Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































26 novembre 2010
[Bribes d’auteurs posthumes
L.-F. Céline… Bagatelles avant le massacre.]

En 1937, Céline quitte pour un sacré bail le terrain d’aventures de la fiction pour devenir un pamphlétaire en vogue, avec son best-seller de triste mémoire, Bagatelles pour un massacre. Loin de prendre l’époque à rebrousse-poil, il surfe sur la vague réactionnaire qui succède au Front Populaire, il fait chorus avec les loups antisémites de tous poils, pseudo anticonformistes de posture et futurs transfuges de l’union sacrée pétainiste. Comme l’a souligné André Derval dans la préface de sa compilation d’articles parus à la sortie de Bagatelles : « On observera dans ce dossier de presse (…) que de nombreux critiques se divertissent de [sa] puissance comique et que les grossièretés à l’égard de la minorité juive ne réjouissent pas ici que les patentés de l’antisémitisme, les croisés de l’extrême-droite révolutionnaire, mais se fondent dans un magma de préjugés (…) débouchant sur des articles cultivant sciemment le malentendu, au premier rang desquels celui d’André Gide, dont les termes seront souvent repris.»

Sans parler d’enthousiasme unanime, on s’aperçoit que ce pamphlet a reçu un accueil majoritairement complaisant, parfois tempéré de vagues nuances, scrupules et réticences, sinon excusé par les supposées intentions farcesques de l’auteur. Pauvre rabelaisien incompris qui n’aurait écrit sa harangue qu’au deuxième degré, pur défouloir littéraire qu’on aurait tort de prendre au pied de la lettre. L’éternel défense & illustration du pousse-au-crime en victime… d’un malentendu. Reste que face à ce concours d’hypocrisie bien française – celle des actuels pourfendeurs de la bien-pensance et du politically correct –, il y eut alors quelques voix discordantes pour renvoyer Céline à ses propres contradictions, et parmi ces voix, n’en déplaise à certains, les plus intransigeantes venaient d’extrême-gauche, sous la plume du réfugié allemand, H.E. Kaminski, répliquant dès 1938 par son brûlot Céline en chemise brune, mais aussi celle du bolchevique dissident Victor Serge ou du surréaliste libertaire Georges Henein. Et pour juger sur pièce, quelques extraits sans faux-semblants ni tergiversations réthoriques :

Pogrome en quatre cents Pages,
par Victor Serge,
La Wallonie, (Liège), 9 janvier 1938.

Je me souviens d’un écrivain dont chaque page rendait un son plein, d’oeuvre vivante, vécue, douloureuse, indignée, révoltée… Je ne le lus que par fragments,mais ces fragments me suffirent. Par millions, nous de ce temps,nous avons cheminé à travers 1a nuit sans en atteindre le bout. Tunnel sans fin! Les guerres, les prisons, les révolutions vaincues ou escamotées, la sordide petite bataille quotidienne pour les cent sous, le mensonge asphyxiant respiré toute 1a vie sans masque protecteur – le mensonge qui se plaque même à votre face pour 1a modeler… C’est ça 1a Nuit de l’homme moderne. Je fus, comme nombre d’autres, reconnaissant à l’écrivain inconnu qui en sortait pour lâcher ce cri forcené, ce cri désespéré, au visage des satisfaits. Il s’appelait Louis-Ferdinand Céline. (…)
L.-F. Céline fit ensuite un voyage en Russie pour, à son retour, se frapper 1a poitrine : Mea culpa ! Mais il n’avouait aucune faute sinon peut-être d’avoir cru, tout au fond de lui-même, que l’homme, cette brute définitive, pourrait être un jour tiré de 1a bestialité… Ces pages,d’un pessimisme noir et bas, étaient sans grandeur ni force parce qu’elles étaient sans intelligence. (…) Il ne condamnait pas les naufrageurs d’une révolution, mais 1a révolution tout entière : il ne dénonçait pas les fossoyeurs du communisme, mais le communisme; il ne recherchait pas les causes d’une défaite des travailleurs socialistes, qui ne saurait être qu’un moment de l’histoire, il crachait sur le socialisme, sur l’homme, sur tout, avec cette abondance de salive qui lui est propre.
Bagatelles pour un massacre reprend les mêmes motifs en près de quatre cents pages insurmontables, où les verbes et les substantifs dérivés du mot cul tiennent une place accablante de monotonie, en y ajoutant une obsession nouvelle, taraudante, hallucinante, abrutissante et par-dessus tout écoeurante: la haine du Juif. Au fond l’antienne est vieille, tous ces bobards sont éculés, ces citations outrageusement fausses ont traîné dans des tas d’officines louches et pis que cela, ces renseignements sur la puissance do 1a juiverie et de 1a maçonnerie mondiale, sur les milliards versas à Lénine-Trotski en 1917, par la finance juive, pour faire 1a révolution russe, sur les origines juives de Lénine – et caeter, et caeter –, toutes ces mornes sornettes, Céline les a ramassées dans les antiques poubelles de l’antisémitisme… Rien de neuf ni d’original là-dedans, sinon la gageure d’en faire tant et tant de pages décousues, toutes les mêmes, par un procédé si monocorde que le plus sec des gens de plume pourrait fabriquer du Céline, à tant 1a page, après une heure d’apprentissage. Je mets 1e lecteur au défi de lire trente pages de ça, ligne à ligne, comme lire se doit un livre digne de ce nom. Et d’arriver jusqu’au bout de cette nuit-là, il ne saurait être question.
Mystification virée au sinistre ? Oeuvre de déséquilibré ? Conversion cynique à la plus misérable des causes ? L’état d’esprit exprimé par ce livre, la réaction 1’a sciemment créé et entretenu en Russie sous l’ancien régime, en Allemagne nazie, dans des coins d’Algérie; et l’homme moderne lui doit les pogromes, le supplice des Juifs dans les camps de concentration d’Oranienburg, de Dachau et autres lieux, l’assassinat d’un Erich Müshamm, clair poète, dans une cellule de prison, ce document photographique enfin, provenant d’une rue de Munich 1934 : de vigoureux garçons en chemise brune, le revolver à la taille, font marcher par 1a rue un intellectuel a lunettes qui porte sur sa poitrine cet écriteau : «Je suis un Juif immonde.» C’était un avocat connu : on le tua.
L’utilité de ce genre de littérature – si littérature on peut dire – se voit aisément : elle peut contribuer au lendemain de certaines mobilisations ou de certains désastres à détourner la fureur des foules, vouées au massacre des vrais responsables, sur les petits boutiquiers juifs des quartiers d’émigrés. Elle trouble les consciences obscures en y bouleversant les notions de causalité. La misère, les crises, les conflits, l’insécurité, l’iniquité, tout cela n’est plus dû à une certaine forme de l’organisation sociale, fondée sur 1a propriété capitaliste des moyens de production, mais à la malignité du Juif.
L’antisémitisme est, dans la décadence du régime actuel de la production, un sous-produit du nationalisme, poison au second degré, appelé à désagréger l’intelligence des masses. Qu’opposer au redoutable sentiment de solidarité internationale, né de 1a communauté de travail et d’épreuves de l’immense majorité des hommes, qu’opposer à la raison qui constate l’unité du monde civilisé – unité de technique, unité de culture fondée sur 1a diversité même, unité d’aspiration vers le bien-être et 1a paix inaccessibles –, qu’opposer à cette inexorable nécessité révolutionnaire, pour maintenir encore un peu les vieux privilèges, les vieilles petites frontières barbe1ées, 1es vilaines petites haines indispensables aux privilèges et aux frontières,- sinon 1a mystique des races ? Peu importe que le concept même de race ne résiste à aucun examen, il n’est que d’appliquer aux savants le régime de 1a trique et de 1a confiture. Or,1a mystique des races se doit d’être prudente : on ne saurait chauffer trop a blanc l’Allemand contre l’Anglais, car l’Anglais est puissant. Le seul peuple que l’on puisse persécuter impunément est celui qui, n’ayant plus de territoire, n’a d’autre puissance que sa capacité de travail. Faute de comprendre ces choses simples, un écrivain démoralisé touche aujourd’hui le fond de le nuit la plus sordide.

Adieu à Céline,
par Georges Henein,
Le Nil
le Caire, février 1938)

Tour au long des 379 pages de sa dernière production qui porte le titre réversible de Bagatelles pour un massacre, Louis-Ferdinand Céline se livre aux joies de l’antisémitisme. Ce n’est pas un roman-fleuve, c’est un pogrome-fleuve. La chose est d’autant plus surprenante que dans les deux précédents ouvrages de Céline, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, fertile l’un et l’autre en tonitruantes imprécations, pas une traître ligne ne concernant ou n’éclaboussant les Juifs. C’est donc une toute récente découverte que vient de faire Céline et cela explique quelque peu l’insistance avec laquelle il agite, brandit et anime un verbe fracassant et paradoxyste. Espérons que Céline s’avisera bientôt que si le monde est en perdition la faute en incombe aux végétariens ou aux Esquimaux ou aux taoïstes. Ce qui lui permettra de remettre en cause l’humanité tout entière à l’exception bien sûr de sa propre personne. Dans le genre procès collectif, Céline est imbattable. Sa vocation de justicier universel enfle démesurément. C’est à se demander si l’immortel M. Ubu n’a pas choisi pour se réincarner une fois de plus, la viande tumultueuse de Louis-Ferdinand Céline. Rappelons que M. Ubu est l’inventeur de cette phrase géniale qui est tout un programme de gouvernement : « Alors je tuerai tour le monde et puis je m’en irai !» (…)
Tout ce qui gêne, irrite, vexe, congestionne, indigne, désole l’éminent écrivain est automatiquement qualifié de juif. Exemple, les monumentales et malpropres inepties qu’inspire à Céline l’activité surréaliste.
«Le surréalisme (sic), écrit-il, prolongement du naturalisme (??)… art pour robots haineux, instrument de despotisme, d’escroquerie, d’imposture juive, le surréalisme est le cadastre de notre déchéance émotive… L’invasion surréaliste je la trouve absolument prête… elle peut déferler sans hésitation par l’effet de la loi du nombre… Il ne reste pour ainsi dire plus rien devant l’art Robot prêt à fondre… (p. 171). » L’imposture chez Céline cela consiste à rendre des sentences sonores et décisives sur des causes dont on ignore le premier mot. Le surréalisme qui s’est dressé depuis toujours contre la pensée mécanique, contre la confection sentimentale, contre tous les manuels de savoir-vivre et de savoir obéir, a donné naissance à l’art le plus anti-Robot qui se puisse imaginer. (…) Céline a beau se lamenter de ce que l’évolution de l’art contemporain tend à «remplacer l’émotion aryenne par le tam-tam nègre » – pour mon compte je préfère encore le tam-tam nègre au vomissement célinien.
Ailleurs Céline en veine de diffamation sordide et gratuite trouve moyen d’écrire l’ignominie suivante : «Il est excellent que Monsieur Faulkner, Mademoiselle Baum, Monsieur Cohen, Monsieur Levy, Mrs Juif Gehial-Srein copient à longueur de carrière triomphale, plagient, fouillent, démarquent nos plus chenus, éculés naturalistes.» Ceci est le comble de la tricherie. Que Céline ait en horreur William Faulkner c’est son droit. Mais qu’il prétende escamoter son œuvre, sans débat, en vitesse, en la jetant dans le même panier que celle de Vicky Baum, c’est un procédé honteux qui nous permet d’assigner à Céline une place très élevée dans la hiérarchie des salauds littéraires. Au regard de ce Céline la planète entière est juive ou enjuivée. Qu’attend-il pour la faire sauter et lui avec? Il y a quelques années de cela, Henri Lefebvre répondait en ces termes à un message de Céline: «Cher confrère… vous prenez un peu trop au sérieux votre manière de ne rien prendre au sérieux.» Erreur. Louis-Ferdinand Céline prend au sérieux Louis-Ferdinand Céline. C’est beaucoup trop. Pour conclure en un style approprié, disons que par rapport au Voyage au bout de la nuit le dernier ouvrage de Céline n’est que «le cadastre de sa déchéance émotive». Et qu’on n’en parle plus.
P.-S. : Au cas où cet adieu parviendrait à son destinataire, je tiens à l’avertir que je ne suis ni Juif ni même enjuivé et que par ailleurs, je considère avec un égal mépris toutes les religions, toutes les Églises, tous les dieux.

D’autres matériaux de réflexion à propos des œuvres de Céline…
plutôt par ici.