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23 mai 2016
[De quel leurre les prétendus «casseurs»
sont-ils le nom ? Essai de désenfumage.]

Le 4 avril dernier, Patrick Strzoda, préfet d’Ille-et-Vilaine s’honorait d’avoir fait envoyé 749 grenades (lacrymogènes ou de désencerclement) sur les fauteurs de trouble de Rennes, tandis qu’à Nantes on en était déjà à 1710 à la même époque. Plus d’un mois plus tard, en extrapolant à l’échelle de la France entière, on n’ose à peine imaginer l’ampleur d’une telle surenchère répressive. Plus d’une dizaine de milliers de grenades, sans doute — ces projectiles lancés en cloche ou au ras du sol étant censés avoir un effet de souffle ou d’aspyxie dissuasif. Pourtant, comme tant de vidéos le montrent, ces tirs aux pigeons récalcitrants (avec ou sans sommation) sont très souvent tendus ou à revers, ce qui n’aide pas à la dispersion des individus, mais à la démultiplication des cas de brûlures au contact des galets gazeux ou à l’intrusion d’éclats de grenade dans les chairs, même au travers d’épaisses chaussettes ou d’une toile de jean. Pour preuve, ces plaies, aux jambes, au bras, à l’abdomen, qui sont légions sur les réseaux d’information alternative, mais demeurent quasi invisibles dans les médias mainstream.

De fait, ces derniers temps, on soumet en boucle à notre compassion ce lourd bilan unilatéral : 350 CRS blessés depuis les premières escarmouches de mars 2016, amalgamant au passage de très bénins bobos (avec un jour d’ITT réglementaire) à d’authentiques accidents du travail, la plupart touchant les civils (de la BAC ou non) moins équipés que leur collègue Robocop en armure protectrice (dont le poids en sus du tonfa, de la gazeuse, etc. avoisine les 23 kilos). Or, à l’heure qu’il est , on dénombre 350 blessés chez les manifestants des deux derniers mois dans la seule ville de Rennes. Comparaison n’est pas que déraison. Hématomes, pertes de connaissance, crânes ouverts, lésions corporelles, tels sont aussi les effets des matraques crantées new-look, sans parler des flash-balls employés à hauteur de tête, comme un étudiant géographe rennois en a fait la mutilante expérience (rare victime ayant eu l’honneur des médias). D’ailleurs, pour cet engin de triste mémoire (déjà plus d’une dizaine de personnes énucléés en une décennie), on ne dispose pas de statistique quant au nombre de balles (dite défensives) utilisées. Cela donnerait peut-être idée aux spectateurs du 20h  de la disproportion des armes et des forces en présence. Alors motus, mystère et boules de gomme. L’état d’urgence n’est pas un vain mot d’ordre — même si la majeure partie de sa violence arbitraire est dissimulée par les témoins journalistiques —, et il fonctionne aujourd’hui à plein régime contre… l’ennemi intérieur.

À quoi sert ce dispositif inédit de gestion paramilitaire des conflits sociaux, calqué d’ailleurs sur les manuels coloniaux de contre-insurrection des années 50-60 ? Avant tout, à dégoûter les lycéens de poursuivre leurs blocus incontrôlés, à tarir l’énergie des bastions estudiantins, à apeurer les sympathisants lambda de Nuit Debout et à convaincre les centrales syndicales (CGT & FO) de liquider en douceur leur propre lutte, perdue d’avance à mesure que les journées d’action bi-hebdomadaires épuisent l’enthousiasme et le porte-monnaie de leurs partisans. C’est la tactique habituelle du pourrissement — avec négociations discrètes puis de vagues concessions in extremis pour que personne ne perde la face —, sauf que là ça n’a pas suffi à clairsemer suffisamment les cortèges. Ni les vacances scolaires, ni les bachotages au bahut ou la fac, ni la crainte des salaires amputés à la fin du mois. Ça s’est même durci par endroit —, avec blocage partiel de tel secteur économique – ou re-dé-re-dé-remobilisé dans la rue selon un étrange turn over. Du coup, pas facile pour les leaders de siffler la fin de la récréa(c)tion, à la façon d’un Maurice Thorez en juin 36 (ou de ses avatars en juin 68) : « Il faut savoir terminer un grève ! » Non pas que le mouvement de contestation ait pris l’allure d’une grève générale reconductible selon un scénario ancien, mais que le seul fait qu’il se refuse à s’enterrer lui-même, est déjà un échec pour la co-gestion ordinaire du bras de fer rituel entre la CGT et ses partenaires patronalo-étatiques. Bref, ça se complique en interne et, dans la rue, il arrive que, pour échapper au défilé traîne-savate, certains militants se mêlent à la chienlit des « casseurs ».

D’où le concours zélé aux forces de l’ordre qu’ont apporté ces derniers jours les Services d’Ordre de la CGT et de FO, corroborant (y compris avec des manches de pioche) la propagande policière qui voudrait justifier a posteriori son injuste monopole de la violence par  la présence d’une poignée d’irréductibles « casseurs », ces unhappy few que les éditorialistes ou le ministère de l’Intérieur ont d’abord évalué à quelques « dizaines », selon les zones de débordements, puis à quelques « centaines » à mesure que les manifestants suspects nassés/fouillés/frappés/interpellés se comptaient par milliers. Comme on nous le serine à longueur d’antenne, s’il ne s’agit que d’une petite nébuleuse de guérilléros urbains en capuche K-Way, tous archi-entraînés/équipés (mais super-repérés), tous méga-coordonnées (mais déjà super-fichés), il est vrai que le radio-télé-spectateur moyen finit par en perdre son latin. Pourquoi ne la met-on donc pas en quarantaine, cette quarantaine de moutons noirs connue comme le loup blanc ? Ben ouais quoi non mais hein ?! Évidemment, ça ne tient pas trop debout, mais c’est la fable en vogue (storytelling en franglais) qui permet de faire avaler au bon peuple (ceci dit sans mépris) le reste de la potion amère (et entre autre la clause El Khomri déplaçant les accords par branche au niveau de l’entreprise, ce qui signe l’arrêt du syndicalisme de lutte à la française et ouvre la porte à la liquidation du droit social pour les années à venir). Cher(e)s électeurs un peu échaudé(e)s, on vous avait promis la lune (et un peu de thune faute d’un monde meilleur), mais regardez les doigts gantés de ce casseur en train d’éclater la vitrine d’une Panama-Papers-Bank ou d’un Placebo-Publicitaire-Decaux (quelle honte !), c’est de sa faute si tout va de traviole et que le scénario bien huilé de la flexisécurité (ce new deal gagnant gagnant) commence à gripper.

Alors sus à l’ennemi intérieur, la chasse au Dahu est ouverte. Sans la main invisible de ce « casseur » infiltré, on aurait pu faire l’économie de toutes ces salves de lacrymos et vous, citoyens raisonnables, vous auriez pu en finir avec vos grèves ringardes et pleurer tranquille chez vous sur la fin de vos privilèges égoïstes d’assistés sociaux. Au lieu de ça, vous vous êtes laissés entraîner par des extrémistes sans visage, des barbares sans cervelle ni cœur et dont l’humour noir fait froid dans le dos, bref des sortes d’espèce de djihadistes « sans dieu ni maître », ce sont les pires croyez-moi…

Et qu’importe si, entre le marteau et l’enclume (les CRS et les SO syndicaux), il y a de plus en plus de gens qui outrepassent les consignes, débordent sur les trottoirs et en viennent à « se radicaliser » (tiens tiens !), à tel point qu’on a compté entre cinq et dix mille personnes, jeudi dernier, vers le pont d’Austerlitz en train de taguer ou scander ce slogan typique des faux chômeurs : « Tout le monde déteste le travail / et sa police ! [et faire la vaisselle] ». Contrairement aux apparences, cette multitude-là n’existe pas, ou alors elle doit sûrement avoir été prise en otage par ces terroristes masqués (ça y est le mot exact est lâché !) qui se déplacent au sein des avant-cortèges comme des poisons (sic) en eaux troubles.

Revenons-en à notre question initiale. De quel leurre les prétendus « casseurs » sont-ils le nom ? Eludons vite fait l’hypothèse parano-complotiste. La légende du billard à deux bandes de la provocation policière — suspectant derrière chaque lanceur de pavé un civil en mission commandée — ne tient pas la route une seconde. La focalisation médiatique sur ces Fantômas de l’Émeute — qui ne va pas chez certain(e)s manifestant(e), il est vrai, sans fascination juvénile pour l’Insurrection à Consumation Immédiate (l’ICI et maintenant) —, a un autre objectif éminemment politique. En brandissant le motif spectaculaire de « jeunes barbares » sapant les fondements de la République (dixit M. Cazeneuve), nos gouvernants essayent de camoufler un feu qui couve sous les braises : la rébellion à l’état naissant des précaires, qu’ils soient intermittents de l’emploi ou chômeurs à temps partiel ou encore, à partir de 25 ans, RSAstes en liberté surveillée.

Dans cette non-catégorie d’innommables sociaux, on a divisé (pour mieux les sous-traiter à bas prix) près de dix millions de personnes : intérimaires en mission aléatoires, stagiaires à 400 euros maximum, CDI jetable avec démission forcée, apprentis à peine défrayés, CDD dix fois d’affilée, auto-entrepreneurs à charge de double-cotisation, saisonniers hébergé en bidonville, vacataires à revenus différés, pigistes & JRI au jour le jour, déboutés du droit d’asile HLM, radiés provisoires pour trop-perçu, immigrés sans titre à demi-smic, allocataire en fin de droits, etc. Jusqu’ici, on s’était fort bien habitué à lire dans la rubrique des faits-divers que tel ou telle de ces membres inactifs du corps social s’était immolé(e) devant une CAF ou un Pôle Emploi, comme leur semblable de Tunisie ou d’Algérie. On avait également moqué l’autodafé suicidaire des jeunes insurgés de banlieue en 2005, eux qui cramaient les bagnoles de leurs voisins de palier plutôt que des cibles plus symboliques en centre ville et se révélaient inaptes à articuler les raisons de leur nihilisme destructeur. Et voilà que cette même colère, ou du moins sa petite cousine, passe de la détresse implosive à la rage explosive, qu’elle reprend forme et voix à l’occasion de ce mouvement social qui n’était pas censé les « concerner », comme l’a répété ad nauseam Manuel Valls. Colère fort minoritaire objectera-t-on, mais c’est oublier que dans l’univers atomisé de la survie précaire, il est malaisé de faire grève de façon simultanée, ici au MacDo, là dans un CallCenter, ou dans une boîte employant justement les gens sous une myriade de statuts différents et concurrentiels (pour imposer un moindre « coût » salarial), et a fortiori quand on est en période de non-emploi.

D’où cet effet de traîne qui voit chacun s’y mettre à tour de rôle — bloquant ici un guichet, un magasin, une rocade, un dépôt… — ou s’y associer de très loin, en alternance, sinon par procuration. United Rumors of Précariat, tel est l’implicite slogan que les puissants s’efforcent de ne pas entendre, camouflant ce spectre socio-existentiel qui hante l’économie mondialisée derrière l’épouvantail fantoche d’une « horde de casseurs » s’attaquant à une démocratie déjà mise à mal par leur alter ego, les conjurés de Daech. Et c’est ici que la propagande d’Etat finit par résorber sa boucle manipulatrice. Après avoir essentialisé les racines de la violence terroriste dans la textualité coranique et l’Islam en général, c’est au tour de la sensibilité anti-capitaliste (de tous bords) d’être accusée d’être ontologiquement une source de « haine » mortifère.

Ne soyons pas dupes de cette criminalisation préventive des dissidences sociales et existentielles en cours. Aujourd’hui plus que jamais auparavant, la révolte des précaires est à l’ordre du jour. Et de la Nuit Debout aussi, si l’on y brasse l’hétérogénéité de nos vécus, si l’on y réaffirme que nous ne croyons plus au retour du Plein-Emploi stable et, plus encore, que nous n’en désirons pas l’avènement sous sa version dérégulée (comme en Allemagne ou au Royaume-Uni). Il est temps de lutter pour arracher de nouveaux droits face aux nouvelles formes d’employabilité qui nous sont imposées. On nous voudrait jetables et interchangeables, soyons durablement instables !

En guise d’épilogue, très provisoire, un petit diaporama avec quelques photos de mon cru sur Paris, de l’amie Damia sur Nantes et Lyon et de François sur Marseille.

Post-Scriptum : Quant à la voiture de police incendiée sur le quai de Valmy, ce dégât collatéral ne doit pas induire en erreur les amateurs de blockbuster (ni les mateurs de porn riot). Ce fut l’occasion médiatique d’une pénible inversion des rôles, que les partisans d’une surenchère sécuritaire ont monté en épingle à dessein. Qu’y observe-t-on réellement ? Que la plupart des participants à une manif sauvage (soumis aux gazeuses des gardes mobiles une demi-heure plus tôt) se sont comportés avec une intelligence solidaire (sortir la fliquette enfumée de son habitacle, conjurer l’autre flic-adjoint de rengainer son arme de service et son assaillant de laisser tomber momentanément son tuyau…) Bref, n’en déplaise au ministre de l’Intérieur — et à sa réaction à chaud, d’un opportunisme mensonger —, nous n’y avons nullement vu matière à accuser quiconque de « tentative d’homicide volontaire ».