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22 septembre 2012
[Misère et décadence de l’esprit satirique,
Charlie Hebdo et son fonds de commerce
De l’autodérision subversive
à sa monomanie caricaturale.]

Au milieu des années 60, les fondateurs de Hara Kiri (et du futur Charlie) se sont ouvertement inscrits dans une tradition satirique à-la-française, cette verve confusément libertaire qui fit les heures de gloire du Canard sauvage, de l’En-dehors ou de l’Assiette au Beurre durant la Belle Époque. Ils ont donc repris à leur compte le flambeau iconoclaste des dessinateurs et polémistes du début du XXe siècle, eux qui avaient combattu l’alliance du sabre & du goupillon à la tête d’un Etat soi-disant laïcisé et mis en pleine lumière, au revers de cette médaille, la logique homicide des injustices sociales. Si, un demi-siècle plus tard, le programme restait le même, il s’agissait désormais, pour la bande à Charlie, de renouveler leur cible, au diapason contestataire des seventies. S’attaquer aux puissants, c’était dénoncer frontalement l’ordre disciplinaire de l’école, de la caserne et de l’usine, lui renvoyer en miroir l’image de son arbitraire «bête et méchant». Et si l’anticléricalisme primaire y jouait encore un rôle important – avec son lot de blagues scatologiques à propos de Jésus ou de son avatar vaticanal–, cette provocation s’attaquait aux vestiges de notre religion dominante, celle qui pesait encore sur nos us et coutume, qui nous aliénait de l’intérieur. C’était la merde que chacun d’entre nous pouvait avoir dans la tête qui était visée, cette putain de mauvaise conscience biblique qui nous confrontait au ridicule de notre propre civilisation, et pas les barbares de la religion d’à côté, ces étrangers irréductibles à nos universelles valeurs… mais n’anticipons pas.
Dépassant le seul cas de la fixette anti-chrétienne, ce principe d’auto-dérision semblait alors essentiel à l’identité même du journal – via Choron, Siné ou Cavanna sans oublier le plus subtil Reiser – qui pratiquait un humour graveleux, tout en accusant le trait de cette « grosse dégueulasserie » franchouillarde. En schématisant, on pourrait dire que cette feuille de choux se payait la gueule des «beaufs» tout en assumant sa part de beaufitude. Non pas sous la forme d’un exutoire phobique, mais d’un défouloir auto-sarcastique, qui permettait d’exagérer les pires préjugés (y compris racistes ou sexistes) qui peuvent traverser la tête de chacun d’entre nous, tout en en faisant la critique radicale. Le ressort paradoxal de cette caricature-là n’épargnait personne, mais en commençant toujours par soi, c’est-à-dire par le rapport ambivalent qu’entretient le comique avec les travers qu’il dénonce chez autrui. Il englobait ses contradictions intérieures au sein même de sa charge assassine.

Une fois exposée cette marque de fabrique du Charlie première manière, on mesure mieux le chemin parcouru depuis, non pas seulement à cause du donneur de leçon carriériste Philippe Val et de son éminence grise Caroline Fourest (ne leur prêtons pas tant d’importance ad hominem), mais sous l’influence des crispations identitaires qu’ont connu les décennies suivantes. Ainsi est-ce très progressivement que ce contre-pouvoir satirique s’est focalisé sur les signes ostentatoires du péril islamique, rejoignant dès lors les Cassandre néo-réacs du fameux «choc des civilisations». Jusqu’à cet hiver 2006 où – quelques mois après la publication de 12 dessins se payant la gueule de Mahomet (à forte connotation anti-arabes) dans Jyllands-Posten, un quotidien ultra-conservateur danois –, la rédaction de Charlie décidait d’emboîter le pas à ces martyres de la «la presse libre», victimes de diverses Fatwas intégristes, sans poser en aucune manière la question des relents nauséabonds du discours anti-immigration qui accompagnait implicitement sa publication initiale au Danemark. Dès lors, en choisissant de coller à l’aubaine de ce scandale, fut-il promu par des confrères empreints de préjugés racistes, l’irrévérence « beauf » ne jouait plus qu’à sens unique, contre un ennemi commun aux laïcs & aux fascistes, un ennemi extérieur à nos consciences civilisatrices, et cela sans aucune nuance ni distinguo quant aux populations musulmanes amalgamée en bloc pour mieux les montrer du doigt (dans le cul, bien sûr). Plus une trace d’autodérision, mais le surplomb moralisant d’un opportunisme commercial qui allait rapporter gros, et même décupler les ventes pendant les mois suivants.

Et cette semaine, Charlie remet le couvert, en nous jouant la même comédie de la «liberté d’expression». Pourtant, ils auraient pu tirer quelques leçons du feuilleton précédent, mais non. Le scénario se rejoue à l’identique, six ans plus tard, un deuxième numéro spécial Mahomet (cul à l’air, toujours), dans le sillage, cette fois, d’une vidéo étazunienne conçue par des évangélistes d’extrême-droite. Et là, les collaborateurs de Charlie auront beau prendre leurs airs de vierges effarouchées, ça ne prend plus. Qu’ils se fassent leur coup de pub, mais pas au nom de l’émancipation des peuples. Leur mauvaise foi anticléricale a bon dos, ça sent le remake à plein nez, et le cynisme boutiquier.
Le printemps arabe est pourtant passé par là, ouvrant d’autres issues à la subversion des conservatismes tyranniques et des traditions obscurantistes de l’autre côté de la méditerranée. Rien à foutre chez Charlie, tous dans le même sac. Et d’agiter encore le chiffon vert de l’islam, sans s’inquiéter des retours de flammes, ou pire encore, en espérant que cette prophétie catastrophiste aura des vertus auto-réalisatrices : la preuve que les barbus salafistes sont à nos portes, c’est qu’ils priaient sur la place de la Concorde samedi dernier, même s’ils n’étaient que 180. Encore un petite provoc, et ils seront dix fois plus. Et là, on aura démontré que la cinquième colonne est bien dans nos murs. Puisqu’en cette nouvelle manière satirique, il s’agit de justifier a posteriori la véracité d’une menace fantasmatique. Au lieu de se réjouir du peu d’emprise des manipulateurs wahabites, et de leurs généreux donateurs des Emirats, sur les «masses arabes» (à peine quelques milliers place Tahrir ou ailleurs), on préfère parier sur la remobilisation de ces fanatiques. Et tant qu’à faire, on leur file un prétexte en or massif. Ça s’appelle une politique du pire, n’en déplaise aux bouffons attitrés de Charlie qui manquent décidément de garde-fou autocritique. Mais ils s’en contrefoutent, à leurs yeux de potaches bravaches, tout est bon dans le blasphème «pinard et cochon», même avec d’infréquentables alliés objectifs, du moment que ça fait du pognon sur le dos des «pauvres cons» de mahométans.

N’empêche, ils auront beau se réclamer de la lignée de l’Assiette au beurre, l’argent de ce beurre-là sent le rance. Les Charb & Cie devraient méditer l’avertissement de feu Pierre Desproges : «On peut rire de n’importe quoi, mais pas en n’importe quelle compagnie». Leurs gauloiseries et rires gras de fin de banquet républicain ne font pas d’eux de nouveaux Diogène, rétifs aux honneurs et à toutes les crédulités, mais de cyniques excommunicateurs de la libre-pensée et profiteurs de guerre… de religions.
Et pour en finir avec ce fonds de commerce, en guise de dédicrasse à ses plumitifs, la reproduction de la une d’un brûlot anarchiste anglais datant de 1916 et le petit poème satirique que ça m’a inspiré :

Cours, cours, petit canard sans tête
aux pas cadencés
des trompettes apocalyptiques
cela fait belle lurette
que ton esprit critique
s’est de lui-même décervelé.