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2 juillet 2014
[Expulsion du collectif des Baras à Bagnolet
Récit en images de la riposte improvisée.]

Le collectif des Baras, constitué d’à peu près 300 personnes sans-papiers et rescapées de longs périples mortifères – Maliens, Mauritaniens, Sénégalais, Roms…  dont des enfants, leurs parents et des célibataires –, occupaient depuis la nuit du lundi 28 octobre 2013, au 124 avenue Gallieni, un bâtiment vide appartenant à une entreprise privée, Emerson Network Power, qui semble avoir délocalisé son business en Chine. Aucun projet nécessitant leur départ, et pourtant ordre leur était donné de déguerpir par le tribunal d’instance de Montreuil à la mi-février 2014. Faute d’expulsion manu militari aux aurores – qui semblait imminente depuis une dizaine de jour –, il a suffi d’un incendie au sous-sol de la bâtisse la nuit dernière pour, qu’après intervention des pompiers, les forces de l’ordre bloquent l’accès des anciens occupants et les laissent au compte-goutte récupérer leurs affaires. Ce qui fut fait jusqu’en début d’après-midi sous la houlette d’un commissaire adepte de la négociation. Tandis que quelques familles semblent avoir été hébergés à l’hôtel, seule mesure concrète et très provisoire proposée par la municipalité de Bagnolet.

Les policiers n’ayant pas sorti leur panoplie de robocop, ils se sont contentés de rendre la rue à la circulation en repoussant peu à peu l’attroupement des délogés sur le trottoir d’en face. Seule la présence de quelques énergumènes de la Bac a donné lieu à des échanges verbaux plus tendus. Surtout avec cet cinq-là qui n’aimaient pas qu’on prenne leur déguisement de faux-cool ou de gros durs en photo.

Partout sur les bas-côtés, le vrac des affaires sauvées du désastre s’entassait dans des caddies, des poussettes ou par terre dans des sacs poubelles. Comme ici, avec la légende involontaire d’un graffiti argenté.

De ci de-là, des discussions entre ex-occupants se sont improvisées pour décider d’une riposte collective. Comme ici, avec au milieu de l’assemblée, un conseiller municipal de Montreuil, celui en cravate (tendance opposition brariste), proposant son soutien avec un bel aplomb opportuniste…

Il suffit de zoomer sur le panneau publicitaire au-dessus pour prendre la mesure des enjeux spéculatifs de ce périmètre dévolu aux Puces, limitrophe du Bas-Montreuil et de l’enclave Est de Bagnolet.

Vers 15h, à l’issue des discussions informelles au sein du collectif des Baras, et alors qu’on dénombrait une trentaine de personnes en soutien, l’initiative est prise de réoccuper la chaussée pour improviser une manifestation jusqu’à la Mairie de Bagnolet. Valse-hésitation des flics, un peu de nervosité dans les rangs, gazeuses discrètement prêtes à l’emploi, surtout de la part de cet excité du Flash-Ball, doigts nerveusement gantés sur la gâchette.

Le cortège prend forme malgré tout.

Et la manif – pas déposée, mais imposée à chaud au commissaire un peu débordé par les événements –, grossit et poursuit son chemin vers le Centre commercial de Bagnolet, croisant sur sa route deux esseulés de la brigade hippique.

Avance d’un bon pas, avec banderoles et slogans, dans les rues plus étroites du centre-ville.

Débouche non loin des Mercuriales, les fameuses twin towers du coin.

Et sans avoir trop besoin de forcer le passage, la petite foule arrive à quelques mètres des portes de l’Hôtel de Ville de Bagnolet. Sous cet édifice flambant neuf, il y a assez d’ombre pour improviser un bivouac, durable ou non, la suite le dira. Mais une zone de repos, même précaire, pour ne rien céder sur la force collective de leur lutte.

En repartant, je surprends cent mètres plus loin, un sbire de la mairie en train de sermonner sur un ton paternaliste quelques membres du collectifs des Baras. Je cite de mémoire : «C’est une connerie de vous faire remarquer comme ça, en manifestant dans la rue, en occupant des maisons. Ça vous fait une sale réputation, et ensuite faut pas vous étonner qu’en Europe, on vous délivre moins de visas!» Je le traite de «donneur de leçon néo-colonialiste» sans chercher à poursuivre la conversation. Quelques sans papiers alentour me sourient en coin.
À peine parti, j’entends dans mon dos qu’il embraye aussitôt : «Ce type-là, il doit être de la police, méfiez-vous.»
Et lui, à coup sûr un petit apparatchik socialiste. [Renseignements pris le surlendemain, il s'avère que ce donneur de leçon n'était autre que le Maire de la ville, Tony Di Martino, tentant de décourager en petit comité les sans papiers de mener leur lutte sur la voie publique…]

Pour s’informer sur la suite, on se reportera sur l’indispensable site d’information alternative paris-luttes.info

Post-scriptum du lundi 4 août :
Retour sur place vers 9h30, quelques bâches bleu, la petite foule de ceux qui dorment dehors pour leur deuxième nuit et une modeste fourgonnette de police. Les portes vitrées de l’Hôtel de Ville sont bloquées de l’intérieur au prétexte que les ci-devant campeurs gêneraient le passage [élargi dès le milieu de matinée par les sans papiers pour montrer leur bonne volonté].

Faute d’avoir eu depuis la veille le moindre contact avec les élus de Bagnolet, un délégué des Baras  et quelques soutiens proposent de s’introduire à l’intérieur pour les mettre au pied du mur. Chose faite, par une entrée latérale réservée au personnel. A l’intérieur du bâtiment ultra-moderne – une sorte de mini-Guggenheim inauguré il y a peu –, au deuxième étage, un débat houleux s’instaure avec le Maire et ses conseillers. A priori, le discours officiel c’est : «On a déjà beaucoup fait, on ne peut plus rien désormais.» Ni point d’eau, ni sanitaire, ni surtout ouvrir un gymnase, fut-ce provisoirement jusqu’à fin août. Et sur ce dernier point, les arguments dévoilent la lutte intercommunale qui se joue sur les dos des sans papiers. «A Montreuil, ils ont 14 gymnases et nous trois seulement. C’est pas notre faute si là-bas, aucun élu de la majorité n’a levé le petit doigt pour les Baras. Après l’incendie, on les a appelés, ils ont mis cinq heures à nous répondre et la seule chose qui les inquiète, c’est que des gens de leur opposition [des soutiens de Brard] soient présents sur le terrain.» Entre les lignes, on comprend la rivalité tactique entre communes limitrophes et d’autres enjeux politiciens, puisque Bagnolet est passé aux socialistes et tandis qu’à Montreuil, les socialo-écolos ont fait alliance derrière Bessac, un nouveau maire issu du PCF, soutenu par le Front de Gauche. Le poker-menteur est confirmé par un élu Front de Gauche de Bagnolet qui n’arrive plus à joindre ses «camarades» de Montreuil. Dans les coulisses, on se renvoie donc la patate chaude, avec un cynisme éhonté. D’où la nécessité, dans les jours et les semaines qui viennent, de mettre la pression sur les deux mairies, et particulièrement sur celle de Montreuil, qui croit s’être débarrassé à bon compte du problème.
Au fil du dialogue de sourds, on apprend aussi que la Préfecture n’a plus donné signe de vie depuis que des élus de Bagnolet se sont associés aux rassemblements de la mi-juillet devant le squat des Baras, avenue Gallieni, pour anticiper une possible expulsion. Autrement dit, il est bien probable que le préfet ait voulu faire payer ce très modeste geste de solidarité en donnant ordre, lors de la manif de samedi, de laisser le collectif des Bras s’installer au pied de la Mairie de Bagnolet. Mesure de rétorsion des autorités policières. Mais, attention, il y a fort à parier que si Tony Di Martino demande à la police de vider le campement sous ses fenêtres, il sera aussitôt épaulé par la Préfecture. D’où une vigilance nécessaire, matin et soir, pour empêcher la dispersion/répression du collectif des Baras. Et en attendant, que par d’autres canaux informels, un ou des lieux viables soient trouvés pour une nouvelle occupation.

Post-scriptum du 7 août :
Depuis deux jours, la mairie de Bagnolet avait battu le chaud et le froid, comme ces affichettes le montrent. La première se cachant (le petit doigt) derrière un désaccord avec l’expulsion préfectoral et d’autres motifs «humanitaires».

La seconde, reproduisant l’arrêté qui donne 24h au collectif des Baras pour quitter le parvis de l’Hôtel de ville, pour cause d’insalubrité, sous peine d’être chassé par les services de la Préfecture.

En ce double-langage d’élus encartés au Parti Socialiste, on verra une fois encore la marque de fabrique de leur cynisme pragamatique sous la forme d’une répression solidaire – à l’image de la stigmatisation compassionnelle envers les prostituées qu’on veut sauver de leur esclavage en les condamnant à l’invisibilité publique ou la remotivation discriminante par Pôle-Emploi des chômeurs & précaires soupçonnés a priori d’être des fraudeurs à l’assistanat.
Pour revenir au coup de force de ce jeudi 7 août, en milieu d’après-midi, une première brigade de CRS chassait manu militari les expulsés loin des portes de la Mairie. Chose faite en moins d’une heure. La preuve, on avait eu vite fait de faire place nette.

La plupart des Baras présents se retrouvaient donc trois cents mètres plus loin, dans un square, sous une bretelle d’autoroute, avenue du Général de Gaulle, en face de la sortie du métro Gallieni. Ensuite, les forces de police ont enserré dans une nasse la centaine de sans papiers exprimant le désir de s’installer sur place et attendu des renforts, tout en disposant une trentaine de civils de la BAC aux alentours pour intimider les soutiens et le public amassé qui très majoritairement exprimait sa solidarité avec ces délogés perpétuels.
Entre 18h et 19h, une fois arrivé sur place l’autobus banalisé permettant une arrestation de masse, la fouille individuelle a commencé. Chaque interpelé devant vider son sac, lever les bras et rentrer dans le panier à salade.

Cette mise en scène humiliante a duré presque une heure, sous bonne garde, des cordons de robocops et malabars avec brassard faisant face à la petite foule des témoins demeurés dans les parages. Dont un conseiller du maire de Bagnolet, soupirant avec une hypocrisie désarmante : «Merde, c’est pas ça qu’on voulait!» Des inconnus s’étaient déjà chargés de lui répondre… sur un panneau de propagande municipale, en face de son bureau.

D’après les infos du site paris-luttes.info, les 75 personnes embarquées n’ont subi qu’un contrôle d’identité avant d’être libérées vers 22h. Dans la nuit, le campement d’infortune s’est réinstallé sous le même échangeur autoroutier.