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4 février 2013
[À propos des fausses accusations
contre Marinus van der Lubbe,
le jeune incendiaire du Reichstag
Prétexte, sous-texte et contexte
de l’argumentaire homophobe
de ses accusateurs staliniens.]

Il y a bientôt dix ans l’ami Charles Reeve et moi faisions paraître aux éditions Verticales les Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag, qui regroupaient pour la première fois l’ensemble des écrits (carnets de voyage, tracts, correspondances et procès-verbal d’interrogatoire) d’un certain Marinus van der Lubbe, Hollandais de 24 ans arrêté à l’intérieur du Reichstag en flammes, au soir du 27 février 1933. Aussitôt présenté par les nazis comme le comparse d’un coup de force communiste, il n’allait pas tarder à être dénoncé par les staliniens comme un provocateur à la solde de l’hitlérisme.
Double accusation qui ferait de lui le bouc émissaire providentiel d’une confrontation idéologique faussée d’avance. Mais aussi et surtout qui servirait de bonne excuse aux gauches allemandes face à « l’irrésistible ascension » du Führer au pouvoir, les sociaux-démocrates et les communistes cachant les motifs honteux de leur « défaitisme » respectif derrière le deux ex machina d’une explication complotiste. Comme si chacun de ces deux partis – et ce pour des raisons diamétralement opposées – n’avait pas joué avec le feu en retardant la confrontation avec les milices national-socialistes qui, à un mois des élections législatives, gangrenaient déjà toute la société.

En dépit des légendes persistantes, tout dans la brève existence de Marinus démentait la duplicité du rôle qu’on avait voulu lui faire endosser jusqu’à l’heure de sa mise à mort à Leipzig le 10 janvier 1934. Ni l’adhésion dès ses 14 ans à une organisation de jeunesse communiste, ni son activisme dans le comité de chômeurs de Leyde qui allait le rapprocher des tendances «conseillistes» hollandaises, ni ses voyages «prolétariens» à travers l’Europe, ne cadraient avec le portrait-robot, fabriqué a posteriori par les relais de la propagande soviétique, d’un faible d’esprit pyromaniaque manipulé par les nazis. D’autant que, de son propre aveu, ce maçon accidenté du travail et «bolchevik» précoce déçu par les tactiques du Parti, avait agi seul, espérant par son acte «symbolique» donner le «signal» d’une insurrection ouvrière dans ce bastion des «rouges» qu’était alors Berlin.
Preuve ultime de sa bonne foi révolutionnaire : une fois sommé par la police de révéler le nom de ses «commanditaires» – Torgler, le chef du groupe communiste au Reichstag, Tanev et Popov, deux fonctionnaires bulgares ainsi que le Dimitrov, le dirigeant du Komintern –, il refusa de compromettre ses co-accusés qui, eux, n’allaient pas hésiter à le calomnier durant le procès, avant de retrouver leur liberté après tractation avec les autorités soviétiques.
Tandis qu’à ce petit jeu de dupe, lui allait y perdre sa tête.
Dans la postface du livre, « Parti pris pour un sans parti », nous avions analysé en détail les arguments développés dans le fameux Livre brun qui, publié en août 1933, sous la direction de Münzenberg, autrement dit sous la dictée du Komintern, dressait sur plus de 50 pages un réquisitoire infâmant contre Marinus van der Lubbe. Dans l’esprit de ces accusateurs, l’objectif était en effet de « dépolitiser » l’acte de ce communiste dissident, de lui ôter tout esprit de révolte, de salir l’honnêteté de ses intentions, et a fortiori de dénaturer l’exemplarité de son geste de résistance, revendiquée comme telle par l’incendiaire lui-même. Pour ce faire, il leur fallait détourner l’attention en soumettant l’individu Marinus à une pure «enquête de personnalité».

D’où un portrait à charge visant à l’exclure des rangs de la classe ouvrière : «fils d’alcoolique», «petit-bourgeois», «vantard et orgueilleux», «demi-aveugle» et, pour couronner le tout, «pédéraste». Nous avions souligné combien cette vision psycho-pathologique renouait avec les pires préjugés réactionnaires sur le «criminel-né» et ses «dégénérescences» ataviques. Reste que nous n’avions peut-être pas mesuré l’importance tactique du montage grossier censé établir sa prétendue homosexualité. Il y était alors question, entre autres, d’une liaison secrète de Marinus avec un certain Dr Bell, proche de Ernst Röhm, ce dirigeant des Sections d’Assaut, dont la presse de gauche avait d’ailleurs révélé l’homosexualité dès 1931, n’hésitant pas à faire l’amalgame entre un tel «penchant pervers» et son nazisme militant, selon un raccourci homophobe qui n’a hélas cessé de proliférer depuis, au gré des époques, dans les milieux les plus divers.
Cet aspect particulier de la calomnie stalinienne n’avait pas échappé, dès octobre 1933, à la vigilance d’André Prudhommeaux (1902-1968), l’infatigable animateur du Comité de défense de Marinus van der Lubbe en France, soutenu par Boris Souvarine ou Simone Weil. Cet ancien «communiste de conseil» rallié aux idées libertaires y consacra donc un article entier, paru dans l’Endehors sous le titre prometteur :
«Le livre brun et la psychanalyse».

Sa lecture ajoute, à nos yeux, une pièce essentielle à la compréhension du rôle qu’a pu jouer l’amalgame homophobe dans une certaine propagande antifasciste, en URSS dès le début des années 30, mais aussi, plus implicitement, sous prétexte de cinéma ou de littérature, de l’après-guerre à aujourd’hui.

Pour compléter ce démontage subtil de l’angle d’attaque «psycho-pathologique» stalinien, on citera l’extrait d’un article du germaniste et militant d’Act Up Michel Celse, consacré au «stéréotype du nazi homosexuel».
«Dans les années 1920, le combat des organisations homosexuelles pour l’abrogation du § 175 finit par rallier le soutien du Parti social-démocrate et du Parti communiste, non sans dissensions en leur sein. Face à la montée en puissance du parti nazi, les deux partis n’hésitent toutefois pas à sacrifier cette position libérale au profit d’une propagande outrancièrement homophobe, jugée plus populaire et censée jeter un discrédit durable sur les SA et, par extension, sur Hitler et les plus hauts dignitaires du parti. Röhm fournit une cible idéale, que la presse de gauche attaque sans discontinuer de 1931 à 1933 : Hitler ne peut, à l’époque, se permettre de l’écarter, et doit par conséquent le soutenir régulièrement, en dépit des révélations toujours plus détaillées, dans les journaux de gauche, de ses débauches réelles ou fantasmées avec les jeunes recrues de la SA. Le soutien sans faille de Hitler à Röhm offre à la gauche l’occasion rêvée d’accuser le parti nazi de duplicité et d’accréditer l’image d’une confrérie homosexuelle à sa direction : reprenant à son compte l’argumentaire nazi d’un péril homosexuel menaçant la nation allemande, la gauche peut aisément reprocher au parti nazi de ne pas combattre l’homosexualité dans ses rangs, et inférer de cette protection l’image d’un parti d’homosexuels visant à s’assurer l’impunité de leurs agissements.
Après 1933, dans les conditions de l’exil, la gauche antifasciste allemande ne cesse de reprendre cette image, de plus en plus stéréotypée, dans son discours désormais adressé aux opinions publiques étrangères. Les témoignages en provenance d’Allemagne qui font état de rafles et d’internements d’homosexuels en camps n’y changent n’en, pas plus que la Nuit des longs couteaux, en 1934, qui répond à d’autres impératifs politiques que l’homosexualité des dirigeants des SA, mais que Hitler choisit de présenter comme le démantèlement d’un complot d’homosexuels emmené par Röhm.
La répression des homosexuels a commencé sur le terrain dès 1933, mais la liquidation de Röhm donne le signal d’une propagande anti-homosexuelle intense, et offre désormais toute liberté à Heinrich Himmler de mettre en œuvre à grande échelle son programme d’éradication de l’homosexualité. Pour les antifascistes en exil, il ne s’agit que de règlements de comptes entre nazis homosexuels.
Progressivement, durant la guerre et surtout à la fin, avec la prise de conscience de l’ampleur des crimes nazis et de leur barbarie inouïe, le stéréotype du nazi homosexuel acquiert une consistance nouvelle, particulièrement ignoble, en prenant insidieusement valeur d’explication psychologique : seuls des pervers, des détraqués sexuels peuvent être capables de tant de monstruosité.
L’examen du discours national-socialiste sur l’homosexualité ne laisse pourtant aucun doute quant à la détermination des nazis à la combattre, dès les origines du mouvement. Les fondements théoriques de leur politique anti-homosexuels, même s’ils puisent largement dans les clichés et schémas homophobes traditionnels, ne se réduisent pas à un simple héritage. Les nazis font d’emblée passer la condamnation de l’homosexualité du domaine de la morale publique à celui de l’hygiène raciale.» [in extenso ici même.]

Côté soviétique, on rappellera qu’en 1937 le chantre du régime Maxime Gorki décrit ainsi la jeunesse soviétique : «Ce n’est pas par dizaines mais par centaines que l’on peut compter les faits confirmant l’influence destructrice et corruptrice du fascisme sur la jeunesse de l’Europe. Il est répugnant de citer tous les faits dans lesquels la bourgeoisie patauge de plus en plus volontiers. D’ailleurs, la mémoire se refuse à plonger dans cette boue. (…) Dans les pays fascistes, l’homosexualité, ruineuse pour la jeunesse, fleurit partout impunément.» Avant que le même écrivain officiel ne conclue: «Dans les pays où le prolétariat s’est hardiment emparé du pouvoir, l’homosexualité a été déclarée crime social et sévèrement punie. D’ailleurs une histoire humoristique le dit très bien : “Exterminez les homosexuels, et le fascisme disparaîtra”.» Point de vue qui laissera de curieux stigmates chez les Partis frères… jusqu’en 1971, dans la Salle de la Mutualité, quand Duclos lui-même, interrompu en plein discours par des trouble-fête du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) ne trouve rien de mieux à répliquer que cette sentence menaçante : «Allez vous faire soigner, bande de pédérastes, le PCF est sain!»

En guise d’épilogue, il faut encore citer un très rare et paradoxal éloge de l’incendiaire du Reichstag par Guy Hocquenghem dans son livre illustré Race d’Ep, un siècle d’images de l’homosexualité, paru en 1979.

À sa lecture, on mesurera combien la légende d’un Marinus «pédéraste» fut tenace, presque indéracinable, y compris dans les milieux gauchistes des seventies et sous la plume d’un co-fondateur du FHAR. Reste que ce plaidoyer lyrique, quoique fondé sur une fausse information, ne manque pas totalement de clairvoyance quant à la situation historico-politique qui a broyé van der Lubbe. Qu’on en juge sur pièce:
«Etrange Marinus. Poupée ballottée entre des intérêts contradictoires qui le dépassent : provocateur nazi, disent les communistes, provocateur communiste, affirmèrent alors les nazis. Encore aujourd’hui (en 1979), le beau Marinus est la figure même du louche provocateur, qui a permis le démarrage de la chasse anticommuniste en Allemagne.
Or, van der Lubbe est homosexuel. Il est le lieu de toutes les contradictions d’une époque, qu’on le prenne comme un solitaire couvert d’insultes ou comme un gigolo vendu au diable.
Avec van der Lubbe et sa tête de Radiguet rêveur, toutes les contradictions se nouent. Trop beau, ange prolétarien pour les anarchistes, balle folle des échanges entre communistes et nazis, van der Lubbe est un personnage ambigu, pris dans la surenchère entre démocraties, totalitarismes nazi et soviétique. Son geste fut d’abord celui d’un antiparlementaire radical. Il met le feu au parlement allemand (d’ailleurs déjà soumis corps et âme à Hitler) en faisant une mèche de ses propres vêtements imbibés d’essence. Etonnante symbolique du sacrifice, torche humaine dans la poudrière des totalitarismes en formation.
Accusé, sans preuves d’ailleurs, d’être à la solde des nazis, van der Lubbe n’a aucun droit sur son propre geste. Lui aussi, il subit la loi de l’échange entre les propagandes dont les homosexuels sont à l’époque victimes : agent du complot bolchevique dans la presse nazie, il est un trouble homosexuel, tenu par d’obscurs chantages, aux yeux des communistes et démocrates. Van der Lubbe est un provocateur «objectif», certainement pas volontaire, puisque la police nazie ne réussira jamais à lui tirer la moindre déclaration compromettant une force politique opposée. Il est resté l’archétype du «manipulé», de l’irresponsable historique, de celui qui ne maîtrise pas le sens de ses actes.
Héros négatif d’une Histoire où ne s’affrontent que les monstres d’acier des grands Etats d’avant- guerre, broyé par l’entrechoc du nazisme et du communisme, Lubbe est le signe du destin homosexuel du temps, victime incompréhensible, sans avocat, annonçant un massacre sans réparations.»

Et pour finir en images : ces quelques signes de piste semés dans Berlin, entre 2006 et 2009, par un artiste facétieux du pochoir.

D’autres documents et iconographies sur Marinus van der Lubbe ici même