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30 juin 2012
[L’inchangé du présent, c’est maintenant
Un lycéen aveugle soupçonné (à tort) de fraude sociale,
quand la chasse aux «assistés chroniques» bat son plein.]

Il aurait pu s’appeler Mactar, mais ses parents d’origine malienne ont préféré Mathieu, un saint mieux intégré au calendrier de leur terre d’accueil, sauf qu’à l’âge des premiers communiants, leur gamin a passé sa sixième année en soin intensif, à cause d’une maladie des nerfs, un cas de récession génétique très rare, qui lui a fait perdre la vue. C’est pour ça qu’il n’a pas été sectorisé dans la ZEP du coin, quelque part en Seine Saint-Denis, mais au siège parisien de L’Institut National des Jeunes Aveugles (INJA), entre petits « ninja » du même genre, pour apprendre à apprendre sans les yeux. Et tant pis si ça raccourcit l’horizon de ne fréquenter que ses semblables, une vingtaine de non-voyants claquemurés en rangs d’oignons, sans jamais aller se faire voir ailleurs, dans une classe d’ados «normaux», pas tous handicapés pareil ! Quant au projet de rejoindre la filière générale, à bientôt dix-sept ans et demi, ça arrivait un peu tard, mais ça lui faisait tellement envie, à Mathieu, de rentrer en Seconde dans un vrai bahut, pour raccrocher les wagons, avec ses lunettes noires et sa canne blanche. C’était un défi personnel, un risque à courir aussi, à grandes enjambées, même si au début il allait se prendre les pieds dans un sac poubelle, des cartables par terre, sinon un poteau en pleine gueule, ou se tromper de porte aux toilettes chez les filles.
À la rentrée de septembre 2010, le dossier de Mathieu est accepté. On l’a inscrit dans un lycée de son département, à moins de dix minutes de Rosny 2, l’épicentre commercial du 93, et du vaste monde qui s’ouvre désormais en son esprit. Mis devant le fait accompli, les profs ont accueilli le nouvel arrivant tant bien que mal, se sont adaptés à ses besoins spéciaux, sans formation ni aucune aide, avec les moyens du bord. Lui un peu paumé au départ, mais dès le trimestre suivant, on aurait dit qu’il avait toujours était là, comme poisson dans l’eau. Disons que la greffe a pris (à moins que ce ne soit la mayonnaise ou la colle à rustine ou un enduit bouche-trou, à chacun de rayer les métaphores inutiles). Et tou se passait si bien que ça se passerait presque de commentaire, sauf à l’étage administratif, dans le bureau de M’dame le Proviseur qui, sommée d’accepter Mathieu en surnombre, s’était vite débarrassé de la patate chaude auprès de l’équipe pédagogique. Mettez-vous à sa place, elle avait d’autres chats à fouetter, bref, rien à battre de cet recasé-là, juste un malvoyant plutôt mal venu, parmi tant d’autres mal polis, mal élevés, mal conçus, mal étreints, malappris, malotrus… dans un établissement lui-même si mal doté.

Pour fêter sa récente majorité et terminer en beauté le deuxième trimestre, le « déficient visuel » Mathieu a fini par recevoir une réponse de la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH). Sur le papier, c’est marqué ok, avec son nom & prénom noir sur blanc, bon pour versement de plusieurs fois mille euros. La forte somme financera l’achat d’un matériel informatique adapté (logiciels de vocalisation, plage tactile et imprimante braille…) Au lieu de garder ça pour lui, il en éprouve tant de fierté qu’il veut partager sa joie avec les profs et ses copains de récré. Mal lui en prend, la rumeur fait son chemin jusqu’aux oreilles de M’dame le Proviseur qui trouve qu’il n’y a pas de quoi se vanter, quand on profite depuis si longtemps de la charité publique, vu ce que ça coûte aux contribuables, quel toupet. D’autant qu’il en avait déjà un d’ordinateur avec dictaphone, plus très opérationnel, et alors ? À force de bonnes excuses, ça lui a surtout permis de tricher tranquille aux épreuves sur table, comme elle s’est laissé dire, mais bon, tant qu’on n’a rien prouvé en flagrant délit, impossible de sévir, sauf que maintenant qu’il a touché le gros lot, l’impuni ne se sent plus, la banane en permanence, content de lui, une sale mentalité d’assisté oui, et aucune pudeur quant il enlève ses verres fumés pour amuser la galerie, avec son blanc d’oeil et l’autre révulsé tous azimuts, sans parler de sa montre swatch au poignet, bizarre quand même, dès le premier jour, M’dame le Proviseur, ça lui avait mis la puce à l’oreille, et aussi cette peau de métis, café au lait très clair tandis que ses géniteurs officiels, eux, c’était pire que jus de réglisse, à se demander si on l’aurait pas vendu au plus offrant, le Mathieu, et puis adopté sous un prénom français, pour toucher les allocs, comme ça se pratique chez ces ethnies, au-delà du Sahara, ça ne date pas d’hier que les Arabes les ont maltraités, ces Noirs-là, même si chacun à bien dû y trouver son compte à l’époque, enfin ça les regarde, ils avaient qu’à pas supplier pour leur indépendance, dans la vie faut assumer.

N’empêche, y’a comme un vice de forme dans l’histoire du Mathieu, et nul n’empêchera M’dame le Proviseur de trouver ça louche. À se demander si ce môme bluffait pas depuis le début, soi-disant condamné à la nuit noire, mon œil!, du cinéma oui!, Ray Ban à gogo, Ray Charles and Co, juste des simagrées pour se faire plaindre et décocher le pactole à l’esbroufe, parce que dans l’idée des gens de cette espèce, la tare c’est comme une assurance-vie, et la cécité, vu les frais d’équipement, c’est carrément le jackpot, la rente la plus rentable, quinze mille euros cash, de quoi payer à crédit la BMW de ses fraudeurs adoptifs, le racket imparable, ni vu ni connu. Dans les couloirs du métro, les petits romanos sourds-muets, c’est que des amateurs à côté, les cul-de-jatte de Bombay aussi, avec leur fausses jambes de bois, on a beau dire qu’il savent pas évoluer, les Africains de chez nous, au niveau de l’arnaque ils ont beaucoup appris, c’est plus malin qu’avant, mais ça revient toujours au même : y’a bon subvention.
Le printemps tire à sa fin. Chaque élève connaîtra bientôt son sort, admis en classe supérieure ou pas. Pour Mathieu, aucun problème, il passe en Première littéraire. À lui de décider s’il veut rester sur place ou chercher meilleur établissement, public ou privé. C’est tout réfléchi, il est bien là où il est, avec ses repères, ses potes et sa prof de français préférée. On dirait qu’il a fait son trou ici et ne veut plus quitter cette taupinière qui lui simplifie tellement la réalité. Côté direction, plus de temps à perdre, avant de savoir comment s’en débarrasser, il faut le pousser à la faute, prendre Mathieu la main dans le sac, et ça implique d’agir vite et fort, sinon le petit malin va s’incruster jusqu’au BAC.
M’dame le Proviseur ne voit plus qu’un moyen pour chasser l’intrus, sommer l’infirmière et l’assistante sociale d’aller faire causette chez ses parents, en déboulant à l’improviste, juste par mesure humanitaire, et là, au détour de la conversation, trouver la faille, sans oublier de jeter un coup d’œil dans sa chambre, histoire de saisir un détail, n’importe quel truc contradictoire, qui confonde le simulateur, ce petit malin qui s’attire la pitié pur soutirer les deniers du contribuable. Peine perdue, la visite domiciliaire a bien eu lieu, sans prévenir, avec un tas de questions vicelardes afin de démasquer la supercherie, mais non, que dalle, chou blanc. Circulez y’a rien à voir, le dossier médical du jeune non-voyant a l’air inattaquable, et ses père & mère idem : deux pauvres sans honte ni reproche, juste humiliés par cette démarche suspicieuse.
Bientôt mise au courant, la prof principale de Mathieu, une pasionaria d’ultra-gauche prête à accueillir tout la misère du monde aux frais de l’État français, informe ses collègues du scandale. Le pire est à craindre juge M’dame le Proviseur, une pétition, sinon un piquet de grève  à la porte du lycée, et une réprimande du rectorat. Et pourtant non, qu’elle se rassure. Tout est rentré dans l’ordre après l’ultime conseil de classe, malgré l’agitation de la gauchiste de service. Ses collègues ont trouvé que, bon ben peut-être que c’est abuser de son pouvoir, mais c’est son boulot à la Direction d’empêcher la fraude et de couper les vivres aux arnaqueurs du système de protection sociale. Et puis si la Direction s’est acharnée comme ça, c’est pas pour des prunes, elle est pas maso non plus, y a pas de fumée sans feu, on ne sait jamais ce que ça cache, surtout que quinze mille euros c’est cher payé en pleine crise de recrutement dans l’Éducation nationale. Quant à la bête noire Mathieu, il a mal supporté les pressions verbales de M’dame le Proviseur, surtout cette phrase menaçante lancée devant tout le monde dans le hall d’entrée du lycée : «Mathieu, regardez bien où vous marchez!» Alors, après mûre réflexion, il a fini par changer d’avis, et contre-signer sa demande d’affectation dans un autre bahut, à l’autre bout du département, mais au moins, là-bas, il ne l’aura plus sur le dos, cette harpie qui lui fait si peur, la nuit, quand elle revient lui jeter des mauvais sorts. Du coup, c’est l’heure des adieux, il n’a plus qu’à saluer ses potes, en agitant sa main dans le vide, et tendre son poignet au plus près de sa prof préférée pour lui demander, comme d’habitude :
— Ça fait quelle heure, Madame, à ma montre?

Post-scriptum en guise d’épilogue :
Hors certains artifices d’écriture, les événements ci-dessus évoqués sont la fidèle retranscription de la réalité. Seul le prénom du jeune lycéen a été modifié. Et pour mieux coller aux faits, on se permettra de citer quelques extraits de la lettre envoyée par ledit Mathieu à un membre du Conseil d’Administration de l’établissement, et conseiller municipal :
« (…) J’ai 18 ans et mon intégration c’est à mon sens bien passée dans ce lycée où j’ai su m’adapter. Je me suis fait de nouveaux amis et je me suis épanouis. Cette année était un peu un défi et je suis très fier de l’avoir réussi. Depuis quelques jours on me soupsonne à ma grande surprise d’être VOYANT! Et d’avoir en quelques sorte tanté d’escroquer le système.
J’ai reçu la visite à l’improviste jeudi 9 juin 2011 vers 16H00 de l’infirmière de mon lycée et de l’assistante sociale du lycée. Elles ont dit à mes parents qu’elles venaient pour me faire signer un papier et elles en ont profiter pour questionner mes parents et visiter notre domicile.
L’infirmière et l’assistante sociale ont demandé à mes parents si je voyais, elles ont également parlé du financement de mon matériel car ma demande a été validée par la MDPH et est d’un montant très élevé.
Je suis resté très choqué par cette intervention et très bléssé car le handicap que je vis au quotidien est déjà très dur à supporté, j’ai déjà beaucoup de mal à me faire accepté par la société.
J’ai su ce jour que Madame F***, chargée du suivi de ma scolarité a dû envoyer mon dossier médical au chef d’établissement pour prouver ma cessité.
Je souhaite plus que tout passer mon baccalauréat au lycée *** où je me sens à ma place et où je me suis fait plein d’amis. Pouvoir passer mon bac avec succès dans un établissement où je suis en intégration c’est quelque part faire ma place dans la société.
C’est la raison pour laquelle je me permets de vous demander de l’aide.
Je vous remercie par avance de l’attention que vous porterez à ma demande. »
Sa première demande de recours n’a pas abouti en septembre 2011.
Une autre attend est toujours en attente de jugement.
Affaire classée, ajournée, étouffée dans l’œuf.
Rumeur partout, réparation nulle part.