@ffinités

30 juin 2012
[L’inchangé du présent, c’est maintenant —
Un lycéen aveugle soupçonné (à tort) de fraude sociale,
quand la chasse aux «assistés chroniques» bat son plein.]
Il aurait pu s’appeler Mactar, mais ses parents d’origine malienne ont préféré Mathieu, un saint mieux intégré au calendrier de leur terre d’accueil, sauf qu’à l’âge des premiers communiants, leur gamin a passé sa sixième année en soin intensif, à cause d’une maladie des nerfs, un cas de récession génétique très rare, qui lui a fait perdre la vue. C’est pour ça qu’il n’a pas été sectorisé dans la ZEP du coin, quelque part en Seine Saint-Denis, mais au siège parisien de L’Institut National des Jeunes Aveugles (INJA), entre petits « ninja » du même genre, pour apprendre à apprendre sans les yeux. Et tant pis si ça raccourcit l’horizon de ne fréquenter que ses semblables, une vingtaine de non-voyants claquemurés en rangs d’oignons, sans jamais aller se faire voir ailleurs, dans une classe d’ados «normaux», pas tous handicapés pareil ! Quant au projet de rejoindre la filière générale, à bientôt dix-sept ans et demi, ça arrivait un peu tard, mais ça lui faisait tellement envie, à Mathieu, de rentrer en Seconde dans un vrai bahut, pour raccrocher les wagons, avec ses lunettes noires et sa canne blanche. C’était un défi personnel, un risque à courir aussi, à grandes enjambées, même si au début il allait se prendre les pieds dans un sac poubelle, des cartables par terre, sinon un poteau en pleine gueule, ou se tromper de porte aux toilettes chez les filles.
À la rentrée de septembre 2010, le dossier de Mathieu est accepté. On l’a inscrit dans un lycée de son département, à moins de dix minutes de Rosny 2, l’épicentre commercial du 93, et du vaste monde qui s’ouvre désormais en son esprit. Mis devant le fait accompli, les profs ont accueilli le nouvel arrivant tant bien que mal, se sont adaptés à ses besoins spéciaux, sans formation ni aucune aide, avec les moyens du bord. Lui un peu paumé au départ, mais dès le trimestre suivant, on aurait dit qu’il avait toujours était là, comme poisson dans l’eau. Disons que la greffe a pris (à moins que ce ne soit la mayonnaise ou la colle à rustine ou un enduit bouche-trou, à chacun de rayer les métaphores inutiles). Et tou se passait si bien que ça se passerait presque de commentaire, sauf à l’étage administratif, dans le bureau de M’dame le Proviseur qui, sommée d’accepter Mathieu en surnombre, s’était vite débarrassé de la patate chaude auprès de l’équipe pédagogique. Mettez-vous à sa place, elle avait d’autres chats à fouetter, bref, rien à battre de cet recasé-là, juste un malvoyant plutôt mal venu, parmi tant d’autres mal polis, mal élevés, mal conçus, mal étreints, malappris, malotrus… dans un établissement lui-même si mal doté.
Pour fêter sa récente majorité et terminer en beauté le deuxième trimestre, le « déficient visuel » Mathieu a fini par recevoir une réponse de la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH). Sur le papier, c’est marqué ok, avec son nom & prénom noir sur blanc, bon pour versement de plusieurs fois mille euros. La forte somme financera l’achat d’un matériel informatique adapté (logiciels de vocalisation, plage tactile et imprimante braille…) Au lieu de garder ça pour lui, il en éprouve tant de fierté qu’il veut partager sa joie avec les profs et ses copains de récré. Mal lui en prend, la rumeur fait son chemin jusqu’aux oreilles de M’dame le Proviseur qui trouve qu’il n’y a pas de quoi se vanter, quand on profite depuis si longtemps de la charité publique, vu ce que ça coûte aux contribuables, quel toupet. D’autant qu’il en avait déjà un d’ordinateur avec dictaphone, plus très opérationnel, et alors ? À force de bonnes excuses, ça lui a surtout permis de tricher tranquille aux épreuves sur table, comme elle s’est laissé dire, mais bon, tant qu’on n’a rien prouvé en flagrant délit, impossible de sévir, sauf que maintenant qu’il a touché le gros lot, l’impuni ne se sent plus, la banane en permanence, content de lui, une sale mentalité d’assisté oui, et aucune pudeur quant il enlève ses verres fumés pour amuser la galerie, avec son blanc d’oeil et l’autre révulsé tous azimuts, sans parler de sa montre swatch au poignet, bizarre quand même, dès le premier jour, M’dame le Proviseur, ça lui avait mis la puce à l’oreille, et aussi cette peau de métis, café au lait très clair tandis que ses géniteurs officiels, eux, c’était pire que jus de réglisse, à se demander si on l’aurait pas vendu au plus offrant, le Mathieu, et puis adopté sous un prénom français, pour toucher les allocs, comme ça se pratique chez ces ethnies, au-delà du Sahara, ça ne date pas d’hier que les Arabes les ont maltraités, ces Noirs-là, même si chacun à bien dû y trouver son compte à l’époque, enfin ça les regarde, ils avaient qu’à pas supplier pour leur indépendance, dans la vie faut assumer.
N’empêche, y’a comme un vice de forme dans l’histoire du Mathieu, et nul n’empêchera M’dame le Proviseur de trouver ça louche. À se demander si ce môme bluffait pas depuis le début, soi-disant condamné à la nuit noire, mon œil!, du cinéma oui!, Ray Ban à gogo, Ray Charles and Co, juste des simagrées pour se faire plaindre et décocher le pactole à l’esbroufe, parce que dans l’idée des gens de cette espèce, la tare c’est comme une assurance-vie, et la cécité, vu les frais d’équipement, c’est carrément le jackpot, la rente la plus rentable, quinze mille euros cash, de quoi payer à crédit la BMW de ses fraudeurs adoptifs, le racket imparable, ni vu ni connu. Dans les couloirs du métro, les petits romanos sourds-muets, c’est que des amateurs à côté, les cul-de-jatte de Bombay aussi, avec leur fausses jambes de bois, on a beau dire qu’il savent pas évoluer, les Africains de chez nous, au niveau de l’arnaque ils ont beaucoup appris, c’est plus malin qu’avant, mais ça revient toujours au même : y’a bon subvention.
Le printemps tire à sa fin. Chaque élève connaîtra bientôt son sort, admis en classe supérieure ou pas. Pour Mathieu, aucun problème, il passe en Première littéraire. À lui de décider s’il veut rester sur place ou chercher meilleur établissement, public ou privé. C’est tout réfléchi, il est bien là où il est, avec ses repères, ses potes et sa prof de français préférée. On dirait qu’il a fait son trou ici et ne veut plus quitter cette taupinière qui lui simplifie tellement la réalité. Côté direction, plus de temps à perdre, avant de savoir comment s’en débarrasser, il faut le pousser à la faute, prendre Mathieu la main dans le sac, et ça implique d’agir vite et fort, sinon le petit malin va s’incruster jusqu’au BAC.
M’dame le Proviseur ne voit plus qu’un moyen pour chasser l’intrus, sommer l’infirmière et l’assistante sociale d’aller faire causette chez ses parents, en déboulant à l’improviste, juste par mesure humanitaire, et là, au détour de la conversation, trouver la faille, sans oublier de jeter un coup d’œil dans sa chambre, histoire de saisir un détail, n’importe quel truc contradictoire, qui confonde le simulateur, ce petit malin qui s’attire la pitié pur soutirer les deniers du contribuable. Peine perdue, la visite domiciliaire a bien eu lieu, sans prévenir, avec un tas de questions vicelardes afin de démasquer la supercherie, mais non, que dalle, chou blanc. Circulez y’a rien à voir, le dossier médical du jeune non-voyant a l’air inattaquable, et ses père & mère idem : deux pauvres sans honte ni reproche, juste humiliés par cette démarche suspicieuse.
Bientôt mise au courant, la prof principale de Mathieu, une pasionaria d’ultra-gauche prête à accueillir tout la misère du monde aux frais de l’État français, informe ses collègues du scandale. Le pire est à craindre juge M’dame le Proviseur, une pétition, sinon un piquet de grève à la porte du lycée, et une réprimande du rectorat. Et pourtant non, qu’elle se rassure. Tout est rentré dans l’ordre après l’ultime conseil de classe, malgré l’agitation de la gauchiste de service. Ses collègues ont trouvé que, bon ben peut-être que c’est abuser de son pouvoir, mais c’est son boulot à la Direction d’empêcher la fraude et de couper les vivres aux arnaqueurs du système de protection sociale. Et puis si la Direction s’est acharnée comme ça, c’est pas pour des prunes, elle est pas maso non plus, y a pas de fumée sans feu, on ne sait jamais ce que ça cache, surtout que quinze mille euros c’est cher payé en pleine crise de recrutement dans l’Éducation nationale. Quant à la bête noire Mathieu, il a mal supporté les pressions verbales de M’dame le Proviseur, surtout cette phrase menaçante lancée devant tout le monde dans le hall d’entrée du lycée : «Mathieu, regardez bien où vous marchez!» Alors, après mûre réflexion, il a fini par changer d’avis, et contre-signer sa demande d’affectation dans un autre bahut, à l’autre bout du département, mais au moins, là-bas, il ne l’aura plus sur le dos, cette harpie qui lui fait si peur, la nuit, quand elle revient lui jeter des mauvais sorts. Du coup, c’est l’heure des adieux, il n’a plus qu’à saluer ses potes, en agitant sa main dans le vide, et tendre son poignet au plus près de sa prof préférée pour lui demander, comme d’habitude :
— Ça fait quelle heure, Madame, à ma montre?
Post-scriptum en guise d’épilogue :
Hors certains artifices d’écriture, les événements ci-dessus évoqués sont la fidèle retranscription de la réalité. Seul le prénom du jeune lycéen a été modifié. Et pour mieux coller aux faits, on se permettra de citer quelques extraits de la lettre envoyée par ledit Mathieu à un membre du Conseil d’Administration de l’établissement, et conseiller municipal :
« (…) J’ai 18 ans et mon intégration c’est à mon sens bien passée dans ce lycée où j’ai su m’adapter. Je me suis fait de nouveaux amis et je me suis épanouis. Cette année était un peu un défi et je suis très fier de l’avoir réussi. Depuis quelques jours on me soupsonne à ma grande surprise d’être VOYANT! Et d’avoir en quelques sorte tanté d’escroquer le système.
J’ai reçu la visite à l’improviste jeudi 9 juin 2011 vers 16H00 de l’infirmière de mon lycée et de l’assistante sociale du lycée. Elles ont dit à mes parents qu’elles venaient pour me faire signer un papier et elles en ont profiter pour questionner mes parents et visiter notre domicile.
L’infirmière et l’assistante sociale ont demandé à mes parents si je voyais, elles ont également parlé du financement de mon matériel car ma demande a été validée par la MDPH et est d’un montant très élevé.
Je suis resté très choqué par cette intervention et très bléssé car le handicap que je vis au quotidien est déjà très dur à supporté, j’ai déjà beaucoup de mal à me faire accepté par la société.
J’ai su ce jour que Madame F***, chargée du suivi de ma scolarité a dû envoyer mon dossier médical au chef d’établissement pour prouver ma cessité.
Je souhaite plus que tout passer mon baccalauréat au lycée *** où je me sens à ma place et où je me suis fait plein d’amis. Pouvoir passer mon bac avec succès dans un établissement où je suis en intégration c’est quelque part faire ma place dans la société.
C’est la raison pour laquelle je me permets de vous demander de l’aide.
Je vous remercie par avance de l’attention que vous porterez à ma demande. »
Sa première demande de recours n’a pas abouti en septembre 2011.
Une autre attend est toujours en attente de jugement.
Affaire classée, ajournée, étouffée dans l’œuf.
Rumeur partout, réparation nulle part.
27 juin 2012
[Texticules et icôneries —
Triptyque de l'entresol.]
Fig. 1 — Pyramide inversée.
Fig. 2 — Mirage monumental.
Fig. 3 — Trottoir désertique.24 juin 2012
[Texticules et icôneries —
Femmes fatalement postiches.]
Travestir les signes extérieurs de l’irréalité.
20 juin 2012
[Graffiti politiques & poétiques —
Compil d'écritures murales,
petite mise à jour estivale.]
Il y a quarante ans et des poussières, les murs prenaient la parole, à la Sorbonne & ailleurs. On a fait tant d’honneur et de rétrospectives à ce graffitisme made in 68 que ça en deviendrait presque suspect. Comme s’il fallait à tout prix embaumer ce défouloir scriptural pour mieux passer sous silence les métamorphoses ultérieures de l’expression sauvage et traiter tous les tags d’aujourd’hui au Kärcher sous prétexte de vandalisme autistique.
Alors, pour refaire émerger la permanence anonyme & clandestine de la poésie subversive depuis quatre décennies, on a fureté un peu partout, depuis les bombages des années 70 jusqu’au renouveau du pochoir contemporain. D’où cette compilation numérique, comme un chantier à ciel ouvert, qui voudrait recenser ces écritures à l’air libre de nos quarante dernières années, retrouvées dans des livres, revues, sites web ou, pour les plus contemporaines, avec mon appareil photo toujours aux aguets…
Ici, nul souci d’exhaustivité, puisque la tâche est infinie par définition même. Mais pour donner envie à quelques amateurs de me prêter main forte, pour enrichir la liste de leurs récentes trouvailles ou pour en inventer d’autres à faire soi-même, à découvrir ci-dessous, quelques tags piochés parmi près de mille huit cents autres déjà compilés ici-même…
[Paris XIX, au pochoir,
rue du Général Lassalle, 18 juin 12]
La dette c’est du racket
[Paris IV, à la craie, banque,
rue de Rivoli, mi-juin 12]
Parfois dans le béton
l’homme prend racine
[Niort, 11 juin 12]
Doit-on se courber encore et toujours
pour une ligne droite?
Nous sommes des fautes de français
Free your mind
& your ass will follow
[Lyon, Croix-Rousse, 5 juin 12]
Que faire du vide?
[Paris XX, papier collé,
rue Charles Renouvier 12]
J’ai un soi
[Paris IV, rue Neuve Saint-Pierre, juin 12]
L’un solence
[Paris XIX, à la craie,
rue de Vincennes, juin 12]
Pensar e gratis
To buy or not to be
[Portugal, Lisbonne, au pochoir, 18 mai 12]
Emploi fictif pour tous
Nique la peau lisse
Brise ton quotidien
[Paris XVIII, rue Pierre Picard, mi-mai 12]
Lit moi
[Paris XI, rue Charles Luizet, 5 mai 12]
J’ai tellement 2 visage ke mon
miroir ne veut plus reflechir
[Marseille, «huskie», mi-avril 12]
100% psyché
[Paris XIII, rue Domremy, mi-avril 12]
Don’t waste your time on me
you’re already the voice inside my head
[Paris XIV, boulevard Raspail, 11 avril 12]
L’homme idéal c celui ke l’on choisi
avec ces défaut
On est toujours l’ex de quelqu’un
[Paris XI, rue Édouard Lockroy, 18 mars 12]
Mes yeux sont des balances
qui pèsent la beauté des femmes
T.V.A.
Tendre Vers Anarchisme
[Paris X, rue du Faubourg Saint-Denis,
toilettes d’un bar, 3 mars 12]
J’ai oublié mon blaze
[Montreuil, métro Croix de Chavaux, 6 février 12]
On veut des bancs
[Paris, gare Saint-Lazare, 16 janvier 12]
Anéantir le néant
D’incandes essences
[Besançon, 11 janvier 12]
Occupy everything
We are the consequence
If you take one
you take us all!
[USA, Oakland, 4 novembre 11]
On a frôlé la vie
[Lamotte Beuvron, mur du lycée,
avenue Napoléon III, août 11]
Ils ne savaient pas
que c’était impossible
alors ils l’ont fait
Derrière ces mots
il y a du papier
Rien rien rien et c’est bien
[Toulouse, sur panneaux pub, juillet 11]
Laisse pas tomber ton sourire
[Paris, bd Ménilmontant, à la craie, 29 mai 11]
Je suis ici ou là
[Saint-Ouen, 16 août 10]
Outre cette compilation systématique & hasardeuse de quarante ans d’écritures murales, on trouvera sur le site deux diaporamas sur le même sujet, l’un consacré aux bombages des années 70 et l’autre s’enrichissant au jour le jour d’inscriptions plus récentes, glanées sur le Net ou prises sur le vif.
Ci-dessus-dessous, quelques arrêts sur image à partir de photos perso.
18 juin 2012
[Texticules et icôneries —
Flux & reflux de conscience.]
À contre-courant, face au néant
14 juin 2012
[Tubes à l'essai (première série) —
extrait de la dernière livraison de la revue NRF.]
Stéphane Audeguy et Philippe Forest ont choisi de consacrer le numéro d’été de la NRF aux arts mineurs de la «chanson» et autres «variétés». Sujet tout bêtement inspirant, me suis-je dit, avant de répondre à l’appel, parmi une vingtaine d’autres auteurs, dont Annie Ernaux, Michaël Ferrier, François Bégaudeau, Arnaud Cathrine, Pierre Senges, Joy Sorman. D’ordinaire je me méfie des «commandes» de texte, mais là, j’avoue, ça m’a donné envie d’entamer une nouvelle série d’écriture brève. Il y a donc fort à parier que les cinq fragments, en lecture ci-dessous, auront une suite, dans les mois à venir, ici même.
Sus aux faiseurs de soupe / Et à tous leurs fans / Aux minets gominés… Début de l’été 76, à perte de vue, sur la pelouse jaunie, ratatinée, du Parc de La Courneuve, des crinières hirsutes, garçons & filles entremêlés, et sur la scène des inconnus qui monopolisent le micro : On entend dans le poste / Des musiques infâmes / Et nous… on est la riposte… Rock au rabais, la preuve par l’absurde. Tant de nullité, ça doit être au deuxième degré. Je m’informe alentour. Paraît qu’ils passent sur des radios commerciales, sauf que moi jamais entendu parler. Normal vu que cette chanson-là c’est la Face B, alors que leur premier tube, tout le monde l’a en tête : Oh les filles, oh les filles / Elles me rendent marteau… Ringard absolu, mais 100% fait exprès. Comme quoi, les apparences sont trompeuses. D’ailleurs, on se croirait à la fête de l’Huma, pourtant non, là c’est celle du PSU, nuance d’importance à l’époque. Bal Pop versus Woodstock. Et c’est quoi le nom de ce groupe qui ne joue pas le jeu, ni folk-song, ni pop planante, ni chanteur engagé ? Au bonheur des dames, c’est marqué sur le programme, entre Moulouji, Archie Shepp et François Béranger. Ça m’intrigue ce mauvais goût potache, peut-être parce que j’ai treize ans à peine révolus, l’âge du contre-pied permanent. Et tant pis si ça rime à presque rien leur refrain – Nous, on n’est pas des tristes, / On aime le twist –, suffit de regarder les choristes – l’un moustachu en robe fuseau léopard, l’autre couillu cuir sous perruque rose bonbon –, pour savoir à qui j’ai affaire, sauf que non, même pas pédés, d’après mes voisines déçues, travelos pour du beurre, postiche & pastiche, à cheval sur les préjugés, un comble d’ironie bitextuelle. Et qu’un sang impur / Ouais impur / Abreuve les microsillons / De nos 33 tours. Se foutre de la gueule du monde, à tel point de non-retour, ça essaime le trouble longtemps après. D’où une attirance précoce, sans que j’ose encore me l’avouer, pour la provoc foutraque, du moment que ça fait tache – variétés avariées de l’intérieur.
*
Sortant d’un cinéma d’art et d’essai, rue du Temple, ce même été 76, l’étrange sensation de faire encore partie du film que je viens de voir : Cria Cuervos. De ne pouvoir m’en échapper, non parce que chaque famille produit son enfer à huis clos, et chaque huis clos tout un tas de hantises totalitaires, sous Franco, chez mes parents ou ailleurs, mais au détour d’une confusion plus anecdotique : l’électrophone portatif d’Ana, la jeune héroïne, ressemblait à s’y méprendre à mon propre tourne-disque Teppaz. Méprise qui va me donner la chair de poule des mois durant, à chaque écoute de Porque te vas, ce 45 tours que ma mère m’avait offert, pour fêter le premier anniversaire de la mort du dictateur espagnol, galette fétiche qui me renfermait dans une chambre obscure où je croyais partager les mauvais rêves d’une petite sœur fictive, entre insomnie adultérine et sanglante agonie. À ce détail près que le titre de cette ritournelle, reprise en boucle, Porque te vas, porque te vas…, ne signifiait pas, comme je m’en étais persuadé, «Pourquoi tu vis ?», mais tout bêtement «Parce que tu t’en vas !», malentendu très récemment levé et dont l’écart de signification touche au secret espoir qui alors m’obsédait : que ma mère ose enfin quitter son mari, déserter le foyer conjugal, qu’elle s’en aille pour de vrai, pas seulement en pétitions de principe féministe, songes creux et vaines paroles aussitôt repenties.
*
Six mois après la mort d’Elvis Presley, j’avais presque oublié qui c’était, mais il a fallu qu’un autre événement vienne me le remettre en mémoire, par des voies détournées, maintenant qu’un de ses plus fervents sosies, Érik, complice de mes vacances en bord de mer, venait de se tirer une balle dans la bouche avec le 22 long rifle de son grand-père. «Don’t be cruel» me croonait encore Érik l’été précédent, en pommadant ses cheveux d’ébène d’un soupçon de gomina, avant de sculpter des deux paumes sa coupe de King amateur. Il avait la banane lustrée au cordeau et moi la tignasse blonde en boucles jusqu’aux épaules, rien pour nous entendre a priori, ni côté fringues ni rayon musique, aux antipodes. Lui blouson-teddy-boy-rockabilly, moi chemise-de-nuit-pop-psychédélique. Mais, en commun, une sainte horreur de la déferlante disco, Bee Gees, Patrick Juvet & co. Et, dans la foulée, l’art d’éviter les post-pubères du coin, soit trop kakous footeux soit trop pourris friqués. Les esseulés convergent parfois à leur corps défendant, quand leur marge extrême se touche. Lui en singeant l’éternelle jeunesse d’Elvis, et moi la fuite en avant de Joplin Janis. Deux modèles si opposés, et à l’arrivée, un même destin suicidaire. Alors Erik, sous le poids mort de son idole déchu, qu’est-ce qui lui a pris de se braquer à bout portant ? Sans doute marre de se cramer les ailes à tout petit feu, chez sa mamy gâteau et l’autre vétéran de l’Indo qui l’élevait à la dure, pas comme son faux cul de père, qui s’était fait la malle on ne sait où une fois l’épouse accidentée en bagnole. J’en ai tellement voulu au papy surarmé, prêt à flinguer le moindre crouille approchant sa bicoque, lui qui détestait qu’un hirsute dans mon genre fréquente son petit-fils, et ne se privait pas de me le faire sentir, en me broyant la main à chaque visite, pour montrer ce que c’était un homme à poigne, pas une lavette, une fiotte, une tantouze, parce que l’irascible vieillard aimait me faire la leçon sur la guerre des Gaules, ou comment les Romains, nuques rases et bien disciplinés, avaient vaincu ces barbares efféminés qui déjà faisaient honte à la France, avant de m’agripper quelques mèches, de tirer bien fort et de lâcher en conclusion : «Cheveux longs, idées courtes !» Une formule de son cru, du moins c’est ce qui me semblait, mais il a fallu que, par des voies détournées, je remonte à la source. En fait, Cheveux longs, idées courtes !, c’était un titre de Johnny Hallyday, de retour du service militaire, en 1966. La fameuse réplique du rockeur franco-français aux Élucubrations du simili hippie Antoine. Et là, ça me rajeunit d’un coup, parce que, même si ce j’étais à peine né, ce disque devait traîner chez mon grand frère, en tout cas j’en connais encore les paroles par cœur : Ma mère m’a dit, Antoine, fais-toi couper les cheveux, / Je lui ai dit, ma mère, dans vingt ans si tu veux, / Je ne les garde pas pour me faire remarquer, / Ni parce que je trouve ça beau, / Mais parce que ça me plaît. / Oh, Yeah ! Et à la fredonner sur le tard, je repense à Érik, sa gueule d’ange explosée par terre, et à l’arme du papy retournant comme un couteau dans la plaie. Pas facile de trouver sa place, de survivre à cette guerre civile – trop court, trop long –, autant ne plus y couper, déserter hors champ, tailler la route ailleurs.
*
Les années 70 tiraient à leur fin de règne giscardien : Ma bouche n’osera jamais / Lui avouer le doux secret / Mon tendre drame… C’était la voix d’un vieux copain, Jean-René, qui s’étranglait presque à l’autre bout du fil, parce que, désolé de me déranger, mais il ne savait plus où il en était depuis que Manuel l’avait serré dans ses bras, la veille au soir, après s’être tous deux introduit dans le cimetière Montparnasse, pour trinquer nuitamment sur la tombe de Baudelaire, un rite d’hypokhâgneux en mal de sensations posthumes, sauf que, au moment de se quitter en déclamant un dernier vers et puis retour au spleen estudiantin chacun chez ses parents, il y avait eu l’embarras d’une accolade, leurs lèvres manquant s’effleurer, presque un baiser volé, et Jean-René ne savait plus qu’en faire de ce pressentiment gênant qui avait repris corps dans son sommeil, sans le laisser une minute en paix. Lui, le fils de bonne famille – père diplomate, l’autre aux bonnes œuvres –, de quel foutu syndrome post-adolescent était-il atteint pour agiter ainsi sous ses draps le fantôme de Manuel, ce petit-fils de réfugié espagnol. C’était quoi cette tendresse irrépressible rien qu’à l’idée de le revoir en classe ce matin même, puis de le raccompagner tout à l’heure jusqu’au hall de son clapier HLM ? À quel saint si malsain se vouer : À ce garçon beau comme un dieu / qui sans rien faire à mis le feu / à ma mémoire. Faute d’avoir trouvé nulle part oreille assez fiable, il se rabattait sur moi, qui allait mettre un mot sur la chose et lui donner mon amorale bénédiction, mais comme je tenais là ma revanche sur cet enfant gâté qui me snobait une semaine sur deux, autant le laisser tourner autour du pot aux roses, jusqu’aux faux semblants d’un aveu : « Dis, tu crois que je suis pédé ? » Et moi, du tac au tac : « En tout cas, t’as l’air amoureux.» S’ensuivit une romance échevelée avec le capricieux éphèbe ibérique, sans que ça se sache surtout, et quelques liaisons vite fait entre mecs histoire de prendre un peu d’assurance. Entre-temps, pour amadouer sa mère, il avait trouvé la combine, lui emprunter un album de son chanteur préféré, Charles Aznavour, et repasser dans sa chambre soir après soir la même rengaine – Nul n’a le droit en vérité / de me blâmer, de me juger / Et je précise… –, espérant élargir en douceur l’étroitesse d’esprit de cette femme d’intérieur : Que c’est bien la nature qui / Est seule responsable si / Je suis un homme oh ! / Comme ils disent.
*
La peau amollie et gagnée par d’inquiétantes rougeurs, j’allais sortir du bain, décidément trop chaud, tandis que Sonia, rencontrée l’avant-veille, une fameuse nuit blanche du 10 mai 81, me soumettait au Blind Test de sa discothèque : «Et ça tu connais ? Moi, j’adore !» Ce devait être le dixième morceau qu’elle me faisait écouter par la porte entrebâillée. Son Hit-parade intime en partage, une autre façon d’apprendre à nous toucher. Suzanne Vega, j’avais dit «Bof, j’aime bien» ; Bruce Springsteen, «Nan, quelle horreur» ; Laurie Anderson, «Pas mal, c’est qui ?» ; Ian Dury, «Moi aussi j’adore!» Ensuite, juste avant de me redresser dans la baignoire, histoire de varier les plaisirs : T’aurais pas un truc en français ?» À peine demandé, sitôt changé de vinyle sur la platine. En attendant, je pataugeais, debout dans l’eau croupie. «Ça, c’est forcé que tu connaisses !» d’après elle. Et là, première déconvenue, l’accent familier de Claude Nougaro, du moins sa rumeur assourdie, déclamant une ode inconnue à mon répertoire : Mai, mai, mai, Paris mai… Impossible d’avouer mon ignorance sans trahir notre complicité naissante. Plus qu’à enjamber le rebord émaillé pour rejoindre Sonia dans la pièce à côté et, d’un simple coup d’œil au revers de l’album, déchiffrer le titre, comme si de rien n’était : «Ma chanson préférée, j’te jure !». C’était le défi à relever, un pied après l’autre sur le tapis de bain, plutôt mal d’aplomb d’ailleurs, sous le coup du choc thermique, ébouillanté puis cueilli à froid, dans un état déjà second, alors que je venais de saisir au vol quelques bribes de la chanson : Avec ma belle amie quand nous dansons ensemble / Est-ce nous qui dansons ou la terre qui tremble ? L’extrait fatidique avec sa drôle de question jetée en l’air ; et moi, tombant des nues, tout du long, sans connaissance, par terre.
11 juin 2012
[Texticules & icôneries —
Trois fois mieux… que rien.]
Sortir de son trou, sens dessus dessous
5 & 12 juin 2012
[Grève des loyers, un journal mural —
Un expulsable en sursis affiche son insolvabilité
et refuse la honte sociale au 1 de la rue de Chantilly.]
Ça se passe dans le IXe arrondissement de Paris, au coin de la rue Bellefond et de la rue de Chantilly. Sur l’immeuble d’angle, on aperçoit une première fenêtre, murée de si longue date qu’on dirait un huis clos en trompe l’œil, repeint à l’unisson de la façade en pierre de taille. Deux mètres plus loin, quelques affichettes ont commencé à fleurir sur le mur il y a une semaine, incitant les passants à faire halte pour s’informer de la mise en demeure faite au locataire de déguerpir toutes affaires cessantes.
A parcourir les feuilles manuscrites et documents ici scotchées jour après jour, on découvre le fatal enchaînement des circonstances aggravantes d’un pauvre en fin de droits.
Mais cet expulsable en sursis, auquel on a coupé les vivres et l’électricité a décidé de tenir un journal mural, pour rompre le cercle vicieux de son opprobe sociale. Tant qu’à passer pour un occupant abusif – un de ces «assistés» voués aux gémonies par la gauche & la droite de Manuel Vals à Marine Le Pen –, inutile de s’en cacher, mieux vaut livrer son cas de (sale) espèce de (faux-)chômeur à la publicité. Et sortir de ses gonds pour rester dans la place.
Hier encore, il continuait sa lutte, par petits mots interposés, de moins en moins solitaire, vu les témoignages de solidarité de certains voisins et curieux de passage. Face aux chinoiseries des bureaucrates & huissiers, son dazibao improvisé tenait encore le haut du pavé.
Et ce temps gagné envers et contre toutes les échéances comptables, cette façon de conjurer les misères de l’isolement par le verbe haut, ça se fête, avec ironie, guirlande et loupiotes.
Sans illusion sur la suite, mais sans esprit de défaite obligé, debout sur le seuil de sa colère. Insolvable… et alors?
Et avant de repartir ailleurs, en hommage à tous ses invisibles semblables, ces quatre questions subsidiaires qui n’en finissent pas de nous brûler les lèvres.
post-scriptum du 12 juin :
Repassant par la rue de Chantilly, je m’arrête, salue le locataire en sursis sur le pas de sa porte et l’informe de ma modeste contribution à son «journal mural». On lui en a parlé, mais difficile de se tenir au courant quand on vous a coupé l’électricité. Une journaliste des Inrockuptibles, Anne Royer, alertée par mon articulet sur ce pense-bête, est même allée le voir pour faire le portrait de ce récalcitrant solitaire, Jérôme de son prénom. Son article, sobre et précis, est en ligne ici-même.
On y découvre le parcours de vie d’un «animateur radio»qui, depuis plus de vingt ans, sur le bande FM, oscille entre statut d’intermittent, CDD renouvelable (ou pas), arrêts maladie (entre stress hyperactif et décompensation) et CDI au rabais suivi d’un licenciement sèchement abusif. Et depuis lors, en attendant quelques possibles indemnisations après sa contestation aux Prud’hommes, il touche une pension d’invalidité (moins de la moitié du SMIC) et pas grand-chose d’autre, puisque dépression chronique oblige, le courage lui a manqué pour pour réclamer ses droits auprès de toutes les usines à gaz administratives.
Pour l’heure, comme on voit ci-desus, il affiche plus que jamais sa résistance, en acte de paroles… & vice versa.
Et après plus d’une dizaine de déménagements, cette fois il a décidé de briser le cercle vicieux de la paupérisation, lui qui a déjà connu les foyers Sonacotra, les gourbis, les chambres de bonne. Cette fois, c’est non, assume-t-il fermement. Et, partant de ce constat, l’insolvable précaire Jérôme campe sur sa position, sans jargon ni langue-de-bois révolutionnaire, sans même hausser le ton, mais en mesurant chaque mot de son refus définitif de céder à la pression sociale :
«Non, je ne retournerai pas bosser tant qu’on me privera de logement. Je sais, ça choque les gens quand je dis ça, d’ailleurs, je pourrais trouver des petits boulots en remplacement dans certaines radios, mais pourquoi faire, juste pour payer un loyer qui n’arrête pas d’augmenter alors que mon salaire, lui, il bouge jamais. Moi, c’est fini, je veux plus bosser dans cette logique-là, uniquement pour régler le loyer chaque mois. Je préfère encore dormir dans ma voiture! Ça paraît délirant, mais je refuse de continuer comme avant, je veux plus jouer à ce jeu-là. Bosser, bosser, bosser à se rendre malade, et pour quoi faire de sa vie si ça ne permet même pas d’avoir l’espace minimum pour être bien dans sa peau.»
À écouter la voix paisiblement enragée de Jérôme, on se prend à y déceler quelque écho au «je préférerais ne pas» du si actuel Bartleby. Et l’on se demande comment empêcher que ce geste iconoclaste ne finisse par se retourner contre-lui-même, à imploser tout seul ou se cogner la tête contre les murs, comment décloisonner ces cas isolés d’insoumission, comment leur faire crever l’écran des faux-discours de compassion/stigmatisation sur l’assistanat, comment articuler ensemble ces refus existentiels du travaillisme forcené et des leurres du plein-emploi stable, comment rendre ces subversions solitaires explicitement solidaires. En voilà une question politique en ces temps d’affichage électoral en trompe l’œil.
À la prochaine, Jérôme, ici ou là.
3 juin 2012
[Texticules et icôneries —
Désillusions d'optique.]
Plein à moitié vide [Diptyque monoculaire, I]
Vide à moitié plein [Diptyque monoculaire, II]