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5 & 12 juin 2012
[Grève des loyers,  un journal mural
Un expulsable en sursis affiche son insolvabilité
et refuse la honte sociale au 1 de la rue de Chantilly.]

Ça se passe dans le IXe arrondissement de Paris, au coin de la  rue Bellefond et de la rue de Chantilly. Sur l’immeuble d’angle, on aperçoit une première fenêtre, murée de si longue date qu’on dirait un huis clos en trompe l’œil, repeint à l’unisson de la façade en pierre de taille. Deux mètres plus loin, quelques affichettes ont commencé à fleurir sur le mur il y a une semaine, incitant les passants à faire halte pour s’informer de la mise en demeure faite au locataire de déguerpir toutes affaires cessantes.

A parcourir les feuilles manuscrites et documents ici scotchées jour après jour, on découvre le fatal enchaînement des circonstances aggravantes d’un pauvre en fin de droits.

Mais cet expulsable en sursis, auquel on a coupé les vivres et l’électricité a décidé de tenir un journal mural, pour rompre le cercle vicieux de son opprobe sociale. Tant qu’à passer pour un occupant abusif – un de ces «assistés» voués aux gémonies par la gauche & la droite de Manuel Vals à Marine Le Pen –, inutile de s’en cacher, mieux vaut livrer son cas de (sale) espèce de (faux-)chômeur à la publicité. Et sortir de ses gonds pour rester dans la place.

Hier encore, il continuait sa lutte, par petits mots interposés, de moins en moins solitaire, vu les témoignages de solidarité de certains voisins et curieux de passage. Face aux chinoiseries des bureaucrates & huissiers, son dazibao improvisé tenait encore le haut du pavé.

Et ce temps gagné envers et contre toutes les échéances comptables, cette façon de conjurer les misères de l’isolement par le verbe haut, ça se fête, avec ironie, guirlande et loupiotes.

Sans illusion sur la suite, mais sans esprit de défaite obligé, debout sur le seuil de sa colère. Insolvable… et alors?

Et avant de repartir ailleurs, en hommage à tous ses invisibles semblables, ces quatre questions subsidiaires qui n’en finissent pas de nous brûler les lèvres.

post-scriptum du 12 juin :
Repassant par la rue de Chantilly, je m’arrête, salue le locataire en sursis sur le pas de sa porte et l’informe de ma modeste contribution à son «journal mural». On lui en a parlé, mais difficile de se tenir au courant quand on vous a coupé l’électricité. Une journaliste des Inrockuptibles, Anne Royer, alertée par mon articulet sur ce pense-bête, est même allée le voir pour faire le portrait de ce récalcitrant solitaire, Jérôme de son prénom. Son article, sobre et précis, est en ligne ici-même.
On y découvre le parcours de vie d’un «animateur radio»qui, depuis plus de vingt ans, sur le bande FM, oscille entre statut d’intermittent, CDD renouvelable (ou pas), arrêts maladie (entre stress hyperactif et décompensation) et CDI au rabais suivi d’un licenciement sèchement abusif. Et depuis lors, en attendant quelques possibles indemnisations après sa contestation aux Prud’hommes, il touche une pension d’invalidité (moins de la moitié du SMIC) et pas grand-chose d’autre, puisque dépression chronique oblige, le courage lui a manqué pour pour réclamer ses droits auprès de toutes les usines à gaz administratives.

Pour l’heure, comme on voit ci-desus, il affiche plus que jamais sa résistance, en acte de paroles… & vice versa.
Et après plus d’une dizaine de déménagements, cette fois il a décidé de briser le cercle vicieux de la paupérisation, lui qui a déjà connu les foyers Sonacotra, les gourbis, les chambres de bonne. Cette fois, c’est non, assume-t-il fermement. Et, partant de ce constat, l’insolvable précaire Jérôme campe sur sa position, sans jargon ni langue-de-bois révolutionnaire, sans même hausser le ton, mais en mesurant chaque mot de son refus définitif de céder à la pression sociale :
«Non, je ne retournerai pas bosser tant qu’on me privera de logement. Je sais, ça choque les gens quand je dis ça, d’ailleurs, je pourrais trouver des petits boulots en remplacement dans certaines radios, mais pourquoi faire, juste pour payer un loyer qui n’arrête pas d’augmenter alors que mon salaire, lui, il bouge jamais. Moi, c’est fini, je veux plus bosser dans cette logique-là, uniquement pour régler le loyer chaque mois. Je préfère encore dormir dans ma voiture! Ça paraît délirant, mais je refuse de continuer comme avant, je veux plus jouer à ce jeu-là. Bosser, bosser, bosser à se rendre malade, et pour quoi faire de sa vie si ça ne permet même pas d’avoir l’espace minimum pour être bien dans sa peau.»

À écouter la voix paisiblement enragée de Jérôme, on se prend à y déceler quelque écho au «je préférerais ne pas» du si actuel Bartleby. Et l’on se demande comment empêcher que ce geste iconoclaste ne finisse par se retourner contre-lui-même, à imploser tout seul ou se cogner la tête contre les murs, comment décloisonner ces cas isolés d’insoumission, comment leur faire crever l’écran des faux-discours de compassion/stigmatisation sur l’assistanat, comment articuler ensemble ces refus existentiels du travaillisme forcené et des leurres du plein-emploi stable, comment rendre ces subversions solitaires explicitement solidaires. En voilà une question politique en ces temps d’affichage électoral en trompe l’œil.

À la prochaine, Jérôme, ici ou là.