâillonner, c’est lui enlever la voix et lui enlever le goût de la connaissance. Endetter la jeunesse, c’est lui faire perdre la mesure de ses capacités à vivre et à s’exprimer, c’est produire des milliers de femmes et d’hommes inaptes à devenir et à contester car trop occupés à rembourser. En plus d’alourdir le fardeau des jeunes, par l’endettement, le gouvernement actuel cherche à réduire toute une population au silence, tout comme les régimes d’austérité cherchent actuellement à nous faire payer à coups de suicide au travail les excès d’une poignée d’hommes occupés à construire une tour d’ivoire qui restera pour nous tous à jamais hors d’atteinte. En ces jours de retour aux négociations entre gouvernement et associations étudiantes, espérons que, ici comme ailleurs, le vent de la contestation sera plus fort que le bâillon. Merci à vous étudiants de nous réveiller et de nous redonner une voix !»
En simple complément à la lettre ouverte de Hélène Frédérick, on trouvera des outils conceptuels pour réfléchir à la notion de «dette infini » à l’œuvre dans les restructurations capitalistiques actuelles, et sur la prise en étau des populations et des individus par deux discours faussement contradictoires, l’un de «responsabilisation», l’autre de «culpabilisation».
Un extrait éclairant ci-dessous. Et pour l’analyse in extenso, c’est sur le site de la Coordination des Intermittents & Précaires, ici même.
«Revenons à présent à Nietzsche, pour qui « le rapport social le plus ancien et le plus primitif qui soit entre personnes » est le rapport entre créancier et débiteur. C’est dans ce rapport que « pour la première fois, la personne affronte la personne [c’est là que] la personne se mesure avec la personne pour la première fois ». Dans La Généalogie de la morale, Friedrich Nietzsche affirme que la possibilité d’extraire de l’ «homme-fauve» un «homme civilisé», c’est-à-dire un homme «prévisible, régulier, calculable», passe par la production d’un homme capable de promettre. La tâche d’une communauté ou d’une société est d’abord d’élever un homme à même de « se porter garant de soi », de façon qu’il puisse s’acquitter de la dette envers ses différents créanciers (la communauté, les ancêtres ou la divinité). Pour honorer la promesse de rembourser la dette qu’il a contractée avec son créancier, il faut fabriquer, à cet « oubli incarné qu’est l’homme », une mémoire, une conscience, une intériorité qui le rende à la fois coupable et responsable de ce à quoi il s’est engagé. La dette implique ce que Nietzsche appelle un « travail sur soi, une torture de soi », un « travail de l’homme sur lui-même ». L’implication de la subjectivité dans l’économie néolibérale, la fabrication du «capital humain» s’expliquent précisément par l’économie de la dette.
Le capitalisme contemporain, d’une part, encourage les gouvernés à s’endetter (aux États- Unis, où l’épargne est négative, on contracte tous genres de crédits à la consommation, pour acheter une maison, pour poursuivre ses études, etc.) en ôtant à l’endettement en général toute charge culpabilisante ; d’autre part, il culpabilise individuellement les citoyens en les rendant responsables des déficits publics (de la Sécurité sociale, de l’Assurance-maladie, de l’Assurance-chômage, etc.), qu’ils sont invités à combler en sacrifiant leurs droits sociaux. Cette incitation à contracter des crédits et cette obligation de faire des sacrifices pour réduire le déficit des dépenses sociales ne sont pas contradictoires, puisqu’il s’agit d’installer les gouvernés dans un système de dette infinie : on n’en a jamais fini avec la dette dans le capitalisme financier, tout simplement parce qu’elle n’est pas remboursable.
La dette infinie n’est pas d’abord un dispositif économique, mais une technique sécuritaire pour réduire les risques des comportements dangereux des gouvernés. En dressant les gouvernés à « promettre » (à honorer leur crédit), le capitalisme « dispose à l’avance de l’avenir », puisque les obligations de la dette permettent de prévoir, de calculer, de mesurer, d’établir des équivalences entre les comportements actuels et les comportements à venir. Ce sont les effets de pouvoir de la dette sur la subjectivité (culpabilité et responsabilité) qui permettent au capitalisme de jeter un pont entre le présent et le futur.
Dans la logique néolibérale, les allocations que le chômeur ou le bénéficiaires de RSA reçoivent ne sont pas tant des droits que des dettes. Les allocations chômage ne sont pas un droit acquis par les cotisations, mais une dette qui doit être remboursée avec intérêts. La conscience de cette transformation lente, mais qui progresse depuis les années1980, commence à émerger chez les usagers de Pôle emploi. (…)»
Pour celles & ceusses plus amplement intéressés, on se procurera le dernier essai de Maurizio Lazzarato, La fabrique de l’homme endetté, aux éditions Amsterdam.
En attendant, un petit résumé ci-dessous.
«Selon la logique «folle» du néolibéralisme – qui prétend substituer le crédit aux salaires et aux droits sociaux, avec les effets désastreux que la crise des subprimes a illustrés de façon dramatique –, nous devenons toujours davantage les débiteurs de l’État, des assurances privées et, plus généralement, des entreprises, et nous sommes incités et contraints, pour honorer nos engagements, à devenir les «entrepreneurs» de nos vies, de notre «capital humain» ; c’est ainsi tout notre horizon matériel, mental et affectif qui se trouve reconfiguré et bouleversé. (…) Comment échapper à la condition néolibérale de l’homme endetté? Si l’on suit Maurizio Lazzarato dans ses analyses, selon lesquelles la dette est avant tout un instrument de contrôle politique et l’expression de rapports de pouvoir, force est de reconnaître qu’il n’y pas d’issues simplement techniques, économiques ou financières. Il nous faut remettre en question radicalement le rapport social fondamental qui structure le capitalisme : le système de la dette.»
Et pour se détendre les méninges, un florilège d’actions plus ou moins récentes, en direct du Québec.
Retour sur la manif ironique des «étudiants super-riches» en vidéo, ici.
Quelques dessins satiriques de haute volée, qu’on doit à Clément de Gaulejac, étudiant au doctorat en arts à l’UQAM, c’est là.
Des manifs en direct, malgré le décalage horaire sur CUTV, la télévision communautaire de l’Université Concordia, à mater quand ça nous chante.
Et même une reconstitution des manifs en modèles réduits pour les éternels bambins. Peluches et jouets contestataires, en libre accès.
Quant aux tentatives de fraternisation ironique de la mascotte Anarchopanda, le 16 mai dernier, ça vaut le coup d’œil.
Sans oublier les défilés bruitistes, tous les soirs, à partir de 20heures et de n’importe où, dans la tradition des endettés argentins après la faillite étatique de 2004. Topez-là.
Ni le récapitulatif chronologique de l’inventivité visuelle et sonore du Printemps Erable ici même.
Et, pour finir, le relais français du mouvement québécois, dans ce coin-là.
24 mai 2012
[Souviens-moi (suite sans fin).]
De ne pas oublier qu’à Hiroshima l’écrivain Hara Tamiki, irradié de la première heure le 6 août 1945, s’est aussitôt mis à consigner dans un carnet chaque arbre aux feuilles rougies, chaque âme errante défigurée, chaque cadavre dérivant au fil de l’eau, carnet largement cité dans Fleurs d’été paru deux ans avant son suicide en 1951, mais dont les pages manuscrites, si souvent exposées aux photographes et cameraman depuis, lors de reportages commémoratifs, se sont peu à peu effacées, la plupart des caractères ayant fondus au blanc sous l’effet des sunlights.
De ne pas oublier que si j’ai fini par racheter Mars de Fritz Zorn avant-hier, c’est que l’inconnue qui m’avait emprunté ce livre, une étudiante Kabyle «sans prénom ni tabou ni frontière», au lendemain du rêve éveillé de notre rencontre à la terrasse d’un café, il y a une trentaine d’années, ne m’a jamais redonné signe de vie.
De ne pas oublier ce vigile du Collège de France qui, depuis le début du printemps 1984, était chargé de prévenir ceux qui se présentaient chaque mercredi matin au cours de Michel Foucault «ben que désolé mais le professeur est toujours grippé», et l’ultime haussement d’épaule du même vigile, la veille de l’annonce officielle de la mort du philosophe, évoquant une fois encore sa «grosse grippe», sans que j’aie pu alors deviner s’il bluffait de son propre chef ou si on lui avait soufflé ce diagnostic opportuniste.
De ne pas oublier que mon camarade de classe Liu Ngai pouvait croquer à pleines dents plusieurs piments rouges d’affilée tandis que les larmes lui montaient aux yeux dès la première bouchée d’un hot-dog enduit de moutarde extra-forte, et que le même Liu raffolait des fameux «œufs de mille ans» que sa mère avait laissé pourrir trois mois sous leur coquille tandis que la moindre trace de moisissure dans le roquefort le dégoûtait d’avance.
De ne pas oublier que, issu d’une famille arménienne de rescapés du génocide, ayant quitté leur port d’attache ottoman via la Syrie puis rejoint Lyon au début des années 30, le premier fils fut baptisé d’un prénom traditionnel plutôt rare, Vartan, mais que, par la faute de l’employée d’état-civil, la troisième lettre ayant sautée lors de sa transcription officielle, ce «r» manquant ne lui porterait pas chance – mal parti ce Vatan, décédé accidentellement peu après sa majorité légale, d’après sa petite-nièce qui n’aura jamais connu de lui que ce malentendu initial.
De ne pas oublier que le mot traçabilité, apparu en pleine crise sanitaire de la «vache folle», quelques années avant l’an 2000, a d’abord figuré sur des affichettes à l’entrée des fast-foods, pour certifier auprès de la clientèle l’origine franco-française de la bidoche hachée des burgers, avant d’englober par extension sémantique le suivi des délits, dépenses et déplacements de la viande d’espèce humaine.
De ne pas oublier cette jeune fille manouche qui, délaissant sa mère occupée à faire la tournée des poubelles pour y dénicher quelques rebuts de métal à apporter au ferrailleur d’à côté, s’était arrêtée devant un panneau d’affichage électoral, avant de repasser au feutre jaune fluo les lèvres de la candidate écologiste Eva Joly, puis de remplir les lettrages blancs du slogan de campagne du Front de Gauche, mais qui, faute de temps, sa mère l’ayant déjà rappelée à l’ordre, n’avait pu colorier que le NEZ de PRENEZ et le VOIR de POUVOIR.
[La série des Souviens-moi ayant fait son
chemin par extraits sur ce Pense-bête,
on en retrouvera la somme remaniée et
augmentée dans un volume à paraître
aux éditions de l'Olivier en mars 2014.]
Rendez-vous ici même.
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[Machine à cacher – Intérim – Confort précaire –
Fils de pub – Auto-shop – Image trafiquée…]
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[Insulte littéraire – Art de l’outrage – néo-Zazous –
Polémique télécommandée – Humoristes officiels…]
[Sponsors originels – Autoproduction –
Spiritual partners – Insignes de vie…]
Rendez-vous ici-même.
[Il Manifesto – Homme-burger – Matchs funèbres –
Culte de la croissance – Mentalités d’assistés…]
[Louis-Ferdinand Céline – Fictions du politique –
Servitude volontaire – Système d’hostilités…]
Rendez-vous ici ou là ou ailleurs.
[7 juin 68 – Groupe de paroles – Happening –
Théâtre d’un événement – Psychodrame…]
[Pity Pride – Syndrome compassionnel – Duplicitaire –
Contre-mendicité – Carrefour & Resto du coeur…]
[Points d’intersection – Des hauts & des débats –
Bartleby – Défaut de mémoire – Faiblesse oblige…]
Rendez-vous ici même.
[Photo-montage – Perspectivisme –
Petites différences – Planche-contact…]
[Verbe collectif – Voix discordantes – Manifs sauvages –
Paroles dissensuelles – Cadavres exquis – Off record...]
[Art plastique – Libertin rural – Chimères objectales –
Symboles dépareillés – Coq à l’âne – Gai savoir…]
Rendez-vous ici même.
[Cuisine littéraire – Accommoder les restes –
Doute goûteux – Ersatz – Physique amusante…]
Rendez-vous ici même.
[Vrai Art Nouveau – Sabotage, perruque, fraude –
Libé (1977-79) – Refus du travail – Autonomie…]
[Sexe & Graffiti – Ernest Ernest –
Secrets d’alcôve – Prose d’urinoir...]
Rendez-vous ici même.
[Antépénultième – subliminal –
Interdit aux moins de 18 ans…]
Rendez-vous ici même.
[Robert Doisneau – Musée du Louvre –
Enfant sans collier – Mouton noir…]
Rendez-vous ici même.
[François Wastiaux – Festival d’Avignon –
Valsez-Cassis Cie – Mise en scène & abîme…]
14 mai 2012
[Antidote au pessimisme ambiant —
À propos du Printemps Erable au Québec,
un mouvement pan-américain de refus
de l’endettement scolaire obligatoire.]
On se souvient que c’est dans le berceau du néo-libéralisme thatchérien, en Angleterre, qu’un vaste mouvement étudiant avait contesté les coupes budgétaires dans le domaine de l’éducation qui se traduiraient là aussi par un renchérissement des droits d’inscription et donc un endettement massif de l’immense majorité des candidats à la fac et autant de boulots précaires sous-payés pour joindre les deux bouts. Un tel clash social ne s’était pas vu outre-Manche depuis des décennies.
Sur le continent américain, la contestation radicale de l’endettement forcé des candidats à l’Université a commencé au Chili par une grève étudiante de cinq mois entamée en mai 2011. Dans ce pays où justement, depuis l’arrivée des Chicago boys de la contre-révolution libérale dans les valises du Pinochet, l’enseignement supérieur avait été totalement privatisée. Face à des manifestations monstres de dizaines de milliers de jeunes scolarisés & précaires, deux ministres ont dû démissionner. Et le troisième, Harald Beyer, croyant calmer le jeu (de dupe), en annonçant la création d’une agence publique qui remplacerait les multinationales bancaires pour assigner les prêts et bourses aux étudiants, vient de relancer la contestation. Pour preuve, plus de cent mille jeunes manifestants dans les rues de Santiago le 25 avril dernier.
Aujourd’hui c’est dans la province francophone du Canada que ça prend une ampleur inégalée: trois mois de grève, deux cent mille personnes dans les rues de Montreal le 22 mars, et aucun essoufflement ni enlisement à l’horizon. Bien au contraire, des initiatives qui s’inspirent du mouvement Occupy étasunien, qui essaiment hors les facs, qui se réapprorie la rue & la pensée critique, tous azimuts. En écho aux pionniers du Printemps Arabe, ils ont appellé ça Printemps Erable, avec cet adage en guise de sous-titre: «Ils pourront couper les feuilles, ils n’arrêteront pas le printemps.»
Pour déjouer les négociations en trompe-l’œil, le mouvement a choisi de multiplier les initiatives, au-delà de la normalité routinière: des marches de nuit au cri de «Fuck la trève, vive la grève!» qui, déclarées illégales à partir de 22 heures, ont donné lieu à un début de répression musclée. D’autant que la police locale a déjà pas mal de bavures à se reprocher. Et que depuis une décennie, le Collectif Opposé à la Brutalité Policière (COBP), organise un cortège rituel le 15 mars pour protester contre la violence étatique et ses cow-boys en uniforme.
Certains, pour participer à ce courant d’incivilité festive, ont pris le parti de la franche dérision., en organisant un pseudo-défilé des «étudiants super-riches du Québec», le 1er avril.
D’autres, du mouvement BixiPoésie, on préféré coller des stickers pirates sur le garde-boue des vélos municipaux, en lieu et place des slogans publicitaires récemment alloués à des sponsors privés.
D’autres encore ont préféré, en ce début mai, manifester en très petite tenue, pour mettre à nu l’hypocrisie morale de leur dépouilleurs même. Extrait de la «ma-nue-festation» en vidéo ici même.
Des multiples façons de faire collectif hors des sentiers battus, on se fera une idée en compulsant cette banque d’images Quelques notes, nothing pretentious, abondante et attentive aux moindres détails. Parmi les photos en libre-partage, ces trois-là.
Pas d’angélisme non plus, la contagion subversive du mouvement finissant par inquiéter les autorités, on a vu ressortir l’arsenal habituel des tentatives de division & intimidation des fauteurs de trouble… et la sempiternelle invitation au retour à la normale, de gré ou de force.
D’abord par la dénonciation systématique du syndicat le plus combatif (et le moins corporatiste), la CLASSE, dont l’extrémisme «irresponsable» a été souligné dans les news officiels. Pour juger sur pièce, on pourra écouter le discours d’un de ses porte-paroles, Gabriel Nadeau-Dubois, sur cette vidéo qui doit beaucoup, sur le fond et la forme, aux activistes de Occupy Wall Street.
Ensuite par la surenchère répressive et le pourrissement tactique, destinés à trier le bon grain de l’ivresse anarchisante, puis à stigmatiser les actes criminels des méchants Black bloc (un jet de fumigènes dans une station de métro présenté comme un «attentat»). Ainsi, le 4 mai, lors du rassemblement à Victoriaville, où se tenait le conseil général du Parti libéral actuellement au pouvoir, la foule, déterminée à encercler le bâtiment, a connu des charges et des gazages d’une rare violence. Le nombre de blessés, manif après manif, ne cesse de s’accroitre. Et l’obligation de reprendre les cours sous la «protection» des brigades anti-émeute devient monnaie courante. Plusieurs vidéos en témoignent, militante ou aux ordres, ici et là.
Pour goûter aux débats qui font rage là-bas, on pourra se reporter sur ces blogues la swompe et Poème Sale qui tentent de «jaser» sur l’immédiate actualité et la «fêlure» qui en émerge. On ira également lorgner du côté de la Force étudiante critique et de la revue numérique Fermaille.
On pourra aussi lire la mise au point des libertaires du Carré noir.
Mais on écoutera aussi très attentivement ce texte de Marie-Christine Lemieux-Couture, scandé en plein air par Katia Gagnon au parc Émilie-Gamelin, le 25 avril 2012, durant la manifestation «Ostie de grosse manif de soir». On en goûtera la ligne de tension poétique & politique, sous-titrée pour les peu-comprenants, ici même.
«Speak rich en Tabernaque [juron manifestant la colère]
Sur toutes les chaînes de radios comme celles de la TiVi
Speak rich say Quebec Inc
Parlez-nous du bien commun vendu au moins offrant
Des trous dans les poches de la nation
Pour que vos gaz de schiste perforent notre ignorance
Speculate on our future
Donnez-nous des choniqueurs de foutaises
Des bourreux de crânes de nuages pelletés
Des démagogues de la condescendance érigée en système
Pour nous faire avaler la pilule de votre mépris
Speak rich en Tabernaque
Ne tournez pas vos langues de bois sept fois dans votre bouche
Coupez à blanc nos arbres à profits
Fianancez les multinationales à même notre trésor public
Pendant que nous peinons sous le poids de notre «juste part»
Éduquez-nous à l’investissement et à la richesse
En nous endettant jusqu’à plus soif
Pour que vos intérêts nous plient l’échine
Speak rich en Tabernaque
As if we don’t know about how you lead a finacial crisis
Dites Fitch, Moody’s, Standard & Poor’s
Pour calmer notre tension du désespoir
Faites-nous croire que nous payons la dette de notre solidarité
Quand nous écopons des frais de 25 ans de libéralisme corrompu
Speak rich
Speak rich over our dead bodies
Because nous sommes 99% à creve de faim
Pour nourrir le Chonos du capitalisme sauvage
Speak it out loud
Because nous sommes lobotomisés par vos modèles de consommation
Nous comprenons des langages simples
Comme celui de la publicité
Nous comprenons des langages vides
Commes celui de vos discours politiques
Nous comprenons
Nous comprenons un peu trop
Speak rich en Tabernaque
Give us an American dream
Pour épancher nos plaies de capital humain…
Baïllonnez nos révoltes de votyre poivre démocratique
Supprimez notre honte sous la matraque des libertés individuelles
Étouffez-nous de vos droits lacrymogènes
Déformez notre cohésion sociale
Sous l’objectif propagandiste de vos mass media
Nous parlons peu
Mais nous n’oublions pas
Speak rich en Tabernaque
From Thatcher to Reagan
In Friedman or Von Hayek’s words
Bring usto the Washington Consensus
Enlight us with the New World Order
Nous sommes faits de désordre
Et votre norme et trop petite pour nous
Speak rich
Coupez les mùamelles de l’État
Excisez le peuple sous le bistouri des sintitutions financières
Il faut régler le pas des pauvres à coup d’inflation
Align us on your axis of evil
Nous sommes dociles dans la terreur
Pris de torpeur hivernale dans vos xénophobies quotidiennes
Mais si nous nous réveillons
Si nous nous réveillons
Nous savons soulever tous les printemps du monde
Speak rich
Tell us about your «cultural revolution»
Dites-nous combien vous êtes «socialement responsables»
Que notre lexique gauche se vide de son sens
Au bénéfice de vos soliloques sourds d’idéologie dominante
Condamnez notre culture de misère à votre dédain
Parce qu’elle ne cadre pas dans votre économie du Savoir
Parce que vous craignez que la force de notre «nous»
Renverse la faiblesse de votre «je»
Quand vous vous recroquevillez sur une «majorité silencieuse»
Pour mieux nier la rumeur dont la rue est otage
Quand nos cris résonnent sur les pavés
Pour faire entendre qu’une autre voie est possible
Speak rich en Tabernaque
Commencez-vous à comprendre
Que nous ne sommes pas seuls?»
Pour mieux saisir les références cachées de ces vers libres, on reviendra à la source d’un autre poème fondateur, Speak white, de Michèle Lalonde, créé en 1970 à l’occasion de de la première Nuit de la poésie à Montréal, qui a fait l’objet en 1980 d’un montage parallèle d’images contextuelles, à ne pas manquer, c’est juste là.
Et en guise de dédicace à tous les foutus endetteurs patentés, ces deux réponses lapidaires, brandies par quelques-uns des 99% planétaires, ces insolvables précaires et fiers de l’être…
Et en avance de trois jours sur le calendrier des festivités, l’affiche qui va tout bientôt recouvrir Montréal du même programme écarlate.
Post-scriptum du 15 mai:
Tandis que, à Montréal, quatre personnes sont toujours en détention provisoire, après dénonciation, pour jet de fumigènes dans une station de métro sous le chef d’inculpation ubuesque de «incitation à craindre un acte terroriste», une banderole de soutien a été déployée au cours de la manif de soutien du 14 mai, qui vaut pour là-bas, ici & ailleurs:
«L’État brutalise, les médias terrorisent, nous sommes tous fumigènes!»
Parmi les gardés à vue préventifs du jour, la mascotte des derniers cortèges, un prof de philo déguisé en «Anarchopanda», selon son pseudo-profil sur Fakebook. Qui contrevient ainsi au récent projet municipal d’interdire aux manifestants le port d’un masque «sans motif raisonnable». Et ci-dessous le contrevenant, en liberté… surveillée.
Quant aux piquets de grève brisés par les Robocops, au Collège Lionel-Groulx comme ci-dessous, ça se passe de commentaires…
Il y a plus d’une dizaine d’années, j’ai aperçu ce minuscule graffiti, frappé du sceau d’un tampon encreur, sur un mur de la rue Ramey, au pied de la Butte Montmartre.
Je n’en ai jamais repéré aucun autre depuis, de visu, à l’air libre. Bien sûr, j’ai suivi de près l’épopée industrieuse et foutraque du tampographeur Sardon, dont l’anti-mail art atteint des sommets de mauvais goût assumé.
J’ai plus récemment découvert les opuscules tamponnés de la main de Fabienne Yvert, dont ce petit dernier, d’un rouge intimiste et rageur, qui vient de sortir aux éditions La Ville brûle.
De mon côté, l’idée a fait son chemin, pour apporter ma modeste contribution à ce parent pauvre de l’inscription anonyme, mais pas sur papier couché, dehors, sur tous les supports susceptibles d’être tamponnés au vol. Même si, minimalisme oblige, il s’agit là d’encres murales aux limites de la visibilité, d’un modèle si réduit qu’ignorés par la plupart des passants et d’une technique d’impression si éphémère que vouée à disparaître à la première pluie. Signets insignifiants qui balisent le décor urbain sans tapage ni outrage spectaculaires, selon un genre de diableries qui préfère se nicher dans le détail justement. Face cachée du bombage extra-large.
À l’origine de cette série, une contrainte de départ et de menues variations: prendre deux proverbes distincts et en intervertir exprès une moitié de l’un avec l’autre à demi tronqué, à la façon d’un mot-valise mais avec deux bouts de phrases dans le même sac, en accolant chute et incipit à revers du bon sens commun, cul par-dessus tête. Et alors? Ça rime à quoi ce procédé? À soumettre la foutue sagesse populaire, et ses dictons, à leur propre contradict(i)on. Bref, faire faire fourcher la langue au cœur de ses réflexes conditionnés, démembres les formules toutes (sur-)faites, prêter vie à d’autres cadavres exquis. Et surtout faire mentir l’adage qui voudrait que les chiens ne fassent pas des chats en s’inventant un bestiaire chimérique, le chevauchement de quelques faux amis et même plus, si affinités maximales, une dialectique qui casse les briques.
Ci-dessous les huit premiers essais en rangs d’oignons sur la page…
et puis chaque coup de tampon en situation.
Pour revenir ici-même.
post-scriptum du 21 mai 12:
L’exception confirmant la règle, j’ai aperçu hier un joli coup de tampon face à la porte des toilettes d’un bar de la rue Madame, dans le dix-huitième arrondissement.
post-scriptum du 17 septembre 12:
Encore un coup de de tampon qui m’avait échappé, figurant dans l’incroyable archive visuelle du photographe Zerbi Hancok.
post-scriptum du 25 février 13:
En retournant fouiller dans le «photostream» de Zerbi Hancok sur flickr, cette découverte datant de l’été 2010, sur un mur de nord-est parisien.
Ainsi que, issue d’un autre site – Fragmentsdetags.net – cette curieuse série de notations express du paysage urbain, rue Gambetta, à Metz, remontant au début du même été 2010.
Post-scriptum, peu après le 1er avril 2013 :
Au détour d’une rue Bordelaise, dans le quartier Saint-Michel, rue Sauvageau très exactement, sur un poteau de stationnement, les traces encore lisibles de plusieurs coups de tampon bien arrondis à la manière d’oblitérations postales, mais sans autre date ni destination que ce laconique… minuit blanche.
Post-scriptum de fin janvier 2014 : :
Petite découverte en composant le digicode, avant d’aller bouffer chez des amis du centre-ville parisien, ce coup de tampon outrageur & très basiquement orthographié.
5 mai 2012
[Deuxième tour de piste —
La politique du moins pire…
sans illusion ni résignation.]
Choisir de ne pas s’abstenir…
même s’il est permis d’en douter.
Au moyen, très moyen, du suffrage
ne pouvoir s’exprimer qu’en creux,
par défaut, en détournant l’adage:
mauvaise fortune à contre-cœur.
Avant que les temps austères ne reviennent
donner envie de s’occuper de nous-mêmes…