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20 octobre 2010
[Dernière minute & avis de décès —
Thomas Harlan (1929-2010).]

Le cinéaste & écrivain Thomas Harlan est mort le 16 octobre dernier, à l’âge de 81 ans, dans un sanatorium de Berchtesgaden en Bavière. Et depuis… silence assourdissant dans la presse française, pas un articulet signalant, même brièvement, la disparition de cet artiste aussi dérangeant que mésestimé [à part le lumineux article de Marianne Dautrey paru dans les pages rebonds de Libération le 25 novembre 2010, en lien ici même]. Pour réparer cet oubli, et par simple amitié, quelques éléments d’un puzzle biographique difficile à remettre dans l’ordre .

Né en 1929 à Berlin, Thomas Harlan est le fils du cinéaste Veit Harlan, connu pour avoir réalisé, entre autres films de propagande, Le Juif Süss. Une extrême proximité avec les hauts dignitaires nazis marque cette enfance très particulière. À tel point qu’il semble avoir été couvert de cadeaux par Joseph Goebbels, un intime de la famille. Deux ans après la défaite du IIIe Reich, il entame des études philosophie à Tübingen où il se lie d’amitié avec Michel Tournier. En 1948, il s’installe en France et poursuit ses études à la Sorbonne. Quelques rencontres d’importance s’ensuivent, avec Gilles Deleuze et Pierre Boulez dont il partage un temps le logement, avec le poète Marc Sabathier Lévêque ou le grand reporter et futur dramaturge Armand Gatti. Au début des années 50, il se rend en Israël en compagnie de Klaus Kinski pour y partager l’expérience communautaire d’un kibboutz. Habitant de nouveau en Allemagne, il publie sa première pièce de théâtre, Bluma, en 1953, avant d’effectuer un premier voyage en URSS, puis à Tokyo où il semble avoir réalisé un  premier court-métrage documentaire, . À cette époque, il entame l’écriture d’un immense poème en français, Chant d’orge (achevé en 1988 et jamais publié depuis).  Suite à une tentative de co-scénarisation d’un film intitulé Trahison de l’Allemagne, il rompt avec son père, puis fonde avec Klaus Kinski et Jörg Henle une compagnie de théâtre, le Junge Ensemble de Berlin. En 1957, il défend publiquement Walter Janka, l’éditeur de Heiner Müller en RDA, jugé pour avoir apporté son soutien, lors des événements d’octobre 1956 en Hongrie, à ce soulèvement dit «contre-révolutionnaire» réprimé dans le sang par les troupes soviétiques. La création de sa propre pièce, Ich selbst und kein Engel – Moi-même et nul autre, consacrée au soulèvement du ghetto de Varsovie, fait scandale au Theather in der Kongresshalle de Berlin-Ouest. Elle sera reprise en 1959 par le Berliner Ensemble de Berlin-Est, dans une mise en scène de Konrad Swinarski, puis publiée dans les deux Allemagnes l’année suivante.
Au début des années 60, il s’installe en Pologne, avec le soutien financier de son ami éditeur Giangiacomo Feltrinelli, pour un projet de livre baptisé Le Quatrième Reich. Au cours de ses recherches, en compagnie de chercheurs italiens et polonais, il découvre dans les archives datant de l’Occupation l’existence d’un camp d’extermination à Chelmno, où des milliers de Juifs furent gazés puis brûlés dès 1941. Grâce à son minutieux travail d’enquête, il exhume les noms des personnes impliqués dans ces massacres et jusqu’alors jamais inquiétés. Il en fournit d’ailleurs la liste à Fritz Bauer, procureur général de Francfort, qui engage aussitôt des poursuites judiciaires à l’encontre de près de 2000 «criminels de guerre». Cette traque des anciens nazis faisant tranquillement carrière en RFA lui vaut les attaques répétés de députés du FDP, puis une interdiction de séjour en Pologne et une suspension de passeport de dix ans. À la même époque, il semble avoir mis le feu à une salle de cinéma qui programmait plusieurs films de son père. À la mort de ce dernier, en 1964, il quitte l’Allemagne pour habiter en France puis en Italie.
Dans l’après-68, proche du groupe d’extrême-gauche Lotta continua, il voyage à travers le monde en ébullition : en Bolivie ou au Chili (peu après le coup d’Etat de pinochet). En avril 1975, il se rend au Portugal pour soutenir et filmer à chaud la Révolution des Œillets. Cela donnera Torre Bela, un documentaire d’exception sur l’occupation de la plus grande propriété foncière du pays par des travailleurs agricoles et des chômeurs sans terre. Lyrisme de l’action collective, tumulte des désaccords, doutes, lassitudes… tout y est montré sans autocensure militante, y compris, en contrepoint les réactions hautaines du maître des lieux, Le Duc de Lafoes. L’œuvre sera remarquée au Festival de Cannes en 1977. Le documentaire suivant, Le chœur des cuisiniers, consacré à l’émancipation nationale du Mozambique , quoiqu’en partie tourné ne sera jamais ni monté ni montré. Au tout début des années 80, Thomas initie un long-métrage d’une autre nature, Wundkanal, qui met curieusement en abyme ses propres hantises familiales. On y voit des activistes clandestins (se réclamant de la Rote Armee Fraktion) séquestrer un ancien S.S., le Docteur S., inventeur notamment du meurtre par « suicide forcé » imposé en 1945 aux prisonniers de la forteresse de Königstein. Caché derrière des glaces sans tain, ils soumettent leur otage jamais « dénazifié » à un minutieux procès où il lui est aussi reproché sa récente implication dans la mort de trois membres de la RAF. Le tournage est d’abord retardé suite aux problèmes de santé du comédien du Berliner Ensemble censé jouer le rôle principal. Il est alors décidé de le remplacer par un vrai criminel de guerre, récemment sorti de prison : Alfred Filbert, ce qui sème le trouble entre ciné-réalité et fiction. Robert Kramer, convié à réaliser le making of du film, rend compte de la tension permanente sur le plateau dans son documentaire Notre Nazi. La sélection couplée des deux films au Festival de Venise en 1984, puis de Berlin en 1985 mettra d’ailleurs Thomas Harlan dans une situation délicate, sous l’injuste accusation d’avoir suscité un dispositif pervers et malsain, dont Robert Kramer aurait été l’irréprochable témoin. Avec le recul, la comparaison des œuvres nous semble plutôt donner l’impression contraire. Mais de fait, la fâcherie définitive entre les deux réalisateurs va causer un préjudice durable à la réputation de Thomas Harlan.

En 1987, il retourne en URSS pour tourner un autre long-métrage, Katharina XXIII, en vain. Faute de moyens, nombre de ses projets vont échouer dans les décennies suivantes, mis à part Souvenance, long-métrage réalisé dans des circonstances chaotiques à Haïti en 1990 et jamais sorti en salles. A contrario, certains des scénarios laissés en plan ont sans doute servi à nourrir l’écriture des romans qui vont occupé les quinze dernières années de sa vie. Au cours des années 2000, une grave affection pulmonaire l’ayant contraint à être hospitalisé dans un sanatorium en Bavière, il publie successivement Rosa (2001), Heldenfriedhof (2006), Die Stadt Ys (2007). Aucun de ces livres n’a malheureusement été traduit en français. On espère que leur publication posthume ne tardera pas trop. Pour en susciter l’envie, on notera parmi les critiques louangeuses, celle de Hans Magnus Enzensberger comparant le travail de Thomas Harlan sur les matériaux historiques à celui d’un Claude Simon ou de W. G. Sebald. En guise de témoignage testamentaire, on pourra aussi se reporter à son «Anti-Biographie» filmée, Wandersplitter, sous forme d’entretiens avec le cinéaste Christoph Hübner, largement repris sur youtube. Ultime piste, la publication posthume d’un volume inédit, Veit, aux éditions Rowohlt.


Entretien avec T. Harlan, Vol. I, Guerre et Enfance, Radio Zinzine, 2007.

Post-scriptum 1 : Un entretien avec Thomas Harlan, ne portant que sur ses films, a été réalisé par Rachel Fack en septembre 2006, à l’occasion du Festival De bruit et de Fureur en Seine Saint-Denis. C’est sans doute la meilleure façon de s’interroger sur les ombres et lumières de cette œuvre, à lire in extenso ici même.

Post-scriptum 2 : J’ai rencontré Thomas sur le zinc d’un bistrot, rue de Bretagne, en automne 1994. Nous étions côte à côte, chacun plongé dans Libération, en train de lire le même article consacré aux malversations du politicien Gérard Longuet. Croisant son regard complice, j’ai entamé la conversation : «Bien fait pour lui !» et là, mon voisin de comptoir a relevé la tête – yeux d’azur au milieu d’une tignasse blanche – et enchaîné du tac au tac, de son inimitable accent d’outre-Rhin : «Dans la vie, on ne paye jamais pour les vraies saloperies qu’on a faites. À la limite, ses histoires de fric, c’est pas grave. Son crime à Gérard Longuet, c’est qu’en 1966, il manifestait avec les fachos d’Occident pour empêcher qu’on joue Les Paravents de Jean Genet à l’Odéon.» Par la suite, on a pris le temps de mieux se connaître, et à chaque discussion, on a creusé d’autres pistes, on a parlé du « pied bot » de son presque parrain Goebbels, de la mort tragique de l’éditeur dynamiteros Giangiacomo Feltrinelli, de sa rupture avec l’esthète Dominique de Roux poussant trop loin son admiration pour le sculpteur Arno Breker, de ses rencontres avec un de ses maîtres en provocation Heiner Müller, de  la dette que le peuple haïtien payait encore pour s’être émancipé trop tôt de l’esclavage… et de tant d’autres sujets qui enflammaient la voix rauque de ce monstre de mémoire.

post-scriptum 3 : le samedi 6 novembre, une cérémonie d’hommage à Thomas a eu lieu au cimetière du Père-Lachaise en présence des ses deux enfants, de sa seconde femme et d’une demi-centaine d’amis de plus ou moins longue date. Entre autres prises de parole, celles d’un rescapé de la FTP-MOI, Maxime Ferber, de l’ingénieur du son du film Torre Bela, du poète australien Christopher Barnett… On y a entendu parler yiddish, anglais, hébreu, italien et français, la polyphonie d’un homme qui s’est voulu apatride, tout cela sous des trombes d’eau. De retour chez moi, j’ai rouvert le manuscrit de Chant d’orge, ce poème-fleuve dont Thomas m’avait lu de larges extraits en 1997.Et retranscrit sous sa dictée posthume les premières pages, une tentative de dédicace sans cesse recommencée :

«je
pour ficelles
pour ça
pour massacre
pour faire farine d’enfants

pour bagatelles
pour démanteler
pour dresser cheveux blancs
je

pour ça
pour percuter
pour papeterie
mâchoires
pour ne pas
pour
pour trous
pour tout écrire
pour quatre angles morts
pour faire une page par jour
pour feuilleter zenfants
pour arracher trous d’air
pour dresser cheveux blancs
cris
pour cris pour crier
pour scier
pour escalier
poursuivre
pour cuivres
pour cordes seules pour plein vide
pour ballons libérés pour
chaire de poule pour magnificat
ça
pour
chœur
je

révolution à répéter ad libitum

balle pour
balle criblée
capitonnée
de décapités
pour papier de chair
pour lettres mortes
pour enfants papier
lettre
pour têtes passées par la tête […]

pour qu’être avorton
pour que corps carton
pour n’apparaître
plus
pour ne plus jamais pour les empailler
pour les crénelés
pour que
pour capsules
qu’en plein vide
pour arracher trous d’air
siffler poumons d’acier
pour

siffler
pour ne plus
plus pour sibilations
pour châtrés nets
pouvoir
sec amputer
pour serpents hongres
pour cigares médusés
par la fumée

sortir de tes yeux
arme blanche
pour purs porcs
percer
pour millimètres
pour les millimètres
pour 6,35 millimètres & millimètres
révolution ad libitum puis
cuir
pour calottes
pour os seuls
pour instruments à os
pour cris
pour cris seuls
pour dresser cheveux blancs
requiem
pour chevelus
pour chauves seuls
pour cheveu seul
seul le blanc
pour blancs seuls
pour deuil seul
pour seul seul

deuil
pour
qu’à un seul
pour qu’à un fil

rouge
moi
infini
rouge
infiniment

pour armées rouges et rouges
que

pour que quotidiennement
pour savoir où
pour angles morts
dans la tête de quelqu’un
se casser en deux
ne pas
pour doubles
cris
pour cris pour crier
pour les scier
pour os gueules bées
pour râper
pour un rien
poudre
savoir où
pour port d’arme
pour les truites
pour descendre
millimètres
révolution millimètre par millimètre
froid le dos
6,35
seule

gorge seule
pour couper court seule
pour trous seuls
s’arracher
pour ne pas fou
pour crocs
cou
magnificat cou
pour
pour trop court
pour l’homme pour
pendre
pour tondre
ras l’homme
ras moi […]».