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de temps en temps


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14 juin 2011
[Texte en partage & auteur invité —
«Fiche-moi la paie» de Noémi Lefebvre.]

Fiche-moi la paie

Il paraît qu’en Europe du sud, la jeunesse diplômée en a marre, c’est ce que j’ai entendu dans ma bagnole à la radio culturelle, il y avait une émission avec des sciences po, des historiens, des économistes qui usaient de mots comme indignation, spécificité, contagion limitée, jeunes chômeurs, mouvement social, crise économique, précarité, démocratie, autogestion, refus des partis politiques, non-violence, soixante-huit, solidarité, printemps, le nouveau entrait dans les cases d’une maîtrise bien référencée. Bon moi j’allais voir les comptables de l’IUT carrières sociales. J’avais mon badge FICHE-MOI LA PAIE épinglé à ma veste, offert par un fabricant de slogans urbains, l’ami Yves Pagès. FICHE-MOI LA PAIE, une médaille du mérite, façon de parler anonyme et personnelle qui me donnait d’un coup une réalité sociale.

Je venais pour avoir un papier signé qui prouve que j’avais bien fait 22 heures de cours en 2010 qui ne m’avaient pas été payés pour l’excellente raison que c’était le réglement. J’ai tout de même demandé quel réglement, c’était que j’avais fait trop d’heures, 112 en un an alors que j’étais limitée à 90 sur l’université nationale. Limitée? pour quelle raison ? Parce que mon dernier salaire principal à durée déterminée n’était pas assez important, 520 Euros. C’est pourtant pas mal, non ? Oui mais non. Il faut plus. Si tu gagnes pas assez, on te paie pas. Ah d’accord j’ai dit. Donc pour être payé il faut gagner plus. Voilà, c’est ça. Si tu gagnes pas assez tu travailles pour rien et tu es dans l’illégalité, parce que, comme disent les comptables, ils sont tout de même vaguement indignés, tout travail mérite salaire. Vous comprenez, si vous aviez un gros salaire, je sais pas, par exemple 2000 euros mensuels, là vous pouvez dépasser les 90. J’ai dit mais si je gagnais 2000 euros par mois je ne voudrais sûrement pas enseigner plus de 90 heures, je m’en foutrais pas mal et puis j’aurais pas le temps de préparer mes cours, sans compter que depuis 1936 on a aussi droit à des congés. C’est comme ça, elle a dit, la compable, j’y peux rien. Et pourquoi on me l’a pas dit avant que je commence les cours, que je pourrais pas être payée ? Elle m’explique. Parce qu’entretemps les choses ont changé. Eh oui ! C’est devenu plus difficile ! Pour tout le monde ! Ah, j’ai compris, c’est pour ça que l’université se modernise, alors. Pour préparer les étudiants à leur future précarité il faut donner l’exemple ! c’est vachement astucieux.

Voilà comment ça marche :
1. L’article 2 du décret n 87-889 du 29 octobre 1987 prévoit que les chargés d’enseignement vacataires sont des «personnalités choisies en raison de leur compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel et qui exercent une activité professionnelle principale en dehors de leur activité de chargé d’enseignement.»
Les vacataires ne sont donc pas des enseignants, ils ne sont pas des universitaires sans poste, ils sont des intervenants qui viennent à l’université, de temps en temps, raconter des expériences professionnelles à des étudiants.

2. L’université embauche des enseignants vacataires parce qu’il n’y a plus de créations de postes depuis belle lurette. Officiellement, il faut donc demander à «des personnalités choisies en raison de leur compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel et qui exercent une activité professionnelle principale en dehors de leur activité de chargé d’enseignement» par exemple de faire un cours fondamental de 22 heures à raison de deux par semaine sur un semestre et copies à corriger en suplément gratuit, soit environ 200 heures si tu fais le taf sérieusement.
Inutile de préciser que les «personnalités choisies en raison de leur compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel et qui exercent une activité professionnelle principale en dehors de leur activité de chargé d’enseignement» sont tout à fait adaptées à ce genre de sport.

3. Beaucoup de cours fondamentaux sont pris en charge par des diplômés de l’université qualifiés ou non par le Conseil national de l’Université, étant donné qu’il n’y a pas de postes crées, et puisque que les précaires coûtent moins cher et ne risquent pas de l’ouvrir sur ce qui se passe dans l’enseignement ni la recherche vu qu’ils ne sont ni enseignants ni chercheurs, même s’ils font de l’enseignement et de la recherche.
Heureusement qu’il y en a plein de très bons, des docteurs expérimentés, prêts à prendre en charge un maximum de cours dans les conditions les plus extrèmes, trop contents de pouvoir faire ce pour quoi ils sont formés. Ils disent merci.

Et puis vacataire d’enseignement, c’est pas mieux payé que lecteurs de code-barre mais beaucoup plus marrant, on peut parler littérature, art, philosophie, politique, histoire des idées et de tas de choses sans aucun compte à rendre sinon aux étudiants et à soi-même. Au supermarché du bled où je fais mes courses, les filles de mon âge n’ont pas le temps de se marrer avec les idées. Pendant que je m’amuse à préparer mes cours, elles font de la résistance passive, c’est à dire qu’elles s’expriment. T’as vu, il faut que je défasse les lots en promo, a dit la plus dure qui inspire le respect avec sa colère de classe, une de celles qui font le boulot mais pas sans rien dire, alors que la promo est encore sur le catalogue, le chef a dit de défaire les lots et de tout remettre en rayon au prix déloté, ni vu ni connu. Et la marge elle va où ? Tu trouves que c’est normal ? Les clients entendent, c’est exprès, l’expression c’est pour qu’on entende. Pour chaque heure que je passe à la fac avec les étudiants à parler d’histoire de l’art, de socio de la culture ou d’histoire culturelle, il y a une fille pareille que moi qui fait ses heures en voyant ce qui se passe et qui trouve pas ça normal. Oui la fac c’est beaucoup plus marrant, plus marrant aussi que l’usine, pas de chronomètre, les cadences infernales on se les impose tout seul, si on veut, personne pour contrôler mais tu peux être tranquille, quand on est sans poste on se donne à fond, c’est comme les intérimaires, ils cassent les pauses-pipi, ils foutent la honte aux tire-au-flanc et empêchent les petites discutes entre deux manutentions. C’est des bêtes de somme de man-power dans la roue de l’homme-pouvoir qui remplacent les cédédés pas décédés mais en voie de disparition par suppression de postes.

Un jour un professeur d’université bien intentionné avec qui je buvais un coup sur la terrasse en face de la statue des Trois Ordres, côté égalité, Tiers-Etat les bras levés, m’a dit cette phrase très encourageante, que j’avais sans doute «une petite chance». Une petite chance de quoi ? j’ai demandé. Et lui une petite chance, un jour, d’avoir un poste. C’était il y a déjà trois ans, au temps des vagues espoirs de la loi LRU qui permet au patrons d’université d’embaucher des à la rue si bon leur semble. J’ai dit que de sa petite chance, j’en voulais pas. Que je m’en foutais de la petite chance, que la petite chance c’est ce qui fait espérer en fermant sa gueule pour pas ruiner sa petite chance. J’ai pourtant continué à fermer la mienne, de gueule, et pour me faire payer j’ai monté mon auto-entreprise.
Je suis devenue patron de moi-même sur le conseil de sciences-po et de l’IUT. Tous unis contre le service public, ils m’ont dit que c’était la seule solution, de monter sa boîte pour enseigner à l’université. Comme ça tu te responsabilises, tu as la gagne, et tu factures tes heures au lieu d’être bêtement salarié. J’ai monté mon entreprise de rien. Ça tourne à plein. Je reçois des tas d’invitations pour m’inscrire sur des annuaires professionnels. Depuis j’ai donné des dizaines d’heures de cours en tant que personnalité choisie en raison de sa compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel exerçant une activité professionnelle principale de rien, en dehors de mon activité de chargée d’enseignement. Je suis allée avec mon numéro de siret tout neuf à l’IUT, la comptable a dit ah je crois que ça va pas passer. A sciences po, on m’a dit bon, pour cette année on va pouvoir vous payer mais à partir de septembre, c’est fini, on a reçu un nouveau courrier de l’agent comptable. Maintenant, «selon la reglementation, il n’est pas possible à un auto-entrepreneur de donner des cours».

En épilogue, je suis allée voir le directeur de l’IUT. Salut, je lui ai dit, il est sympa, de gauche. Il a dit salut ! Alors comment ça va ? J’ai dit au poil. Il était content, il avait eu d’excellents retours sur mes enseignements par les étudiants, et il espérait bien que je serais parmi eux, l’équipe, l’année prochaine. J’ai dit c’est chouette, mais non, que j’y serais pas, dans l’équipe. L’IUT était un endroit formidable, les étudiants super, j’adorais le boulot mais je pouvais pas continuer pour la raison débile que tout travail mérite salaire. Ah je comprends, il a dit sans se mobiliser davantage sur mon cas. Puis il m’a demandé ce que j’allais faire, c’est un type sympa, de gauche.
J’ai dit que j’en savais rien.
Mais comment tu vas faire pour gagner ta vie ? il a ajouté.
Et j’ai répondu que j’allais vendre mon cul ailleurs.
C’est vrai, faut dire, le problème avec les vacataires de l’université, c’est qu’ils savent rien faire d’autre. Ou alors profiter avec les jeunes diplômés de leur place au soleil. Les démagos !

Noémi Lefebvre a publié un premier roman,
L’autoportrait bleu, aux éditions Verticales.
Pour en savoir plus, c’est ici.

Post-scriptum & esprit d’escalier :

Faire couple pour un demi RSA

Pour les moins de 25 ans qui n’ont pas droit au RSA (cette interdiction d’accès est une contributionsocialiste aux inégalités qui date de la création du RMI, en 1988), sauf si ils ont au moins un enfant, il est une voie d’accès : se déclarer en concubinage ou se pacser avec un allocataire du RSA permet d’accéder à une fraction d’un RSA désormais calculé pour un couple. On voit donc des formes d’entraide où un allocataire accepte de se déclarer en couple pour qu’une autre personne interdite de RSA en raison de son âge puisse toucher les 220€ qui s’ajoutent au 410€ du RSA de l’isolé…
Attention : cela suppose un peu de soin (ne pas avoir des existences administratives visiblement contradictoires) et une relation de confiance, histoire d’être en mesure de suivre correctement son dossier (avoir les infos sur les courriers reçus en temps en en heure, etc.), jouer le jeu – ce qui ne veut pas dire se soumettre – avec le maximum de cartes en mains.

Extrait de De la légitimité de frauder les minima sociaux et de quelques conseils à cette fin

Permanences précarité, lundi de 15h à 17h30 à la CIP 13bd de Strasbourg, M° Strasbourg Saint-Denis Tel 01 40 34 59 74. Adressez questions, témoignages et analyses à permanenceprecarite@cip-idf.org