Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































26 mars 2012
[Antidote au pessimisme ambiant —
Après des mois de répression aveugle Place Tahrir
une arme de résistance passive: le trompe-l’œil.]

Depuis la chute du Mur, à Berlin, en plein hiver 89, malgré tant de prophéties angéliques, d’autres murs de la honte ont été érigés, dont la liste ne cesse de s’allonger : la clôture anti-immigration de la Tercera Nación (1200 km) édifiée par le gouvernement étazunien le long de la frontière méxicaine à partir de 1994 ; la ligne de barbelés de Melilla et de Ceuta (12 & 8 km) installée par l’État espagnol dans ses enclaves marocaines à partir de 1996 ; la «barrière anti-terroriste» (700 km) construite par les autorités israéliennes autour de la Cisjordanie à partir de l’été 2002; le grillage électrifié (550 km) aménagé par l’armée  indienne sur la ligne de partage entre la vallée du Cachemire et le Pakistan à partir de 2003. Chacun de ces hauts murs permettant de contrôler, restreindre ou empêcher la libre circulation des personnes limitrophes, sous prétexte de protectionnisme migratoire ou de risques terroristes.
Plus récemment, en Égypte – débarrassée du Moubarak mais pas de sa clique militaire ni de ses faux Frères Musulmans –, la place Tahrir a connu de nouvelles tensions avec d’irréductibles protestataires, vers la fin 2011. Et la seule solution trouvée par le «shadow cabinet» de la junte au pouvoir fut de construire, dès novembre, avec d’énormes blocs de pierre, un premier mur empêchant le moindre manifestant d’approcher du Ministère de l’Intérieur. Une sorte de muraille new-look, contre l’ennemi intérieur.

Mais le mois suivant, l’obstacle était devenu un dangereux abcès de fixation pour les increvables «dégagistes».

Et ces pavés géants, provoquant l’ire nocturne des lanceurs de pierres, commençaient à se parer de graffiti & affichettes les plus divers…

Si bien que le 11 décembre, quatre murs furent rajoutés pour protéger le centre névralgique du pouvoir – compliquant d’autant la circulation quotidienne des habitants, condamnés à d’énormes détours pour éviter ces nouvelles impasses, mais donnant à quelques scripteurs sauvages d’autres motifs d’expression.

Tout début février 2012, dans un stade de football de Port Saïd, 70 supporters de club cairote d’El-Ahly étaient lynchés à mort sous l’œil bienveillant de la police. Et au lendemain de ce massacre, la place Tahrir de s’enflammer à nouveau. D’autant que ces défunts «hooligans» étaient connus des forces de l’ordre pour leur participation active aux émeutes du Printemps égyptien. Du coup, puisque ça s’enflammait de plus belle au centre ville, trois nouveaux murs furent dressés en toute hâte pour contenir ce regain de colère.

Et si ces infranchissables obstacles semblaient parvenir à sécuriser la zone sensible des immeubles officiels – et à enfermer les assaillants dans un labyrinthe sans issue, pris au piège de cette souricière à grande échelle –, ils ont fini par faire partie d’un autre paysage. Celui d’une réappropriation fresquiste tous azimuts. Qu’on en juge sur pièces.

Pour marquer les esprits, le 9 mars dernier, après deux mois de guerilla en trompe l’œil – recouvrant partout les fausses perspectives de la démocratie militarisée par d’autres lignes de fuite –, les jeunes activistes de l’aérosol ont appelé à converger place Tarhir à l’occasion d’une No Walls protest. Un petit air de carnaval, totalement passé sous silence par les journalistes francophones, et vaguement relayé par quelques TV anglo-saxones.

Motus et bouche cousue médiatiques, histoire de ne pas semer partout la mauvaise graine.

Reste que, face à cette mutine stratégie picturale, outre les effaceurs d’encre officiels, de jeunes partisans du régime en place, les «badr battalions», cherchent à contre-taguer, biffer, souiller les inscriptions et peintures sacrilèges, accusant leurs auteurs d’être des mécréants et des «agents à la solde de l’étranger». Il existe d’ailleurs des vidéo de propagande de ces mercenaires, payés ou pas, pour faire ce sale boulot. L’une d’entre elles montre deux membres de la Badr Team 1 à l’action, portant pour mieux brouiller les pistes des masques des anonymous, mêlant imagerie iconoclaste et  propagande pour la la junte militaire à un point de confusion sidérant. Ça vaut le coup d’œil, c’est ici.

Sinon, pour s’en mettre plein les mirettes, avec d’autres peintures from Cairo, c’est sur la banque d’images du photographe Mosa’ab Elshamy ou sur le billet du 24 mars du blog suzeeninthecity.

Post-scriptum de décembre 2012:
Depuis novembre 2011, les élans émancipateurs et volte-face contre-révolutionnaires font rage, et tant de victimes que les façades des immeubles ne cessent de rappeler leur innombrable mémoire par fresques, pochoirs et graffiti. Un an plus tard, les grèves contagieuses, les réoccupations de la place Tahrir et d’autres émeutes sporadiques n’auront pas empêché la nouvelle alliance entre Frères Musulmans et jeunes loups de la Nomenklatura miliaire, sous la houlette fantoche de Mohamed Morsi. Quant au dernier référundum en trompe l’œil, malgré une abstention massive, il laisse planer la menace d’une guerre civile larvée. On ne s’étonnera pas que les blocs de bétons obstruant de nombreuses artères du centre-ville du Caire soient plus que jamais debouts. Et l’enjeu d’une bataille symbolique acharnée.

Il y a douze mois à peine, chacun tentait de lire entre les calligraphies écarlates du mot LIBERTÉ, l’espoir d’un écroulement prochain, ou du moins d’une faille dans ce système de cloisonnement généralisé.

Aujourd’hui, sur un autre mur demeuré en place, on y rit… de plus en plus jaune, comme ce récent smiley géant l’atteste, peint début novembre 2012.

Un mois plus tard, à l’approche de l’an 2013, de part et d’autre, l’espoir  et la peur se font toujours face.

Post-scriptum du 1er mai 2013 :
Parmi les nouvelles fresques recouvrant les barrages de pierre qui obstruent encore aujourd’hui certaines artères centrales du Caire, deux au moins portent sur le harcèlement sexuel que les femmes ont eu à subir lors de chaque rassemblement public et sur leur détermination à occuper toute leur place (à Tahrir et ailleurs) dans le mouvement social en cours.