@ffinités

31 janvier 2013
[Texticules & icôneries —
Ligne de fuite & flou tendu.]
Enchaînement de circonstance évasives.
28 janvier 2013
[Grisélidis Réal en 1954 —
Genèse d’une vie de bohème.]
Avant d’entamer son récit autobiographique Le Noir est une couleur à la fin des années 60 et de rejoindre la lutte des prostituées au milieu des années 70, la future « catin révolutionnaire » a fait ses premiers pas dans la « vie de bohème » genevoise. C’est ce qu’on découvrait dans les premières pages de Mémoires de l’inachevé, son recueil d’écrits et correspondances publié en 2011 chez Verticales. Cette reproduction d’un carton d’invitation à une exposition de «foulards de soie peints» ouvrait le volume.
On est donc en 1954. Grisélidis Réal a vingt-cinq ans. Depuis la fin de ses études aux Arts décoratifs de Zurich, en 1949, elle a rejoint Génève, s’est éprise d’un jeune peintre, Sylvain Schimek, l’a épousé, a accouché de leur premier fils, Igor, naissance suivie d’une séparation avec le père et d’un conflit durable avec ses beaux-parents. C’est durant cette période que la jeune mère sans ressource, fréquentant les cafés bohèmes de la capitale suisse, fait la connaissance d’une photographe, Suzi Pilet, de treize ans son aînée. Cette dernière a déjà exposé à Lausanne ses «Poupées japonaises et samouraïs» ainsi qu’une série de «Portraits d’enfants». Proche du couple d’écrivains valaisans Maurice Chappaz et Corinna Bille, Suzi Pilet leur doit d’avoir rencontré un ex-chanoine, Alexis Peiry, avec qui elle va partager sa vie et concevoir un projet à quatre mains. Suzy crée le personnage d’Amadou, une petite poupée de chiffon et de jute, qu’elle photographie dans des décors naturels, tandis qu’Alexis écrit les histoires thématiques de ce personnage à mi-chemin entre réalité et imaginaire.
Dès la parution du premier album en 1951, le succès est immédiat. Et c’est auprès de cette artiste-bricoleuse, d’un humanisme déjà teinté de mysticisme, que Grisélidis Réal va trouver une fidèle protectrice, l’aidant à montrer et vendre ses «foulards de soir peints».
Témoin de cette complicité naissante, l’écrivain Maurice Chappaz décide de consacrer à ces deux femmes un article dans la Gazette de Lausanne, paru le 15 janvier 1955. Sa lecture permet de mieux saisir la fascination que Grisélidis exerce sur le poète, avec lequel elle vient d’entamer une correspondance.
Grisélidis Réal chez Suzi Pilet
« L’atelier de photographie de Suzi Pilet et de ses associés : Renée, Alexis Peiry, le sagace père des Amadou, aux doux yeux de pervenche, fait crédit à tous les bohémiens des arts. Y sont accueillis tous ceux qui ont pris la route sans se soucier de l’École et des musées et des casernes et des temples, riches peut-être de leur seul désespoir, bohémiens des jardinets et des glaciers romands et non bohèmes, car ces farceurs-là sont disciplinés, patients laborieux, attentifs à l’extrême quand il s’agit de cette folie qui s’appelle peindre ou écrire ou inventer de la musique. Les clowns font leur numéro chez Suzi.
On a fêté l’autre jour quelqu’un de vrai : Grisélidis Réal. Combien je l’ai trouvée parente de Suzi Pilet elle-même.
L’une, avec ses mains palpitantes comme des oiseaux a poussé les wagonnets dans les tourbières du Crêt – cross surveillé de 48 km par jour! – l’autre, Grisélidis, qui cherchait les îles, m’a-t-elle confié – îlots zébrés des fleuves, petites îles de la Méditerranée – s’est raclé l’échine dans une usine à Zürich, par véritable esprit de connaissance plus encore que par nécessité, et maintenant se courbe dans les courants d’air de la poste de Cornavin, attentive au second fils qu’elle porte. Ah ! puisse-t-elle avoir la même chance et la même santé que les bêtes sauvages Cela est nécessaire aux jeunes talents. Elle lutte et elle aussi jette ses forces vers quiconque souffre, oubliant même ses couleurs, ses carrés de soie ou plutôt ne les oubliant pas, car ce don devient peut-être le même aujourd’hui de créer selon les artistes ou de s’ouvrir à la bonté sociale ou individuelle. Il y a une unité de l’esprit, de la recherche désintéressée ; et tous ces gens que je connais, augustes du cirque « Poésie des jours d’œuvre », augustes consciencieux au moment où tout s’effondre, en tout cas les arrières, le passé, savent tous ces gens, ces bouffons écartelés entre tous les besoins, dont les existences sont des existences de crise, de contradictions terribles, savent bien que c’est tout un d’aimer d’une manière ou de tisser des choses belles. On ne fondera plus la production d’une quelconque musique sur l’écrasement des misérables. Cela n’a d’ailleurs jamais eu lieu dans les commencements, dans le grand jet de la sève ; on s’en apercevrait peut-être si l’on pouvait tenir compte de tous les tenants et aboutissements d’une création. On parlait de ça en se dispersant dans les gares après le vernissage de Grisélidis, niais je vais me laisser entraîner en terrain immense et plein de nuit pour moi-même.
Revenons à ces vies de jeunes filles. Elle est fière, elle a sur son visage une douce austérité, Grisélidis Réal. Le reflet apparent est populaire ; le reflet secret, noble. Elle se tient plus que droite, cambrée comme un bouleau qui surgit d’une pente de montagne. Ses yeux noirs s’étonnent. Elle se penche à une longue table sur chevalets et elle peint : des coqs, des serpents, des poissons, des lézards, des paons, des scarabées, des libellules, les raisins jaunes, les raisins rouges, transparents de lumière, les étoiles, la lune et le soleil enchantés. Ce sont ses rêves qui ont épousé 1es créatures et qui s’élèvent du fond de son silence, de son angoisse avec leur signification cachée, avec une justesse merveilleuse de nuances, un caprice infini de détails. Quelle rare palette elle a ! Ces flammes qui tremblent, ces teintes que l’œil saisit parfois dans les lichens, les écorces, les feuilles des arbres d’automne qui resplendissent et se décantent, ces verdures aussi d’algues, tout ce qui est fauve, tout ce qui est précieux, elle le transpose sur la soie. Et telle grande pièce est une orgie de soleil, telle autre ne frémit que de gris et de violets.
Chaque foulard est une gravure originale. Grisélidis Réai réussit chaque fois une nouvelle et complète harmonie de couleurs. Ses toiles de soie sont faites pour être longtemps contemplées. J’imagine une chambrette de bois et aux parois à la fois joyeuses et nues face à quelques livres, à une hache dans un coin, ce seul luxe le foulard où l’on voit la troupe des paons escalader les arbres traînant ces pierres précieuses qui sont leurs ailes. L’homme qui gîterait là devrait être de ceux qui ne prennent au sérieux que la beauté ou l’amour. Puisse-t-ii ne pas se séparer de son trésor pour en coiffer la tête d’une traîtresse sans panache ou trop preste à s’envoler ! Ces foulards sont très beaux : comme elles savent souffrir ou faire souffrir, celles qui les portent. Je ne les vois pas non plus arborer en toutes occasions, mais à l’instant des fiançailles, des noces, pour affronter une rivale, pour saluer des amis inconnus qui s’enivrent de rêves et de soucis dans un petit bar, pour le premier jour des merles en printemps. Ces foulards sont, à l’époque du commerce bourgeois, des nécessités inéluctables de la petite vie urbaine. Comme des histoires d’Orient, des fragments d’oasis. Quelle morne contrainte parfois nous subissons La dynamite intérieure a jeté au jour les richesses cachées.
Pendant un mois Grisélidis Réai s’est appliquée. Elle a ordonné se trouvailles, dessiné, épuré le jeu d’images. Elle prépare un carton. Elle a en vue la lumière. Et je ne serais pas étonné si des foulards de soie elle passe soudain au vitrail. Elle en a le sens profond. Elle a des yeux et des mains qui aiment la matière, qui sont destinés à faire éclater les formes en nœuds de feu, en un puzzle rayonnant. Parfois elle se repose en agençant une pipe avec des coquillages, des espèces de fétiches barbares qui sentent l’Asie ou l’un de nos violents villages encore à demi inconnu où vivent les chasseurs d’aigles. Mais ces sculptures sont des à-côtés. Grisélidis attaque le long et minutieux découpage des chablons. Les usines à foulard économisent leurs forces ; elle, à cause de l’extraordinaire variété des teintes, des figures, a, chaque fois, une petite malle à remplir de dentelles, de papiers découpés. Enfin elle peindra. De fortes presses fixeront les couleurs, celles des fabriques de cotonnades de Paris ou de Langenthal.
Le salaire n’égalera pas le salaire d’un manœuvre. Mais depuis que l’argent est la fatalité quotidienne, plus nous créerons peut-être de belles choses, plus elles nous maudiront. Ah c’est pour cela et contre cela qu’il faut lutter.
La finesse de Grisélidis Réal et de Suzi Pilet en cet hiver 54 résiste à tout. »
La généreuse amitié de Suzi Pilet pour Grisélidis Réal comporte encore des aspects méconnus. Pour mémoire, on précisera que Suzi est l’une des rares personnes à avoir fait le voyage à Munich, avant l’incarcération de Grisélidis, comme cette photo l’atteste, montrant sa famille d’accueil tzigane.
Suzy fut aussi la première à héberger l’ex-détenue lors de son retour en Suisse. Mais bien des aspects de cette admiration mutuelle reste encore à découvrir. À suivre, donc.
D’autres documents sur Grisélidis Réal, ici même.
Et tout sur la vie & l’œuvre de Suzi Pilet, de ce côté-là.
21 janvier 2013
[Le Street Art dans tous ses états —
Stickers et autocollants divers,
glanés entre printemps et hiver.]
Parmi tous les mauvais genres de l’art mural – entre silhouettes sérigraphiques, pochoirs aérosol, affichisme sauvage, typo-Graffs XXL et inscriptions textuelles à la bombe, au marqueur ou à la craie – il y a un dernier cas de figure : le petit format adhésif. Soit l’étiquette en papier gommé, détourné de son usage scolaire pour rajouter un pseudo en signature – un blaze stylisé –, soit le sticker rectangulaire, en hauteur ou largeur sinon d’un motif circulaire. Mais avec l’autocollant, on quitte l’amateurisme improvisé, on entre dans la fabrication en série, plus sophistiquée et onéreuse. Du coup, ce genre d’acte gratuit revient assez cher. Et côté support, on est obligé de délaisser le crépi granuleux des murs, pour s’attaquer au mobilier urbain, ses poteaux, bornes, armoires électriques, encarts sous verre, etc.
Et là, il y a une concurrence déloyale entre le sticker promotionnel – avec logos, formules choc et coups de buzz – et celui qui n’a rien à vendre, qui détourne texte & imagerie pour le plaisir, disperse des apartés visuelles, crée des zones de turbulences visuelles. Sauf qu’entre ces deux tendances, on bien a du mal à distinguer certaines nuances, comme dans le cas du fameux OBEY© qui se voudrait subversif par antiphrase, mais ne diffuse sa contremarque dans l’espace urbain que pour mieux fourguer en magasin des produits dérivés à son image. Y’a même un nom pour ça : subvertissement, ça s’appelle, un mot-valise qui compacte l’élan subversif et le commerce du divertissement.
N’empêche, les sticker sans but lucratif ni propagande d’adhésion, ça existe, même s’il faut se méfier des contrefaçons duplicitaires. Au gré de mes flâneries, j’en ai trouvé une ribambelle sur le Net et photographié pas mal d’autres in situ. Petite revue en images des dernières trouvailles scotchantes avant l’enneigement hivernal.
Pour voir le diaporama complet,
on ira lorgner dans ce coin-là.
Depuis deux ans, moi aussi, j’ai pris le pli
et fabriqué mes propres Adages Adhésifs
qu’on peut retourner voir ici.
15 janvier 2013
[Souviens-moi — (suite sans fin)]
De ne pas oublier cette jongleuse qui, pour joindre les deux bouts, faisait virevolter quelques quilles blanches au milieu d’un passage clouté de la Porte de Bagnolet, et offrait ainsi à la vingtaine d’automobilistes coincés au même feu rouge, chacun dans son habitacle, un rare moment d’existence partagé en état d’apesanteur.
De ne pas oublier que, à Phnom Penh, dans un lycée transformé par les Khmers rouges en prison secrète, la macabre Sécurité 21, rebaptisé musée Tuol Sleng pour servir de mémorial au génocide, le long de l’escalier qui menait, dès 1975, aux salles de torture, figurait ce mot d’ordre en majuscules bien françaises, rajouté à la main sur le mur par on ne sait qui, un bourreau ou une future victime: défendre d’asseoir.
De ne pas oublier que mon père, après un remariage tardif, m’a conçu à l’âge de 44 ans, âge fatidique que j’ai fini par atteindre à mon tour et qui devait coïncider avec les deux mois d’interminable hospitalisation précédant sa mort.
De ne pas oublier que depuis une dizaine d’année, passant quotidiennement devant le local de la Fédération Française des Artistes Prestidigitateurs, au 257 de la rue Saint-Martin, je n’ai jamais vu personne y entrer ni en sortir, les grilles de sa vitrine demeurant cadenassée à double tour, phénomène pour le moins paranormal si l’on croit le portail numérique de cette association prétendant que leur siège social est ouvert cinq jours sur sept et en pleine activité.
De ne pas oublier cette main glissée dans mon dos pendant que j’assistais, parmi la foule en rangs serrés sur la piazza Beaubourg, au numéro d’un cracheur de feu, cette main qui allait m’attendrir une fesse puis l’autre, s’immiscer au-delà de l’anus vers la rigidité naissante de ma verge de jeune puceau saisi d’une érection quasi réflexe, cette main donc qui, après un bref détour de tête et coup d’œil arrière, était celle d’un homme d’âge mûr, au visage impassiblement buriné, mais d’un doigté expert en ce détournement de mineur.
De ne pas oublier que, ayant déjà reçu une dizaine de coups de fil du même type – «Pourrais-je parler à votre responsable?» – sous prétexte de me vendre du matériel infographique, un crédit investissement ou des portes blindées, cette après-midi-là, au bureau, l’envie d’écourter la conversation m’a donné une idée, en matière de réponse définitive, aussitôt appliquée et sans rappel: «Désolé, ici, il n’y a que des irresponsables!»
De ne pas oublier que, dès avant sa majorité, ma mère a dû supporter une mèche blanche qui déparait sa chevelure de brunette resplendissante, et que je n’ai jamais pu la convaincre, vers sa cinquantaine, à l’heure où il ne lui restait déjà plus qu’une poignée de cheveux noirs au beau milieu d’un chignon de vieille dame, de tenter l’expérience, à ses yeux sacrilège, d’une teinture complète qui lui rendrait l’illusion jamais vécue d’une seconde jeunesse.
De ne pas oublier que, au lendemain d’une nuit blanche ayant viré au trou noir, il ne sert à rien d’élucider quelle gaffe lourdingue a bien pu vous échapper ou quelle mauvaise foi tonitruante a dû tourner à l’aigre, puisque la plupart des témoins de cette soûlographie tardive approchaient d’un coma aussi éthylique sur le moment, tous bientôt rattrapés par l’ardoise magique d’un réveil oublieux.
[La série des Souviens-moi ayant fait son
chemin par extraits sur ce Pense-bête,
on en retrouvera la somme remaniée et
augmentée dans un volume à paraître
aux éditions de l'Olivier en mars 2014.]
14 janvier 2013
[Texticules & icôneries —
Lèche-vitrine & soldes monstres.]
Plein emploi en trompe-l’œil.
11 janvier 2013
[Calligramme
en six lignes &
à corps perdu .]
9 janvier 2013
[Texticules & icôneries —
Échelle des plaisirs interposés.]
Se donner l’air de presque rien.
7 janvier 2012
[Lectures en partage —
Extraits d'un livre en cours,
Pseudo-dico, idiot & logique.]
Parmi d’autres textes courts en chantier, il y a ce petit opuscule :
Pseudo Dico, idiot & logique, qui s’épaissit peu à peu, sans urgence ni échéance aucune.
Dans sa «pseudo-intro», j’ai essayé de revenir sur le «Comment du pourquoi » de ce projet qui hésite entre le goût du fautif et la faute de goût.
« […] Repérer un mot dans le babil quotidien de la langue vibrante, s’en saisir parce qu’on est saisi soi-même, mis en doute ou à mal, et puis l’épingler hors contexte dans un petit carnet qui tienne compagnie dans la poche revolver du pantalon, herbier verbeux ou pense-bête idéal, on verra bien. Et avec ces mots qui attendent en rangs d’oignons leur définition, s’improviser lexicographe amateur, sans aucun secours livresque, juste en puisant parmi quelques décennies de blabla en stock dans ma chambre d’échos: phrases d’emprunt glanés au dehors et sous-titres gardés pour soi.
Seul défi minimal, commenter chaque mot par association d’idées, esprit de conflagration, étymologie intuitive, amalgame accidentel, contresens inopiné, déduction analogique, méprise significative, sinon par défaut mineur ou faute d’étourderie. Et surtout, lâcher la bride, perdre contrôle, laisser sortir les bouts d’énoncé à l’oreille, faire confiance aux courts-circuits intérieurs, aux paradoxes venus d’ailleurs. Projet impur et simple, trivial et mégalo. D’où son sous-titre – idiot & logique – qui me revient de loin, l’éternel adolescent jamais lassé de singer les sapiences de l’homo academicus, avec force grimaces et effets de manches. […]
Répétez «idiot & logique» d’une seule traite, deux trois fois de suite, ça vous rappellera quelque chose phonétiquement, une hantise du XIXe siècle: idéologique. Ça y est le mot est lâché. Ce dictionnaire n’inaugure rien, il a sa fonction bien ancrée depuis Flaubert ou Bloy: traquer partout idées reçues et lieux communs, derrière les pires banalités, chaque tic du langage. Ce Pseudo-dico a le même goût du ridicule démasqué. Il puise dans l’ignorance crasse des castes dominantes, avec leurs barbarismes cache-misère, issus de management et du jargon des sciences trop humaines. Il lorgne tout autant du côté des préjugés bistrotiers ou de la philosophie de comptoir.
Sus à la bêtise universelle, donc, mais un bémol s’impose. Tant qu’à se moquer du monde, attention à ne pas renier le bouffon en soi, faute de quoi la satire tourne vite au concours d’aphorismes édifiants. Et je n’ai pas le surplomb du moraliste de l’âge classique ou des récents adorateurs de feu Debord. Aucune envie de redresser les torts, de m’arbitrer donneur de leçons – ni même d’anti-leçons.
Le travail de subversion se situe ailleurs. Il suffit de jouer sur tous les malentendus, trahisons, décalages entre le mot et la chose, le vocable fossilisé et son référent d’origine, le moule du signifiant et sa réalité contrefaite. C’est mon principe de base: mettre en relief des hiatus poétiques. J’ai dû croiser cette drôle d’intuition entre 15 et 16 ans, à force de dévorer du Nietzsche en n’y comprenant qu’une ligne sur trois, puis en laissant décanter ma lecture d’alors. Et j’y suis encore fidèle, à ma façon bâtarde. Une fois détrôné le surmoi littéraire, tout redevient permis: métaphores bancales, alexandrins boiteux, citation détournée, faux amis volontaires, coq-à-l’âne ou amalgame abusifs. Ça passe ou ça lasse, peu importe.
Bien sûr, j’aurais pu faire le tri au départ, chasser la blague facile, neutraliser le calembour dérisoire, ne garder que le meilleur du début à la fin. Mais quand on vide son sac de vocabulaire, il vous passe de drôles de couacs par les méninges, et c’est souvent d’assez mauvais goût, entre autres foutaises et débilités. J’aurais pu me cacher derrière mon petit doigt d’auteur, mais l’idiotie a sa logique implacable.»
Pour se faire une idée du glossaire en question,
quelques entrées alphabétiques…
et leurs issues de secours.
ACCOUCHEMENT: ouverture pour travaux.
ALPHABÉTISATION: un homme azerty en vaut deux.
AUTONYMIE: celui qui le dit qui l’est.
BARRICADE: jeu de déconstruction.
BÉGAIEMENT: bouche bée… bée… bée… bée… bée… bée… bée…
CHIQUÉ: bluff par trop remâché.
COMA DÉPASSÉ: point à la ligne (voir Ultime atome & Ultimatum).
DÉCÈS: congé jamais payé de retour.
DEMI-TEINTE: néant plus, néon moins.
EXCEPTION: non mais des fois.
FILS DE: parvenu à naître.
FŒTUS: fétu tiré à la courte paille (voir In utero & In extremis).
GRENADE LACRYMOGÈNE: larmes de dispersion massive.
HOLD-UP: franglish, retour à la caisse départ.
IMPÉRATIF CATÉGORIQUE: si et seulement si tout le monde faisait idem, alors là, ça se peut que ça se peut pas (dans le même K d’école, voir Kant-à-soi & Kif-kif).
JEMENFOUTISTE: indécis heureux.
KAKOU: jongleur à deux balles.
LOTOBIOGRAPHIE: jeux du moi et de hasard (voir Auto-affliction & Roulette russe).
MAUVAISE CONSCIENCE: défense de s’en ficher (voir Amnistie & Amnésie).
NOIR (écran): peinture seiche.
ONANISME: manutention de soi par soi.
PAPILLONNE: polyvalence, de ses propres ailes.
QUARANTAINE : psycho. maritime, sas d’isolement sanitaire avant la cinquantaine.
RÉSISTANCE PASSIVE: poings de suspension.
SEVRAGE (danger du): s’arrêter tue.
TALION (loi du): match nul (voir Œil pour Œil & Cent pour Cent).
USAGER DES TRANSPORTS : pigeon et voyageur (Cf. De l’intersegmentation des clientèles et des bénéfices induits pour tous en moyenne dans la limite des places disponibles et chacun sous certaines conditions – voir astérisque en bas de page, bro- chure SNCF, épuisé).
VITRAUX: dessins allumés.
W.-C. : fosse d’aisance où dévider en toute discrétion son witæ curriculum.
ZÉLATEUR: l’être de motivation (voir Non-gréviste & Lèche-bottes).
Pour ceux désireux de feuilleter l’ouvrage ou de le lire in extenso, c’est ici.
Pour les autres projets de textes courts & en cours, c’est là.
5 janvier 2013
[Texticules & icôneries —
Angles morts, objets fractalitaires.
N’en penser pas moins, chacun hors son coin.
1er janvier 2013
[Le Street Art dans tous ses états —
Collecte de graffiti de l’année dernière,
textes & images pour sortir de l’hiver.]
Il y a quarante ans et des poussières, les murs prenaient la parole aux alentours de la Sorbonne occupée. On a rendu trop d’hommages officiels à ce graffitisme made in 68, comme s’il fallait à tout prix embaumer le défouloir scriptural pour mieux passer sous silence ses mutations successives et traiter tous les tags d’aujourd’hui au Kärcher sous prétexte de vandalisme autistique. Alors, pour refaire émerger la permanence anonyme & clandestine de la poésie subversive depuis quatre décennies, on a fureté un peu partout, depuis les bombages des années 69-71 à Londres par les enragés british de King Mob, jusqu’au renouveau du pochoir révolutionnaire place Tarhir, en passant par les petits mots doux & rageurs qui font partout des petits : à Dijon ou Melbourne, Niort ou New York, Saint-Étienne ou Berlin. Et même à Paris malgré l’efficacité implacable des nettoyeurs municipaux.
D’où cette compilation numérique, comme un chantier à ciel ouvert, qui voudrait recenser ces bribes d’écritures maladroites, lacunaires, éphémères, glanés depuis trois années dans des livres, revues, sites web ou, pour les plus contemporaines, avec mon appareil photo toujours aux aguets… Ici, nul souci d’exhaustivité, puisque la tâche est infinie par définition même. Mais, tout de même, déjà plus de 2300 graffiti distincts – pris en note, datés et localisés – dans ce recueil perpétuellement provisoire, à feuilleter ou télécharger en format pdf ici même….
Et dans la foulée, pour donner envie à quelques amateurs de me prêter main forte, pour enrichir la liste de leurs récentes trouvailles ou pour en inventer d’autres à faire soi-même, à découvrir ci-dessous, quelques tags piochés parmi tant d’autres
[Rennes, hôpital Guillaume Régnier,
«Frères Ripoulain», mi-décembre 12 ]
[Strasbourg, 9 décembre 12 ]
[Paris III, rue des Jardins Saint-Paul, 23 novembre 12 ]
[Tunisie, Sousse, «Zwawla», 3 novembre 12 ]
[Paris XIII, Butte-aux-Cailles, novembre 12 ]
[Reims, 26 octobre 12 ]
[Paris XIX, au pochoir, 17 octobre 12 ]
[Lyon, Croix-Rousse, papier collé, 4 octobre 12 ]
[Besançon, septembre 12 ]
[Suisse, Lausanne, au pochoir, 8 août 12 ]
[Avignon, papier collé, 17 juillet 12 ]
[Annecy, au pochoir, «wbx», juillet 12 ]
[Villeurbanne, sur macadam, juillet 12 ]
[Nantes, Centre International
des Langues, 18 juin 12 ]
[Grèce, Athènes, mi-juin 12 ]
[ParisXVIII, «Peaner», 3 juin 12 ]
[Toulouse, à la craie, 3 juin 12 ]
[Dijon, sur passage clouté, rue Berbisey, juin 12 ]
[Avignon, rue Pasteur, 26 mai 12]
[Saint-Étienne, au pochoir, 21 février 12]
[Egypte, Le Caire, au pochoir,
«keizer», 6 juillet 11]
[Marseille, mi-juin 11]
[Villeurbanne, campus Doua, 27 avril 11]
[Toulouse, avril 11]
[Grenoble, au pochoir, 6 mars 11]
[Besançon, 15 février 11]
[Genève, 26 février 11]
[Lyon, Croix-Rousse, papier collé, 10 décembre 10]
[Bruxelles, 7 janvier 08]
[Montréal, le Plateau, mi-novembre 07]
[Bruxelles, mi-mars 07]
[Paris III, 07]
[Paris, avril 03]
Outre cette compilation systématique & hasardeuse de quarante ans d’écritures murales, on trouvera sur le site deux diaporamas sur le même sujet, l’un consacré aux bombages des années 70 et l’autre s’enrichissant au jour le jour d’inscriptions plus récentes, glanées sur le Net ou prises sur le vif, sur cette page-là.
Et pour conclure ce florilège de l’an douze, une fois n’est pas coutume, un hommage au versant plus institutionnel de Street Art, du côté des Frères Ripoulain qui ont su détourner/ contourner les limites de tout travail de résidence, en couvrant de bombages les murs de l’hôpital Guillaume Régnier à Rennes. Ça ne sent pas le travail de commande, ça fait vibrer le quotidien à l’air libre.
Encore une piste à explorer, à propos des murs obstruant les alentours de la place Tahrir, couverts de graffiti, fresques et pochoirs par les insurgés de novembre-décembre. J’y avais consacré un article illustré 2011. Je viens d’y ajouter un post-scriptum touchant au dernier événement graphique de cette guerre des nerfs et des murs. C’est par là, tout en bas.