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17 décembre 2018
Bloqueurs de tous les ronds-points,
rions jaune… et ne cédons rien.

Pour la première fois depuis des lustres, l’exécutif au pouvoir a reculé face à un rapport de force auto-organisé hors les vieux cadres paritaristes de la lutte syndicale. On ne doit ni minorer ni surestimer cette victoire, obtenue malgré l’enfumage des gouvernants et le recours à une armada répressive délirante. La peur a changé de camp, samedi après samedi, c’était palpable dans les arrondissements de l’Ouest de Paris. Mieux encore, dans ce mouvement ambivalent, c’est le charbon ardent de la « justice sociale » qui a brûlé dans les cœurs et les esprits, et si les relents xénophobes, anti-assistanat et national-poujadiste ont brouillé les pistes sur les réseaux sociaux, dans la rue l’émotion populaire ne s’est pas trompée d’ennemis ni de cibles, les rouages et têtes de gondoles du « système », autrement dit du capitalisme, et des stratégies « libérales autoritaires » mises au point à partir des années 80, et dont Macron n’est qu’un avatar technoïde parmi tant d’autres (R. Reagan, M. Thatcher, puis B. Clinton, T. Blair, G. Schroder, M. Renzi, etc.).


Cette victoire éclatante, comme un soleil noir, n’a pourtant quasiment rien gagné, sinon le plaisir décloisonnant de lutter ensemble – son gaz hilarant face aux lacrymos, son entraide protectrice face aux grenades de désencerclement – pour tant de gilets jaunes atomisés chacun chacune dans leur zone de relégation géo-sociale. Bref, nous sommes toutes et tous les gouttes d’eau qui ont fait déborder le vase, et pourtant, en retour, le verre est aux trois-quarts vide, et cela, disons-le à la louche, pour deux raisons.


La première, elle est déjà dans toutes les têtes. Les quelques reculs (sur la CSG des retraités entre 1200 et 2000 euros) ou sur la hausse des hydrocarbures (essence, mais surtout gaz et électricité pour le chauffage) ou la hausse de la prime d’activité (majorant d’une centaine d’euros quatre ou cinq millions de gens touchant le Smic et un peu plus), sans parler des heures supplémentaires sans cotisations patronales, ne coûteront rien (ou presque) aux employeurs, gros possédants, actionnaires, exilés fiscaux, multinationales du pétrole, de la bagnole, de l’aviation ou du bâtiment (ayant racheté les autoroutes à bas prix pour racketter les usagers captifs de leur bagnole). Bref, c’est l’Etat qui nous fera payer ce surcoût d’une douzaine de milliards à travers un prochain chantage à la dette, dans un an ou deux, ou à l’occasion d’une alternance austéritaire du pouvoir avec la droite (et ses extrêmes)  en charge de nous faire payer très cher cet effort national.


La seconde arnaque de cette victoire quasi sans contrepartie tient au corps social pris en compte par ces mesures. Si, parmi les gilets jaunes, on compte depuis le début pas mal d’indépendants et artisans ayant du mal à joindre les deux bouts, un paquet de smicards à temps complet et de contractuels maltraités par la Fonction Publique, tous les reportages médiatiques n’ont pu masquer l’évidence : cette mobilisation comprend bien sûr une masse de working poors, d’employées à temps très partiel, de chômeur.e.s ou de personnes au RSA. Mais si l’on a pu entendre dans le poste ou lire dans les journaux leur colère individuelle, on a exclu d’emblée cette masse de précaires en tous genres – victimes depuis des décennies d’un saucissonnage statutaire du marché de l’emploi, de la non-indemnisation des périodes de chômage et de la stigmatisation pour les bénéficiaires des minimas sociaux –, de toute possibilité d’y gagner eux aussi ne serait-ce que des miettes en terme de survie. Et c’est là que ça devrait coincer, renouveler la colère commune, dans cette mise à l’index des plus pauvres qui n’auront aucune part du gâteau, punis d’être comptabilisés comme des improductifs, au même titre que les rebuts du minimum vieillesse (dont les pensions ne sont même pas indexées sur l’inflation). Et cette ligne de partage, si elle passait inaperçue sous prétexte d’on ne sait quel Référendum d’Initiative Citoyenne, serait mortelle pour le mouvement en cours. Si la lutte a déjà un tout petit peu payé, elle n’a rien apporté aux plus appauvris, reproduisant ainsi les pires stéréotypes contre les faignants d’assistés.

D’où l’urgence à faire émerger dans les cahiers de doléances, les actions, les banderoles, les tags, les slogans, toutes les parts maudites de ce mouvement : ceux qui n’ont eu que silence et mépris, moins que rien. Et pourtant ils existent, ces bouche-trou vacataires, ces CDD à perpétuité, ces chômeurs en fin de droits, ces bénéficaires du RSA sous contrôle humiliant, ces stagiaires interchangeables à 400 boules le taff de 35 heures, ces intérimaires et saisonniers hyper-corvéables, ces employées en sous-traitance du nettoyage payées au lance-pierre, ces auto-entrepreneurs au rabais sans retraite ni chômdu, ces esclaves ubérisés par le challenge hyperconcurrentiel, ces privés d’allocs pour trop perçu, ces locataires insolvables en baisse d’APL, ces étudiants extra-européens qui voient augmenter de 1500% leurs frais d’inscriptions, ces travailleurs immigrés légaux qui ne toucheront pas la prime d’activité faute de prouver 5 ans d’activité en continu, etc. Tant que la multitude des précaires n’y aura rien gagné, on aura perdu une chance historique de nous débarrasser de certains leurres (« le Peuple », par exemple, ce mot passe-partout qui laisse passer entre les trous les plus massacrés de la domination économique) et de ne pas attendre le retour fantoche du plein-emploi stable pour repenser ensemble les questions du travail utile, de la propriété collective, du partage égalitaire et de la décroissance durable.

Quant aux dommages économiques des blocages, autoréductions & manifs sauvages,  on a bien vu que c’était la seule méthode pour faire plier (un peu) nos gouvernants, mais n’oublions pas que c’est aussi une façon anticipée de consommer moins pour vivre plus, bref d’agir collectivement pour une authentique écologie politique, ici et maintenant.

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