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2 décembre 2019
Comment on nous (re-)traite ?
(Dés-)espérance de non-vie
& employabilité à perpète.

Lien pour faire circuler l’article, c’est juste là.

RENGAINE SPÉCIEUSE — On nous répète ad nauseam que les régimes spéciaux de retraite contreviennent à l’intérêt général, et à son principe d’équité, par « empilement » de privilèges. Pourtant, en matière de droits sociaux, l’exception a presque toujours précédé la règle, tel gain particulier (concédé face à un mouvement revendicatif ou une pénurie de main d’œuvre) ayant initié sa généralisation mutualisée. Et l’historien Michel Pigenet de nous en rappeler quelques jalons essentiels : au XVIIe siècle l’État recueille les mutilés de guerre dans l’Hôtel des Invalides et palie le manque de vocation militaire dans la Marine par de petites pensions pour les enrôlés volontaires. Un siècle plus tard, tous les soldats en bénéficient, puis des administratifs civils peu après la révolution de 1789, jusqu’à l’harmonisation de la retraite des fonctionnaires peu après l’insurrection de février 1848 (en substance, la quille à 60 balais, après 3 décennies de labeur, le tout indexé sur les 6 dernières années). Et dans le secteur privé, ça s’est propagé idem : en 1894, après des grèves en cascade, une chiche retraite à 55 ans, dont 30 passés au fond du trou, pour les mineurs ; en 1911, droits identiques pour les employé(e)s des compagnies privées (mais sous tutelle étatique) du ferroviaire suite à la fameuse « grève de la thune » d’octobre 1910, sous un gouvernement dit de « centre-gauche » ayant fait appel à la troupe (encore un crapulerie de Clemenceau).

S’ensuivront à la même époque des caisses de retraite dans d’autres secteurs d’économie mixte : distribution de l’eau, éclairage public, transports en commun, puis un premier régime d’assurance obligatoire, bancal et ultra-partiel, renforcé en 1928 et 1930 avant que naisse la Sécurité Sociale en 1945. Jusque-là, les régimes spéciaux avaient donc servi d’aiguillon à une harmonisation par le haut (obtenue de haute lutte). À partir des années 50, les forces conjuguées des gouvernants et du patronat n’ont cessé d’œuvrer à un renversement de tendance, le nivellement par le bas, via une bassesse rhétorique assimilant le moindre « acquis social » à un iniquité scandaleuse, un pseudo déficit d’égalité envers le droit commun.

Dernier élément de langage (abusif) en date : les fameux chauffeur(e)s d’autobus d’Amiens partiraient en retraite plus tard que leur nanti collègue parisien – « c’est trop injuste » comme dirait Caliméro. De fait, en ce chef-lieu de Picardie, les conducteur(e)s de bus bossent pour une société d’économie mixte – Véolia il y a quelques années et désormais Keolis – qui gratte sa part de profit sur la baisse des coûts salariaux et des cotisations dues par les employeurs. Côté cash à la fin du mois ou âge minimum pour dire bye bye au turbin, les Picard(e)s y paument pas mal, comparés aux diverses concessions arrachées par leurs pairs franciliens depuis 1948 à l’employeur 100% étatique qu’est la RATP. Mais gaffe aux raccourcis trompeurs, ces « avantages », ne l’oublions pas, furent d’abord l’objet de débrayages massifs et de blocages audacieux prolongés aux risques et périls de plusieurs générations de grévistes.

Alors quoi ? On devrait généraliser un insidieux dumping social sous prétexte d’être équitable envers les moins bien lotis, on devrait tous et toutes consentir au même rabais contractuel, rognant sur un siècle et demi de conquêtes en terme de « salaire social », comprenant, outre la paye, tant d’autres aspects liés à nos conditions d’existence, dont une exigence des plus vitales : avoir un vrai temps d’existence après l’usure physique et mentale du travail tarifé (non pas un « droit » à quémander, mais un « dû » à partager). Et, partant de là, on comprend mieux que la fixette sur les régimes spéciaux (ne visant que 4 ou 5% des futurs retraités) est censée faire avaler la pilule amère d’un « système universel à points », où les perdants se compteront par millions (dans l’éducation nationale ou le monde hospitalier, entre autres), étant donnée la ligne rouge des 14% du PIB à ne pas dépasser. À dépense totale plafonnée et démographie vieillissante, on a bien saisi que l’âge-pivot ne va cesser de reculer et que le point d’indice, à l’occasion  d’un secousse boursière comme en Suède en 2008, sera bientôt renégocié à pas cher (« Un cran de moins, serrez-vous la ceinture, faut boucler le budget. »). Et pour échapper à ces décotes, le solution est toute trouvée, on n’aura qu’à souscrire à une complémentaire privée, pour abonder la bulle spéculative d’un fonds de pension, jusqu’à la ruine hypothétique du prochain crash mondialisé.


En attendant, les cheminot(e)s chauffeur(e)s de bus auront porté le chapeau (ou le chiffon rouge des sorcières) d’une arnaque sophistique de grande envergure. Car ce qu’il fallait désamorcer, c’était l’hypothèse contraire : adapter le fonds de péréquation des retraites pour compenser le vrai « empilement inéquitable », celui des nouvelles formes de l’emploi précaire. Ce qu’il fallait empêcher, c’est qu’on tienne vraiment compte de la disparité salariale entre hommes et femmes (y compris en milieu agricole), de la discontinuité de l’emploi (périodes de chômage, de stage perpétuel ou de formation par intermittence), de l’ubérisation a-contracutelle (auto-entrepreneurs, démissionnaires, saisonniers, etc.) et des nouveaux types de pénibilité posturale (station assise face à un écran ou station debout pour les vigiles…) et psychique (sous injonction à l’hyperactivité sans limite horaire).

AGENDA TACTIQUE — Pour saisir les arrière-pensées gouvernementales du projet d’individualisation low cost des retraites, il faut revenir sur quelques décisions antérieures. La première concerne le « Compte pénibilité » dans le privé – système (déjà) « à points » et maigre concession faite à la CFDT sous l’ère Hollande –, conçu comme une usine à gaz bureaucratique vite devenue inapplicable dans les faits. Or, le premier geste du pouvoir macronien aura bien été de détricoter les critères pris en compte et permettant – au cas par cas hélas, et non par branche entière d’activité – de partir à la retraite plus tôt. Ainsi, dès juillet 2017, un projet de « réforme » est édicté en toute hâte, qui va ôter 4 des motifs majeurs de pénibilité : manutentions de charges lourdes, fatigues posturales, vibrations mécaniques et risques chimiques ( !). Là où il aurait été urgent d’inventorier les risques induits par la mutation des secteurs d’activité, par la révolution bureautique ou par l’intrusion dans l’espace privé de la pression managériale, on a préféré réduire un peu plus la prévention des maladies professionnelles. Pire encore, outre l’évidence de la brutalisation laborieuse et de ses séquelles corporelles, on a empêché surtout que les effets secondaires psychiques fassent partie du lot. Une expression commode suffit à rejeter le problème hors champ : burn out, (un truc lié au stress négatif, faut juste apprendre à positiver, comme dirait un DRH de Carrefour).

Au nom d’un aveuglement cynique maquillé en pragmatisme, ni la tendinite chronique des caissières, ni les fractures à répétition des livreurs à vélo (auto-accidentés de leur propre chef), ni la télé-dépression des standardistes en call-centers n’auront ainsi droit à la moindre reconnaissance. Que ces jeunes soutier(e)s de la StartUp Nation continuent à pointer 42 ans durant! Pour elles et eux, pas question de passe-droit, assez de nantis comme ça. Sur la ligne d’arrivée, certains seront premiers de cordée, d’autres perclus de vertige, lâchés à mi-chemin ou pendus tout court, c’est le challenge des plus fortiches, point/barre. Aux yeux des killer-cost bien-nés et des arrivistes résilients qui nous gouvernent, les innombrables dommages causés par le boulot ont beau être scarifiants et taraudants, tout ça n’a pas plus d’existence comptable qu’un suicidé de la Poste « pour des raisons personnelles » ou un « malheureux » étudiant à bout de sous & exploité précaire s’immolant devant un Crous lyonnais.

Avant la grande loterie de « l’égalité des destins » (dite « retraite à points »), il fallait aussi imposer la réforme de l’assurance chômage, engagée dès 2018 et entrée en application le mois dernier. Une fois de plus, la méthode consistait à dénoncer une minorité de « faux chômeurs » voués au pilori depuis la fin des années 70 (dixit Raymond Barre, puis Michel Charasse, etc.). Sus aux fraudeurs donc, même si, comme pour les minimas sociaux, ils sont dix fois moins nombreux que les non-recourants (un tiers pour le RSA) ou les non-indemnisés (la moitié des inscrits au chomdu). Ayant focalisé sur les profiteurs pauvres (et non l’inverse, ces pauvres contraints à la débrouille), on a entravé l’accès des précaires à Pôle Emploi (en rehaussant le plancher d’heures effectuées sur une période plus longue) et baissé l’allocation de plusieurs centaines d’euros pour près d’un million d’autres. Autant de personnes flirtant avec le seuil de pauvreté qui verront donc leurs « points-retraite » sucrés d’avance, mais l’entourloupe est alors passée inaperçue, faute de combattants dans la rue. C’était toujours ça de gagné du point de vue des contrôleurs de gestion étatiques. Pour faire avaler ce plat de couleuvres, il a suffi de promettre aux indépendants et démissionnaires quelques compensations, sauf que, comme dans les jeux-concours, les conditions subsidiaires requises ne permettront qu’à 60 000 rares chanceux d’en bénéficier(après examen de leur “projet”). Les effets d’annonce du « en même temps » ont un sens de l’équité purement verbal, au mépris des quantités négligeables sacrifiés sur les plateaux de la balance : d’un côté quelques heureux winers, de l’autre la lourde tare des ratés. Ainsi va la roue de l’infortune sociale.

Ultime tour de passe-passe, la non-compensation par l’État de nombreux allègements de cotisation (dont celle sur les heures supplémentaires, la suppression partielle du forfait social ou de la hausse de la CSG) produit mécaniquement un probable déficit pour le Fonds de retraite d’ici 2025. Il a suffi de faire publier cette alarmante nouvelle par un Conseil d’orientation à quelques jours des ultimes arbitrages pour justifier un ultime mot d’ordre : « Nous allons devoir travailler plus longtemps. » (Edouard Philippe). Ce n’est là qu’une variante de la « stratégie du choc » étudiée par Naomi Klein, le chantage au trou-dans-les-caisses à l’adresse de qui voudrait s’accrocher à ses annuités déjà trimées pour mettre les bouts : ce ne sont là que de mauvais parents qui voudraient se la couler douce sur le dos de leur marmaille. Bref, d’irresponsables dettes-à-claques, sinon d’ogresques infanticides! Pour peu, on leur enlèverait la garde de leur progéniture pour placer ces abusés économiques à la Ddass.

Sauf que l’argutie démographique tombe plutôt mal. À en croire les derniers chiffres de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) pour la population française, l’espérance de vie en bonne santé s’établit à 63,4 ans pour les hommes et 64,5 pour les femmes. Repousser l’âge-pivot à 64 ans, revient donc à repousser l’heure du farniente dans les limbes, comme pour antiphraser la chanson de Moustaki : « Nous avons tout la vie pour nous exténuer, nous aurons toute la mort pour nous reposer. » Enfin pas tout à fait, « selon que vous serez puissant ou misérable », vous aurez de 5 à 10 ans de rab’. Et à ce fossé vital entre seniors rentiers ou trop tôt usinés, entre vieux à la cool et épuisés précoces, entre bêtes à concours et bêtes de somme, nulle contrepartie, ce ne sera « point » à la retraite de le combler. Alors, en attendant de nous mettre en arrêt-maladie illimité, pour dessiner des ronds-points au coin de chaque rue, grèvons haut et fort au moins jusqu’au réveillon de l’an prochain…