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@ffinités





































































































































































































































































7 septembre 2013
[Graffiti, pochoirs & papiers collés,
entre Street Art officiel
& énergie de l’informel —
Huit ans d’exposition sauvage,
sur le mur du 15 rue du renard.]

Un bref séjour estival à Londres (avant la farce olympique) aura suffi pour constater que dans le centre-ville (au sens large), l’omniprésence de la vidéosurveillance, la délation subventionnée & la chasse aux incivilités low-class ont éradiqué la trace du moindre flyer, sticker ou bombage. Et pas plus de souillure murale que de pauvres, puisqu’il en coûte pas moins de 300 pounds mensuel à un banlieusard londonien pour accéder au cœur touristique de la capitale britannique, de fond en comble gentrifiée & aseptisée. À ce tarif, autant ne plus jamais foutre les pieds downtown, là où quelques monuments historiques servent de produits d’appel à une galerie marchande unlimited. En bref, pubs partout, tags nulle part.
Et pourtant, de Covent Garden à Camden Town en passant par Notting Hill, dans les boutiques de souvenirs, posters, T-shirts et autres cartes postales, les reproductions du street artist Banksy font un tabac, son ironie subversive déclinée sous toutes les coutures, du moment que ça reste hors sol, pas sur les murs quoi ! Ainsi va l’hypocrisie mercantile, ici plus outrancièrement qu’ailleurs. Et si, depuis les sixties, parmi chaque nouvelle génération, certains bad boys se mettent à faire scandale – no future ou spray it yourself – pourvu que ces fautes de goût rentrent dans l’ordre d’une excentricité so british, ça leur passera avec l’âge, comme au temps du recyclage punk.
Depuis toujours outre-Manche, on tolère les excès des marges sub-culturelles, on en revend aussitôt la marque de fabrique, fun et non-sense, pour sauver les apparences d’une société aux castes bien hiérarchisées, séparées, policées. Tant que ça ne souille pas les abords du plus puissant des paradis fiscaux, la City, ça sert de défouloir underground, de soupape aux politiques ultra-sécuritaires et de bonus track au business as usual. Quant à l’activiste aérosol Banksy, lui aussi, ses messages pirates étaient borderline, ça faisait grosse tache dans le décor urbain, trouble-fête malséant, alors on lui a trouvé une place à part, sa cour de récréation autorisée, juste pour la galerie. La preuve, dans un quartier proprettement ripoliné de frais, aux confins de Portobello street, après les voies ferrées, on lui a laissé un espace vacant, sur la façade d’un petit pavillon à l’anglaise, sous vitrine, pour marquer le coup publicitaire, avec son blaze en gros, livré au paparazzisme folklorique.

Et cette année, poor little rich Bansky, le voilà bouffon officiel du Queen’s Jubilee. Mais histoire de se changer les idées noires, on prendra donc le tube jusqu’à la sation Whitechapel – l’ancien ghetto juif d’avant la Première Guerre mondiale où les anarchistes de Freedom press prospéraient parmi les migrants prolétariens employés sur les Docks. Aujourd’hui le quartier, à dominante indien & pakistanais, habrite aussi toute une jeunesse précarisée, en attendant que les prix des loyers flambent à leur tour. Et ses murs portent la trace encore vivace d’une imagination florissante. Plus pour très longtemps, sans doute.

Revenons à Paris, où cet été, les sous-traitants au nettoyage mural, n’ont pas chômé. Normal puisque, pour séduire son électorat, Bertrand Delanoë a fait de la propreté (anti-papier gras et anti-pipi) son objectif number one. En stigmatisant chaque «pollueur» en puissance, car selon cette municipalité écolo-socialiste, c’est bien connu, l’invasion des prospectus promotionnels, le gâchis des emballages de bouffe industrielle ou les toilettes payantes dans la plupart des cafés, ça n’a aucune conséquence sur la voie publique. Et c’est bien de leur faute, aux sdf, s’ils pissent au plus près dans tel obscur recoin. Pire que les clébards à qui on a appris le caniveau.

Et dans le sillage du même discours, selon des standards upper class mondialisés, la chasse aux tagueurs bat son plein. Le vandalisme graffitiste est désigné par la Mairie comme la pire manifestation de cette « irresponsabilité individuelle » qui dégrade la vie en collectivité (puisqu’il n’est aucune responsabilité collective dans la dégradation des conditions de vie de chacun, cqfd). Ça pue la rhétorique culpabilisante et hygiéniste de droite, mais peu importe, ça caresse le consensus mou dans le sens du poil. Et cette cet insidieux détournement du mot d’ordre «Pollueur-Payeur» – soumettant les contrevenants à des amendes exorbitantes, comme la SNCF le pratique déjà, sans grand succès  –, ça plaît à ceux des contribuables parisiens qui, non contents d’avoir spéculé à la hausse sur le capital symbolique et immobilier du Paris-bohème voudrait désormais chasser tous les corps étrangers de leur zone d’habitation résidentielle, tout ce qui fait tache (de peinture) ou signe extérieur (de non-richesse).
Exception confirmant cette immaculée conception de l’urbanisme, le bio-pouvoir municipal a ménagé ici ou là des zones de Graffs autorisés – souvent d’immenses murs aveugles – concédés à tel fresquiste ou affichiste de renom, sans oublier quelques commandes qui permettent à certains d’enluminer la devanture d’un commerce ou, comme pour la pionnière institutionnalisée Miss-tic, de relooker façon rebelle le cul des camions de location. Ça permet à la Mairie de se donner un air bienfaiteur auprès des têtes d’affiche du Street Art, tout en éradiquant partout ailleurs la moindre trace des formes spontanées, hétéronymes et mutantes de ce même mode d’expression. Ou alors, il faudra se contenter des quelques dizaines de mètres carrés que l’association M.U.R. s’est fait concéder à l’angle de la rue Oberkampf et de la rue Saint-Maur, petit îlot branché pour happy few de la mouvance. Graffitik Park, utopie arty en liberté très surveillée.

À rebours d’un tel désir de reconnaissance à but lucratif, restent les amateurs d’arts graphiques incontrôlables. Pour tenter d’en capter l’éphémère renouvellement, j’ai choisi un lieu parmi tant d’autres, le renfoncement d’une sortie de garage, au 15 rue du Renard, entre le centre Beaubourg et la place de l’Hôtel de Ville, où photographier sous le même angle, à date régulière ses métamorphoses en façade. Et depuis le printemps 2010, ça a tenu ses promesses, les motifs n’ont pas cessé de se succéder, recouvrir, parasiter, tandis que les effaceurs d’encre de la Mairie, à la demande de riverains outragés, repassaient de temps à autre une couche de grisaille qui servirait d’à-plat au prochain intervenant nocturne. Pour compléter la série, j’ai retrouvé les quatre «saisons» au pochoir que Nemo était parvenu à installer dans la durée entre 2004 et 2009. La suite des événements picturaux laisse imaginer certaines luttes de territoire ou d’ego (entre le répétitif Konny et le très subtil Sean Hart), sinon le hasard objectif d’empiètements mutuels, puis des périodes de censure monochrome ou de fade propagande électorale qui relancent à leur insu le processus.

Au total, ci-dessus, huit ans d’une vie picturale, au recoin de cette rue, remettant au jour les secrètes superpositions d’un palimpseste.