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4 décembre 2013
[Grève des loyers,  un journal mural  (suite)
L'expulsable en sursis de la rue de Chantilly
s'est fait ravaler la façade au Kärcher.]

Ça se passe dans le IXe arrondissement de Paris, à l’angle de la rue Bellefond et de la rue de Chantilly. Le 20 mai 2012, quelques affichettes ont commencé à fleurir sur le mur, incitant les passants à faire halte pour s’informer de la mise en demeure faite à l’insolvable locataire du rez-de-chaussée, Jérôme V., de déguerpir toutes affaires cessantes.

À parcourir les feuilles manuscrites placardées au jour le jour, on découvrait le fatal enchaînement des circonstances aggravantes d’un pauvre en fin de droits.

Cet ex-animateur-radio sur la bande FM, salement licencié en 2010 après une série de CDD arbitrairement reconduits (ou pas), d’arrêts maladie (pour décompenser vu le stress ambiant) et d’un CDI au rabais, n’ayant plus les moyens de payer ni son loyer en temps et heure ni ses factures EDF, s’est vu comme tant d’autres couper le courant et menacer d’expulsion imminente via un huissier de justice. Mais, plutôt que sombrer dans la dépression à bas bruit, Jérôme a décidé de tenir un journal mural, pour rompre le cercle vicieux de son opprobre sociale. Tant qu’à passer pour un occupant abusif – un de ces fameux «assistés» voués aux gémonies par la gauche & la droite, de Ségolène Royal ou Manuel Valls à Jean-François Copé ou Marine Le Pen –, inutile de s’en cacher, mieux vaut déballer son ligne sale en public, refuser la honte sociale des prétendus «faux»-chômeurs. Et sortir de ses gonds pour rester dans la place. Puisque sa décision était définitive, non-négociable, comme ce moderne Bartleby me le confiait alors : «Non, je ne retournerai pas bosser tant qu’on me privera de logement. Je sais, ça choque les gens quand je dis ça, d’ailleurs, je pourrais trouver des petits boulots en remplacement dans certaines radios, mais pourquoi faire, juste pour payer un loyer qui n’arrête pas d’augmenter alors que mon salaire, lui, il bouge jamais. Moi, c’est fini, je veux plus bosser dans cette logique-là, uniquement pour régler le loyer chaque mois. Je préfère encore dormir dans ma voiture! Ça paraît délirant, mais je refuse de continuer comme avant, je veux plus jouer à ce jeu-là. Bosser, bosser, bosser à se rendre malade, et pour quoi faire de sa vie si ça ne permet même pas d’avoir l’espace minimum pour être bien dans sa peau.»

D’où ce dazibao estival dont on a déjà parlé à l’époque ici et , l’info ayant été reprise dans la presse puis d’autres relais audiovisuels. Et comme son exposition en plein air n’a pas cessé de s’étendre, chaque fois que l’occasion se présentait, après avoir pris de ses nouvelles, j’ai saisi sur le vif l’extension du domaine de sa lutte.

Entre ironie désespérée et coups (de gueule) inventifs, entre signes fugitifs de solidarité et gestes d’incompréhension du voisinage. Selon les aléas de cet état de siège épuisant et mais jamais en panne d’imagination combative.

Face à la pression du syndic, des huissiers et au silence assourdissant des élus locaux et divers guichets sociaux, Jérôme n’a rien cédé ni baissé les bras en s’apprêtant à passer son premier hiver, barricadé sur place.

Entre autres bras d’honneur aux autorités, il a même renchéri dans l’humour (noir ou jaune) en demandant l’asile politique en Angleterre, proposant de rattacher sa zone d’habitation au Royaume-Uni.


Début janvier 2013, alors que l’hiver décimait son lot de sans-logis, Jérôme a senti monter l’agressivité à son encontre. Prenant sur le fait des pochtrons du quartier en train de déchirer ses affichettes, il se fait rouer de coups, puis accuser de violence au cours d’une garde à vue humiliante. C’est le début d’une guerre d’usure avec quelques emmerdeurs récidivistes.

Même si les signes de solidarité passagère ne manquent pas non plus d’agrémenter son mur.

Les mois passent, lestés d’une plainte pour coups et blessures à son encontre, sans oublier sa propre plainte au Prudhomme contre son ancien employeur dont le jugement est sans cesse différé. Pas facile de se défendre, quand on mène une offensive malséante, éhontée, frontale, contre l’endettement structurel des working poors… en refusant de payer la note.
Du coups, hier matin, le syndic de l’immeuble, faute de pouvoir l’expulser manu militari en plein «hiver légal», a fait appel à trois hommes de main pour ôter toute trace manifeste sur la façade, éradiquer les affiches et effacer chaque inscription parasite au Kärcher. Il ne serait pas dit que cet insolvable emmerdeur continuerait à revendiquer sa «grève du loyer» sur la voie publique.
Arrivé sur les lieux peu après, alors que l’équipe de nettoyeurs avaient déjà fait place nette, je n’ai pu que photographier le mur remis à nu, malgré les protestations du vindicatif représentant de la copropriété.


Et promettre de témoigner ici que Jérôme est loin d’avoir dit son dernier mot. La preuve, une heure plus tard, il était déjà à l’ouvrage…

Post-scriptum :
Dans le même ordre d’idée, pour résister à la stigmatisation/ culpabilisation des «assistés» du RSA, à la chasse aux pauvres par radiation interposée chez Pôle-Emploi, bref à la résignation généralisée des millions de précaires qui ne croient plus ni aux messies ni au lanternes du «plein-emploi»… et si nous arrêtions d’avoir honte d’être en colère!