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21 mai 2011
[Allergie à l'air du temps —
Contre-révolution tunisienne,
retour de flammes et diaspora.]

Difficile d’élucubrer sur la situation des réfugiés tunisiens sans revenir sur les événements de ces deux dernières semaines, de part et d’autre de la Méditerranée. Donc, pour commencer, petit flash-back sur les manifestations qui ont eu lieu à Tunis du jeudi 5 au dimanche 8 mai. Face au recyclage des cadres de l’ancien régime, à l’indigence des améliorations sociales et au renforcement de la répression quotidienne, des cortèges se sont formés sur l’avenue Bourguiba (non loin du ministère de l’Intérieur) avec pour cri de ralliement l’hymne national et d’autres slogans plus politisés : «Ce gouvernement de transition travaille toujours pour Ben Ali», «Gouvernement dégage», «Flics, bande de lâches».

En réponse, les CRS locaux ont lacrymogéné la foule, avec le soutien de quelques blindés légers et de brigades motorisées & cagoulées (comme en Iran), tandis que des flics en civils bastonnaient salement aux alentours… jusqu’au couvre-feu décrété le samedi soir à Tunis.

Il est vrai qu’en lointaine banlieue, des émeutes de la misère avaient éclaté au même moment, avec pillage à la clé et incendie d’au moins cinq commissariats. Face à cet embrasement, les porte-paroles de l’Etat ont brandi la menace du complot et accusé les fauteurs de troubles d’être «manipulés» et «payés» par des «forces occultes», alléguant qu’il pourrait s’agir d’ex-benalistes ou d’agitateurs d’extrême gauche, ou des deux à la fois. Histoire de déconsidérer le noyau dur des jeunes enragés (de la première heure révolutionnaire) et les crève-la-faim de la périphérie, dont les mouvements étaient suivis par un projecteur à bord d’un hélicoptère survolant la zone, tandis que les miliciens du principal mouvement islamiste (Ennahda — Renaissance) quadrillaient le quartier. Pour éviter de voir circuler trop d’images sur les circonstances exactes de ce regain de tension, les appareils photos des reporters ont été confisqués et les forces de l’ordre ont même poursuivi les rares journalistes à l’intérieur du siège du journal La Presse où ils s’étaient réfugiés (ce qui a d’ailleurs valu au Pouvoir un communiqué outragé sur l’absence de « liberté d’expression » par le syndicat SJNT).

Outre six morts du tableau de chasse (à l’homme) des robocops militaro-policiers, on distingue parmi les dizaines de blessés un certain Oussama Achouri, dont la tragique mésaventure enflamme depuis quelques jours les réseaux sociaux des Tunisiens en colère (mais qu’aucun média français n’a jugé utile de raconter).

Molesté dans l’après-midi du 6 mai, le jeune manifestant a accepté de donner dès le lendemain un témoignage vidéo pour le site indépendant Nawaat à propos de son agression. Le 12 mai, il est arrêté par des agents du « septième » poste de police, de triste réputation, et transféré auprès de la section technique du ministère de l’intérieur qui filme une séquence édifiante d’auto-critique transmise sur une chaîne de la TV nationale. Il y confesse que les « casseurs » seraient à la solde d’agents manipulateurs (en l’occurrence, le militant des droits de l’homme Hamma Hammami et et le secrétaire du Parti Communiste Ouvrier de Tunisie… si si, rien que ça).

Mais peu après avoir été relâché, il cherche à prouver les sévices subis lors de sa mise à l’ombre. La plupart des médecins contactés refusent, mais un plus courageux que ses confrères accepte de lui délivrer un certificat, détaillant les cicatrices de son passage à tabac, doublé des traces d’un viol.

Fort de ce papier officiel, il en fait état au cours de plusieurs interview rendues publiques.

D’où sa nouvelle arrestation le 14 mai et sa libération en catimini, face au tollé qui couve via Internet sous ce très symbolique nom de code : « Nous sommes tous Oussama Achouri ! » D’où les nouveaux incident à Tunis, aussitôt réprimés le 14 mai dernier.

Repassons de l’autre côté de la Méditerranée. Quelle a été, ici, la couverture médiatique des événements de début mai à Tunis ? Quasi nulle. À part l’invitation sur France Inter, le 10 mai à 7h45 heures, du nouveau ministre des Affaires Étrangères tunisien interrogé par Pascale Clark, visiblement tombée sous le charme de ce diplomate de 65 ans. Pas un mot sur son passé. Et pourtant, ça mérite le détour : diplômé en philosophie de l’université de Strasbourg, ex-ambassadeur à Prague, Berlin, Moscou puis Londres, ainsi que chef de cabinet ou chef de mission au Ministère des Affaires étrangères durant la dernière décennie du président Ben Ali… Bref, un rouage raffiné et discret de l’Ancien Régime qui, vu ses titres de gloire, a forcément couvert la politique de fichage, diffamation et persécution des opposants à l’étranger. Qu’on en juge : premier geste depuis sa nomination le 21 février, nommer 34 nouveaux ambassadeurs, dont 90% exerçaient déjà cette fonction auparavant. Le changement dans la continuité, donc. Mais bon, alors… quel message était-il venu délivrer à l’opinion publique française et à ses compatriotes de la diaspora ? Que ces «fuyards» tunisiens qui « sont partis au lendemain du recouvrement de la liberté » pour chercher l’Eldorado en Europe se sont fait tromper par des «passeurs» sans scrupules (ça, c’est sûr, et les garde-côtes du régime actuel s’en soucient fort peu). Il a ajouté que contrairement aux «véritables réfugiés politiques» libyens qui «ont risqué leur vie», eux «y’a pas photo», ils ne «risquent pas grand-chose dans leur propre pays, même s’il y a encore des bagarres et du chômage». Relancée par l’animatrice radio sur les émeutes récentes de Tunis, il a aussitôt minimisé cet accès «de fièvre d’un corps convalescent» qui ne devrait pas tarder à retomber. Et pour toute explication dudit «épiphénomène»… la thèse du complot : «Ce qui s’est passé y’a 4 ou 5 jours… malheureusement, il y a certaines forces, qui pensent que les élections ne doivent pas avoir lieu. (…) On a des présomptions, sans être sûr… des forces occultes qui payent des jeunes, on sait que certaines parties (sic) travaillent dans l’ombre et cette jeunesse abandonnée est une proie facile pour ces manipulateurs-là, des anciens bénalistes ou de l’extrême gauche.» Tout un savoir-faire dans l’intox, alternant confusion et suspicion, pour discréditer les manifestants, criminaliser leurs faits et gestes, tarir à la source le contenu de leurs slogans et salir leur réputation. Alors qu’il est très bien place pour savoir de quoi il retourne : ces jeunes en colère sont ceux-là mêmes qui, trois mois plus tôt, ont fait tomber l’ubuesque despote et s’ils reviennent à la charge, s’insurgent encore, c’est parce qu’ils ont le sentiment d’avoir été trompés, bernés, floués. D’ailleurs, ce propagandiste ministériel qui invoque on ne sait quelle conspiration en est la preuve vivante : Ben Ali’s not dead. Et pire encore la bête immonde tire la plupart des ficelles de la transition démocratique ? Et pour mieux faire passer la pilule amère, elle fait naître d’étranges zombies fantasmatiques, des « casseurs » mercenaires à la solde tant des sbires du RCD que des gauchistes (Tiens tiens tiens, on a soudain changé de cible, d’habitude c’était plutôt le péril islamiste!)…

Et face à ce bobard énorme, aucune réaction de la journaliste, pourtant réputée si caustique. Mais il est vrai qu’elle n’en était pas à son coup d’essai. La semaine précédente, le 27 avril, elle avait invité une autre personnalité du pouvoir en place, Mehdi Houas, le ministre du Commerce et du Tourisme tunisien très fraîchement intronisé. Là encore, à l’antenne, on n’a pas vraiment su à qui on avait affaire. Un franco-tunisien de 47 balais, fils d’un exilé des années 50, né à Marseille, brillant élève, puis ingénieur des Télécoms, engagé au bas de l’échelle chez IBM, bientôt écarté avant qu’il ne co-fonde une entreprise en 2002, Talan (450 salariés depuis), spécialisée dans la vente de conseils informatiques aux principales banques françaises et à trois opérateurs de téléphonies mobiles. Du bagout à revendre, un affichage éthique contre la discrimination dans les Cités et des relations très haut placées (souvent à droite, y compris avec l’ami Brice Hortefeux invité lors d’un dîner de son Club du XIIe siècle, mais aussi du côté de Bertrand Delanoë avec lequel une conférence de presse le 8 avril dernier annonçant en grandes pompes l’érection d’un «Village du Jasmin» sur le parvis de l’Hôtel de Ville le 21 et 22 mai).

Premier acte fort de cet adepte de l’économie mixte, le refonte du site web de son ministère et le lancement d’une campagne Tunisia I love you, (sans aucun appel d’offre) par la société multimedia Bygmalion, dirigée par un certain Nicolas Chadeville et surtout Bastien Millot, ex-communiquant en chef à France Télévisions et idem aujourd’hui auprès du nouveau patron de l’UMP, Jean-François Copé.

Et qu’avait-il à raconter à Pascale Clark, ce manager new-look ? Que «la Révolution a beaucoup apporté au Tunisiens» qui sont d’un seul coup d’un seul passés d’une «dictature» à un «pays libre», sauf qu’il faudrait «qu’il arrêtent les manifs maintenant», parce que ça n’a jamais été qu’un mouvement «pour la dignité», pas un «mouvement social» ou alors sur des problèmes «conjoncturels». Cerise sur le gâteau, il se réjouit de la liberté de circulation «pour les bizness-trip des hommes d’affaire tunisiens, un seul papier au lieu de quatre» et botte en touche à propos des migrants arrivés à bout de force à Lampedusa : «Parlez-moi des belles choses… de la plage, du soleil!» Et voilà le tour de passe-passe achevé en douceur. Aucun souci de lutte des classes, juste une lutte pour les places à prendre, bref le renouvellement des vieilles élites corrompues par la génération suivante des corrupteurs aux dents si longues que ça rayait le parquet de Radio France à la fin de l’émission. D’un ministre l’autre, la boucle radiophonique était bouclée, celle du recyclage en cours des dignitaires les moins compromis avec quelques Bernard Tapie bi-nationaux [et il est remarquable que deux heures d’investigation sur Internet suffisent à voir le dessous de certaines cartes, sans que la plupart des journalistes ne jugent nécessaires d’y aller voir de plus près, de recouper et creuser ces infos pourtant éclairantes…]

D’accord mais, objectera-t-on, quel rapport immédiat entre l’effervescence sociale là-bas, l’hypocrisie de la couverture média ici et le mauvais sort des réfugiés s’amassant vers la porte de La Villette ou se donnant un début d’expression autonome dans le gymnase de la rue Fontaine au Roi ? Le rapport est permanent, transversal et essentiel. Il suffit d’avoir assisté à quelques bribes d’Assemblée Générale du Collectif des Tunisiens de Lampedusa pour s’en rendre compte.

Pour preuve, la semaine dernière, quand l’un des migrants en lutte haussa le ton pour annoncer qu’il venait de perdre deux cousins dans la repression des manifs de Tunis. Ou quand un autre, plus jeune, à qui je demandais quel type de slogan gueulaient les manifestants du 7 mai, me répondit avec un très large sourire complice :
« Ben Ali, sa tête on l’a dégagée, mais son corps est encore là. »
D’où, entre autres questions évoquées dans l’Agora du gymnase occupé depuis dix jours, celle qui fait l’unanimité parmi les migrants: exiger auprès de l’État français ou/et de la Mairie de Paris la réquisition immédiate de l’ensemble des biens immobiliers acquis par les anciens régimes corrompus de Tunisie et de Libye pour restituer ces locaux vacants aux plus réprouvés de leur population.
 Ce n’est pas un mirage ou une lubie, juste une façon de reposer dans le bon sens certaines lois de l’hospitalité. Alors, c’est pour quand, la confiscation des avoirs mafieux des despotes déchus et redistribution aux acteurs du Printemps arabe qui ont choisi, plus ou moins provisoirement, l’exode…?!

Encore une proposition «irresponsable», nous objectera-t-on. En ces matières diplomatiques, il ne faut pas insulter l’avenir, et surtout pas se fâcher avec les pouvoirs fantoches qui comptent bien conserver et faire prospérer les acquis & méthodes de la même corruption. Ceci étant dit, c’est un objectif pratique plus réaliste qu’on ne croit, et surtout plus propice à faire comprendre, au-delà du cercle des déjà convaincus & soutiens solidaires, comment une partie de la «Révolution-Dégage» se joue également ici.

À ce propos, justement, le 16 mai dernier à Tunis, au cours d’une rencontre entre Claude Guéant et son homologue tunisien Habib Essid [sexagénaire discret, promu officier de l’Ordre de la République tunisienne 1992 et fidèle bureaucrate de l’Ancien Régime depuis plus de 25 ans, dans le secteur de l’économie agricole], plusieurs accords de coopération (protection civile, métiers de la mer et la création d’un centre militaire de formation professionnelle à Gafsa) ont été signés. Le ministre de l’Intérieur français a réaffirmé son refus d’accueillir toute « immigration illégale » (même avec un visa Schengen délivré par l’Italie) en demeurant très flou sur le renchérissement éventuel des modalités d’aide au retour (300 euros par adulte, ce qui aux yeux des réfugiés ayant risqué leur vie en traversant la Méditerranée dans des embarcations de fortune rembourse à peine un tiers du prix extorqué par les passeurs). Quant au savoir-faire français dans le domaine sécuritaire, le successeur de Michèle Alliot-Marie a renfoncé le même clou : «Si la Tunisie souhaite organiser des formations ou effectuer un échange d’expériences, nous sommes prêts à le faire. (…) Pour ce qui est de la police, la France reste ouverte à toute demande de formation des autorités tunisiennes, qu’elle se fasse chez nous ou en Tunisie…» (et sans que, cette fois, la proposition de collaboration ne provoque aucun émoi…)

Que le Pouvoir sarkozyste joue sur ces deux tableaux n’étonnera personne, qu’il s’accommode avec enthousiasme des hommes d’appareil & d’affaires ayant émergé dans ce gouvernement tunisien plus que jamais made in RCD, rien que de très normal. Mais on serait en droit d’attendre une autre attitude de la part de la Mairie de Paris, qui joue avec le feu d’une manière désinvolte, hypocrite et cynique. D’un côté, elle surmédiatise les 350 000 euros qu’elle prétend apporter sur la table en soutien aux réfugiés tunisiens ». Or que, faute d’en détailler la répartition réelle, on est conduit à se rendre à l’évidence : cette somme servira pour une grande part à payer les nuitées en foyer, facturées par l’association Aurore (dont les liens sont très étroits avec le groupe Vinci…) et à régler la facture de la soupe populaire servie aux environs de La Villette. Pas un sou ne revenant bien évidemment aux réfugiés, c’est en fait une augmentation d’une ligne budgétaire dévolue aux situations d’urgence sanitaire et sociale. Or, cet effet (pervers) d’annonce caritative, centrée sur le coût de ladite générosité, est plus qu’une maladresse, une véritable tromperie sur les faits, gestes et revendications du Collectif des Tunisiens de Lampedusa.
Eux n’ont jamais demandé de si onéreuses et malcommodes solutions (des couloirs sous vidéo-surveillance, ouvrant sur des dortoirs à 7 lits, avec interdiction de recevoir quiconque et obligation de déguerpir en journée, avec le risque d’ailleurs d’être cueilli par un contrôle de police non loin de la sortie). Ils ont proposé et mis en acte une toute autre stratégie (comme tant d’autres sans-logis), occuper un bâtiment vacant, dont on les délogera par la force sous prétexte d’un « péril » très imaginaire. Et pour ce qui concerne le gymnase occupé depuis presque deux semaines, c’est sans conteste une gêne pour ses usagers habituels, mais dans la dernière injonction qui leur ordonne un départ immédiat (depuis le 19 mai à midi), la gauche municipale va jusqu’à leur reprocher la «saleté» et l’usage prohibé d’ustensiles de «cuisine» dans un local à caractère sportif. Et là, on se demande jusqu’où le cynisme de M. Delanoë va continuer à pousser le bouchon. Car, contrairement à des promesses négociées à plusieurs reprises, la Municipalité n’a jamais fourni le moindre matériel d’entretien, ni organisé de distribution alimentaire aux abords de lieu occupé. Elle a simplement joué le pourrissement, dans le désir désormais indéniable de tuer dans l’œuf toute tentative d’auto-organisation chez les réfugiés, et d’empêcher l’émergence de leurs libres paroles (avec les s du pluriel, c’est exprès).
Comme quoi le social-pragmatisme humanitaire de la Mairie préfère dépenser plus, pour se débarrasser de la patate chaude et recouvrer la paix médiatique. Sinon  comment expliquer que de façon si systématique, on cherche à briser les liens de l’entraide, à atomiser tout regroupement solidaire à coup de «quota» et de «cas par cas» et, pour en finir avec ce «problème», à renvoyer à leur invisibilité naturelle les premiers concernés (par clochardisation résiduelle & expulsion en catimini).

Manifestation avec les Tunisiens sans papiers en lutte,
samedi 21 mai,15h, rdv Porte de la Villette
Ce matin, en plein vernissage de son «Village du du Jasmin», aux côtés de Michel Boujenah et Serge Moati, Bertrand Delanoë a été interpellé verbalement et sommé de justifier sa nouvelle demande d’expulsion contre le Collectif des Tunisiens de Lampedusa.
L’après-midi même, à l’heure dite du rassemblement,
la nasse policière est déjà en place…
Au final : un blessé conduit à l’hôpital
et près de 70 arrestation pour l’exemple et le fichage,
quasiment tous relâchés par la suite .

Pour tracts & infos complémentaires, c’est sur le site de la CIP ici même

A signer des deux mains, une pétition sous forme de «Lettre ouverte à Monsieur Bertrand Delanoë, Maire de Paris, au sujet des Tunisiens de Lampedusa à Paris», de ce côté-là.

A voir aussi, sur Médiapart, ici…
ou sur Afrik.com, là…
ou en parcourant les articles du mois de mai sur le site indépendant Naawat, en route vers l’interface méditerranéenne