Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































8 avril 2012
[Retour aux sources de la Belle Époque libertaire
Contre «dressage» & «perroquetisme» scolaires,
un enjeu méconnu de la pédagogie libertaire :
la simplification de l’orthographe
par Anna Mahé dans l’anarchie (1908).]

Durant cette dernière décennie, le dogme de l’évaluation a imposé ses barèmes, codes et normes tous azimuts : des bilans de compétence du Pôle Emploi aux audits d’entreprises avant dégraissage, en passant par d’autres rapports d’experts, certifications, check-up, QCM, tests d’intelligence, examens graphologiques, sondages de satisfaction, casting d’embauche et autres Quiz fitness sur papier glacé. Avec toujours le même objectif : sous prétexte d’économie d’échelle et de responsabilisation individuelle, culpabiliser en chacun de nous le malade dépensier, le nanti relatif, le citoyen pollueur, l’allocataire abusif sinon l’insolvable, le dépressif ou l’obèse de sa propre faute. Et l’on n’aura pas tort de voir là le signe d’une extension des méthodes comptables du management privé à l’ensemble des activités non marchandes dite de service public, avec en bout de chaîne un tri sélectif au cas par cas des maillons faibles improductifs et autres supposés fraudeurs chroniques.

N’oublions pas cependant que c’est au sein de la sacro-sainte Éducation Nationale que le recours à l’évaluation trouve aussi sa source institutionnelle – classements, notations et examens y ont toujours eu une place prépondérante, outre le rituel désuet des bons points, des félicitations trimestrielles ou des prix d’excellence. Et que c’est dans ce creuset originel qu’on a pris l’habitude d’évaluer à la décimale près le transfert des connaissances, mais aussi l’assiduité, la participation ou le comportement. Apprentissage par la rivalité permanente, le challenge compétitif, la peur de la sanction et la honte de l’échec, ce sont les tares bien connues de notre modèle éducatif hexagonal, pédagogiquement l’un des plus rétrogrades d’Europe. D’autant que, malgré le principe officiel de la multidisciplinarité au collège & au lycée, chacun sait d’expérience que parmi toutes les matières étudiées, il y en a toujours eu de plus discriminantes que d’autres, celles qui feraient insidieusement la différence entre l’élite et le tout-venant. Le latin a longtemps joué ce rôle, puis les mathématiques modernes à partir des années 70, sans oublier l’allemand en LVI – ou d’autres options aujourd’hui – pour que les mieux orientés évitent les classes dépotoirs. Quant au cours de français, on y a toujours surévalué l’apprentissage de l’écrit contre l’expression orale, subsidiaire ou vaguement récréative. Et sous prétexte de défense patrimoniale, on a sacralisé les morceaux choisis littéraires par opposition aux textualités profanes, infra-culturelles, donnant ainsi l’impression aux bambins moyens que l’usage quotidien de leur langue, enrichie par des siècles d’inventivité collective, n’avait pas de rapport avec les vraies Lettres de noblesse. Et puisque le Français était une matière en tout point étrangère à leur tchatche naturelle – et ses tournures forcément barbaresques –, ce devait être un idiome réservé à des happy few artistes et quelques intellos de naissance, bref une langue morte vouée à sa reproduction académique, un truc de prof pour faire des profs. Mais surtout pas un outil d’auto-défense sociale ou un ange-gardien du vécu intime, ça c’est pas au programme, hors sujet. Pire encore, une fois dispensé le premier le b-a-ba du cours préparatoire, le seul critère distinctif qui a toujours prévalu, c’est l’orthographe. Et pour mesurer son degré de correction, l’épreuve reine de système scolaire franco-français, c’était et c’est encore la dictée.

Ainsi, depuis l’école primaire jusqu’à l’ancien certificat d’études du collège, la dictée est demeurée l’archétype du «contrôle sur table», jouant des difficultés de la langue française pour prendre en faute les scripteurs novices et, selon une logique soustractive, ne leur mettre jamais que des points en moins. Un mode d’évaluation d’essence culpabilisante – ah tous ces mal-élevés de leur propre faute ! –, fondé sur les arbitraires, exceptions et pièges qu’on se doit de connaître «par cœur» d’une langue écrite vidée de tous ses autres sens.

Assez paradoxalement, dès 1880, le ministre Jules Ferry semblait, sur ce point précis, animé d’un progressisme plus nuancé, ouvert et même iconoclaste. Ainsi vantait-il de «nouvelles méthodes » pour résister à «la discipline mécanique de l’esprit» propre à l’enseignement d’Ancien Régime. Plutôt que de s’en tenir au «programme restreint à lire, écrire et compter», il espérait que, contrairement aux générations précédentes, les nouvelles sauraient enfin «comprendre ce qu’ils lisent». Dans le même ordre d’idée, il se méfiait des «abus» de l’exercice de la dictée «qui consume tant de temps en vain». Il en venait même à relativiser l’importance de l’orthographe, en des termes qui méritent citation in extenso : «Mettre l’orthographe, qui est une des grandes prétentions de la langue française, mais prétention parfois excessive, au premier rang de toutes les connaissances ce n’est pas faire de la bonne pédagogie : il vaut mieux être capable d’écrire une lettre, de rédiger un récit, de faire n’importe quelle composition française, dut-on même la semer de quelques fautes d’orthographe.» (Discours au Sénat, 31mars 1881). Pour ceux qui s’étonneraient d’un tel point de vue chez le promoteur des fameuses «lois scolaires», on rappellera que le franc-maçon républicain Jules Ferry (et colonialiste invétéré, hélas), avait alors nommé à la tête de l’enseignement primaire un certain Ferdinand Buisson, auteur du très novateur Dictionnaire de pédagogie, ouvrage qui doit aussi beaucoup à Paul Robin, pionnier anarchiste de l’éducation intégrale mise en pratique à l’orphelinat de Campuis jusqu’en 1894, et cela avec le bienveillant soutien ministériel.
Ainsi, contrairement aux apparences, à l’époque de la refondation de l’Ecole publique, il existait un lien ténu mais bien réel, disons une zone de porosité intellectuelle entre les idéaux libertaires de la «co-éducation des sexes» (mixité), de la «papillonne» fouriériste (principe interdisciplinaire), de l’activité d’éveil en plein air (issue d’un certain rousseauisme) ou d’une «morale sans coercition ni sanction» (autodiscipline) et les objectifs réformistes d’une éducation pour toutes et tous, laïque et obligatoire. Reste que, enseignement de masse oblige, il en restera peu de traces dans ses pratiques. Si bien que au début du XXe siècle, on constate la résurgence d’une critique anti-autoritaire des travers de l’Education nationale. Selon deux angles d’attaque : contre le «dressage» et le «perroquetisme». Critique de l’enfermement disciplinaire des corps, mais surtout du ressort grégaire auquel les maîtres font appel : ce seul instinct d’imitation/répétition «inductif» qui voue l’enfant à se singer plus bête qu’il ne l’est, alors qu’on devrait développer dès le plus jeune âge un mode d’appréhension « déductif » chez cet animal doué de raison. Notons au passage que ce néologisme satirique – le «perroquetisme» – est le fait de l’anarchiste Sébastien Faure, fondateur du milieu libre éducatif La Ruche à Rambouillet en 1904, expérience qui perdura jusqu’en 1917 selon cette trinité de principes : «Par la vie au grand air, par un régime régulier, l’hygiène, la propreté, la promenade, les sports et le mouvement, nous formons des êtres sains, vigoureux et beaux. Par un enseignement rationnel, par l’étude attrayante, par l’observation, la discussion et l’esprit critique, nous formons des intelligences cultivées. Par l’exemple, par la douceur, la persuasion et la tendresse, nous formons des consciences droites, des volontés fermes et des cœurs affectueux.»

Animées des mêmes valeurs pédagogiques, les ex-institutrices Anna et Amandine Mahé fondent en 1902 un groupe de Causeries Populaires avec Albert Libertad, auprès duquel elles vivent toutes deux en «camaraderie amoureuse». S’ensuit la création du journal l’anarchie, d’une sensibilité qui se proclamait alors «individualiste». En l’occurrence, partant d’une méfiance envers les partis frères et syndicats du mouvement ouvrier, cette nébuleuse à la marge de l’anarchisme prônait la « grève des gestes inutiles » et la mise en pratique immédiate de leur révolte par l’imprimerie coopérative, l’habitat communautaire, l’autosubsistance maraîchère & végétarienne, la liberté sexuelle avec recours à l’avortement si nécessaire, le nudisme estival dans une station balnéaire de La Rochelle et d’autres activités de financement à la limite d’une «illégalité» assumée comme telle.

Pour Anna Mahé, forte personnalité de la maison collective du 22 rue du Chevalier-de-la-Barre, l’envie de créer sur la butte Montmartre un Externat selon ses préceptes anti-autoritaires ne se réalisera jamais. Du coup, c’est un autre cheval de bataille qui l’anime, même s’il recoupe les mêmes préoccupations : la lutte contre les «préjugés grammaticaux et orthographiques» qui compliquent inutilement la langue écrite et découragent les enfants pauvres d’en maîtriser jamais les subtilités. Avec sa sempiternelle dictée, qui crée un obstacle infranchissable aux plus mal-nés des basses classes. Dès 1905, elle commence à publier des articles dans l’anarchie selon une orthographe simplifiée par ses soins – c’est-à-dire débarrassée des «absurdités de la langue» –, tel celui-ci : Démontons la pédagojie oficièle faite pour fabriquer des esclaves. Bâtissons une pédagojie qui conviène à des cerveaus d’homes, où elle remet en cause l’apprentissage trop précoce de la lecture et de l’écriture au détriment d’un développement intellectuel fondé sur l’observation et l’expérimentation.
On moquera sans doute ce qui peut apparaître comme un problème mineur, sinon une lubie fantaisiste – proche des tentatives contemporaines de mise au point d’une langue universelle à l’écriture quasi-phonétique, tel l’espéranto. Et pourtant, ce combat met en lumière, a contrario, la résistance académique et étatique à toute remise à jour des bizarreries graphiques de la langue française depuis des siècles. Pour ne citer que deux exemples récents, on rappellera l’échec partiel des tentatives de réforme d’Aristide Briand en 1906 ou de Michel Rocard en 1989. Tous deux contraints de reculer face à une coalition hétéroclite de conservateurs forcenés, attachés à l’archaïque pureté d’une écriture fossilisée hors l’évolution de ses usages. On doit donc à Anna Mahé l’une des rares tentatives pour faire émerger les vrais enjeux d’un débat  politique beaucoup moins anecdotique qu’il n’y paraît. Pour s’en faire une idée, citons un large extrait de son article manifeste – «Sinplifions…» – paru en 1908 dans l’anarchie, ce périodique ayant aboli le symbole hiérarchique du A majuscule de son propre titre.

« […] Certe, je ne nie pas qu’à première vue on se sente un peu dérouté, que les vieilles abitudes ne se trouvent absolument choquées par cète petite révolucion acomplie dans la sainte ortografe si pieuzement enseignée dès l’enfance. Mais en vértié l’argument compte peu si l’on sonje à la facilité avec laquèle on s’habitue à cète nouvèle grafie de la langue. Il suffit de lire à haute vois quelques lignes pour comprendre que la langue n’est nullement altérée par ces chanjements que la sinplificacion ne s’ataque qu’aus conplicacions sans raison, aus non sens innombrables que présentent l’ortografe actuèle.
En vérité, il est bien peu de camarades qui donent contre l’ortografe simplifiée d’autres raizons que cèle précitée. Tous s’acordent en jénéral à reconaître l’utilité de sinplificacions et beaucoup même m’acuzent de tiédeur dans mes opinons, ils dézireraient que la révolucion soit complète, que je ne me borne pas seulement aus quelques réformes que je propoze, d’acord avec des professseurs et des homes dont la compétence et la bone volonté sont incontestables. Ils voudraient que tout grafique sans utilité absolue soit suprimée sans autre forme de procès.
Pour ma part je n’y verrais pas grand inconvénient. Si la langue française ignorait absolument les homonimies. Mais je ne vois pas bien coment nous pourrions nous reconaitre si nous ortografions de la même façon cète série par exenple : des sains, des saints, des seins, des seings, des cinq, sans parler de dessin, dessein, d’essaim. Dans ce cas d’homonimie, il ne me semble pas mauvais qu’une lètre ajoutée, suprimée ou chanjée marque la diférence, d’autant plus que le travail nécessité par ces diférences ne serait qu’une partie infime de celui exijé aujourd’hui pour la conaissance intégrale de l’ortografe. D’autre part, le son de certains mots exije encore l’emploi du double s, r, n, m, l, dans certains cas. Tant que nous nous tenons à chanjer l’ortografe, nous ne pouvons, dans ces cas, sous peine d’inconséquence suprimer radicalement toutes les doubles consones. Il est aussi des lètres inutiles que nous ne chanjons pas au comencement de certains mots pour ne pas enlever à ces mots leur valeur, leur orjinalité parfois, leur son souvent. Si nous écrivons hameau sans h, nous devons dire l’ameau et la fonétique sera ataquée. De même, le respect que nous gardons à la terminaizon a sa cauze dans la dérivacion des mots ; nous écrivons respect parce que nous dizons respecter.
Mais malgré toutes ces rézerves dans nos réformes concernant la grafie de la longue combien de chanjements, de simplifications y apportons-nous. Il serait superflu de redire ici les règles que nous suivons scrupuleuzement dans ce travail, mais ce qui est fort intéressant, c’est de rechercher jusqu’à quel point nous suivrons la lojique qui a amené péniblement au bout d’années des modificacions dans la langue françaize. Nous avons tous lu quelque peu les vieus auteurs et c’est là, ami grincheu qui te plaint de la dificulté éprouvée çà me lire, te débatant parmi les lètres inutiles et même absolument étrajère au son, le te voy estouffans sans doubte de cholere contre les sçaouans et contre le compaing Rabelais et les maraulx lesquels escripuaient des chronieques tant ioyeuses. Depuis lors, que de chanjements aportés, d’éléments inutiles, chanjements alant parfois à l’encontre de la nécessité. En tout cas, bons ou mauvais, ils montrent la vitalité d’une langue qui ne se pétrifie pas dans un cadre définitif. Les décizions prizes par des Briand ne peuvent rien contre l’évolucion vers le mieux. Elles ne peuvent que nous montrer une insigne mauvaize foi, ou plutôt un dézir de contenter les partizans de l’immuabilité de l’ortografe. Monsieur Briand, élève des Jézuites, s’est rapelé au bon moment du talent spécial de ses maîtres pour enseigner des matières s’adressant excluzivement à la mémoire. La réforme de l’ortografe leur elèverait une bone partie de leur renomée, et tous, à l’idée de la réforme probable étaient douloureuzement émus. Délicatement reconaissant et merveilleuzement prévoyant, M. Briand arrivant au pouvoir décida que la réforme acceptée par ses prédécesseurs ne serait pas faite. Il est bien entendu que nous n’en éprouvons aucune surprize ; les prédécesseurs ajissaient probablement moins pour la lojique que pour leur intérêt, le successeur fit de même ; cète fois la lojique n’était pas avec l’intérêt. Voilà tout.
Ainsi donc la réforme qu’il eut été bon de voir se faire en totalité et d’une façon lojique ne se fera que par birbes, selon la fantaizie de nos académiciens. Nous verrons (ou ne nous ne verrons pas, pour cauze) dans quelque cent ans des mots aléjés de lètres inutiles, d’autres charjés, selon qu’il aura plus à nos augures de découvrir que la lojique exijait tèle supression, ou que l’étimolojie voulait vraiment qu’on mète un y là où un i faizait l’ofice. Il y a quelque cent ans nos aïeux écrivaient une langue bien débarassée de scories mais pourtant les doublons et les illojismes abondaient plus qu’aujourd’hui ; on écrivait jetté, éclorre, grouppe, secrette, méchanisme, appercevoir, symmétrie, sçaurait, frippon, méthamorphose, occuppé, crystal, piquure, etc. ; l’accent grave n’existait pas, ce qui exijait l’adition de lètres supplémentaires, mais du moins des mots s’écrivaient de façon lojique comme mistérieusement, cigne, etc., que le progrès a conpliqué de l’y.
Il inporte pour chanjer la grafie d’une langue de n’obéir pas à des caprices ou à la pression du fait acquis come le font actuèlement nos académiciens, ces bons partizans de la routine. Il faut suivre les règles lojiques, et parce qu’on a suprimé un u dans piquure, donant ainsi dans ce mot la valeur c à q, de même faudrait-il suprimer l’u lorsque le qu a la simple valeur c ; même q pourrait sans inconvénient être suprimé ainsi que l’inutile k et il conviendrait de bien déterminer les valeurs repectives de c, s, z. Nous arriverions ainsi à un peu plus de lojique, à beaucoup plus de simplicité, pour le plus grand profit de nos enfants.»

Post-scriptum : Si je me suis fendu de ce long développement, c’est à coup sûr parce que, petit-fils d’instituteurs sur chaque branche de mon arbre généalogique, j’ai souffert toute mon enfance d’une grave carence orthographique, et que ce handicap m’a beaucoup coûté en zéros pointés et d’autres vexations par la suite. Quant aux défenseurs de la «belle langue» dans son formol, je comprends bien qu’ils s’accrochent à cette «distinction» pour faire exister leur élitisme républicain, mais vivement que crève l’abscès ou l’abçais ou l’abssès… et eux avec.