Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































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26 juin 2014
[Images arrêtées & idées fixes
Hasards de la circulation alternée.]

Se faufiler entre quelques métaphores automobiles.



19 juin 2014
[Les sous-fifres occupent la Philharmonie de Paris —
mouvement des précaires, chantier à ciel ouvert.]

Hier matin, dès l’aube, 150 intermittents de l’emploi & chômeurs partiels (du Spectacle, mais pas seulement) ont occupé par surprise l’immense auditorium en construction de la Philharmonie de Paris. Vers 6h30, le tour était joué. Tandis que trois issues étaient bloquées, un groupe grimpait aux étages supérieures, réussissant à accrocher d’immenses banderoles sur les poutrelles à claire-voie de l’édifice.

Réclamer de «nouveaux droits sociaux», ça avait de la gueule dans ce haut-lieu symbolique de la gabegie culturelle. En l’occurrence, un projet mégalo de salle de concert, conçu par Jean Nouvel, à 118 millions d’euros lors de sa signature en 2006 et qui, au final, va coûter plus du triple, au bénéfice de son opérateur BTP, l’empire Bouygues. Comme quoi, de l’argent il y en a, et l’on sait où en trouver dès qu’il s’agit de construire des Mausolées, c’est-à-dire dépenser le fric public pour financer à fonds perdu le secteur du Bâtiment, même si ce genre de lubie totalement disproportionnée (dixit les équipes bossant à la Cité de la Musique, juste à côté, qui ont déjà du mal à remplir leur jauge) va assécher pour des années le budget culture de la Ville et sert déjà de prétexte (avec le CentQuatre et la Gaité Lyrique) à la réduction drastique des micro-subventions aux associations, compagnies, festivals & espaces jouant dans la cour des trop-petits, quantité négligeable. Désormais, le «soupoudrage» auprès des initiatives locales (souvent à but non-lucratif) c’est de «l’Assistanat bas-de-gamme», tandis que là, au Philharmonie, c’est du «bétonnage avec retour sur investissement global» qui aide à relancer l’usine à gaz (et à Gattaz) économique. D’où l’idée vertigineusement édifiante d’investir quelques heures durant un de ces gouffres financiers (près de 400 millions) dont le montant dépasse justement celui du prétendu déficit annuel du régime (encore un peu mutualisé) des intermittents. La suite en photos in situ et brèves de mémoire.

Une façon de montrer aussi sur quel pacte de stabilité policière repose l’harmonie sociale concertée (dans les coulisses) entre MEDEF et CFDT.

Tenir des piquets de blocage sur une zone de plusieurs centaines de mètres en contre-bas du périph, ça ne pouvait pas durer longtemps. L’ultimatum policier fut lancé vers 10h15. Une grille entrouverte, et hop, charge furtive et gazage sporadique, arrosant au passage une dizaine d’employés en sous-traitance ayant décidé de rejoindre les manifestants extérieurs. Plusieurs issues aussitôt reprises en main et tonfa par les Robocops appointés.

À la jonction des boulevards Serrurier et Macdonald, les flics se positionnent non loin de la rampe d’accès réservée aux employés. Mais déjà l’arrivée de l’armada policière brouille les cartes. Face aux lignes d’uniformes, ça tape la discute, fraternise, s’échange de clopes ou des photos, entre précaires en lutte disséminés à tous les étages et ouvriers avec casques et tenues fluorescentes : soit intérimaires (avec ou sans papiers), soit CDI jetables des petites PME de sous-traitance, et pas mal de Polonais surexploités (payés à 4 euros de l’heure, expliquent-ils).

Pendant ce temps-là, les alpinistes de la Préfecture se tiennent près à intervenir, ou du moins, pour l’heure, repérer les conditions d’un éventuel assaut.

Aux abords du chantier, les contremaîtres de Bouygues mobilisent ldes agents de sécurité en nombre, souvent moqués par leurs collègues préférant mater le spectacle (bras croisés et sourires en coin), ravis de cette matinée de congés-payés imprévus.

Surtout ceux qu’on pousse à jouer les supplétifs de la maréchaussée.

Ailleurs, des maîtres d’œuvre et autre petits chefs se concertent dans les bureaux ou improvisent une réunion en plein air.

Les caméras, elles, surveillent ce désœuvrement inhabituel, entre les lignes d’Algeco.

Une banderole vient de piquer du nez, les casqués relèvent la tête.

Tiens, y’a un interluttant, plutôt mutin, tout seul, là-haut.

Et bientôt cinq, avec une nouvelle banderole qui se met en place.

Acclamation générale et bruyante de la petite foule disséminée tous azimuts. Mon voisin de parapet, un sous-traité en CDI qui vient d’Orléans me confie, hilare : «C’est ma première grève, merci les gars, c’est super. comme c’est parti, on va gagner une journée entière.» Apercevant trois-quatre civils derrière une palissade, il ajoute : «Et là, t’as vu les pitbulls de la BAC, ils ont pas aimé que je me fasse un Selfie devant leur gueule!»

Cent cinquante mètres plus loin, un vigile signale, sans pouvoir s’y opposer, l’intrusion d’autres manifestants à l’intérieur.

Peu avant midi, les médias commencent à se pointer, FR3, puis RTL, puis BFM..

Ensuite, ça va palabrer et menacer, en vain. BFM fera son reportage en direct sur le toit. Et les officiels refuseront d’y monter pour négocier sous l’œil des caméras & micros. Le contact direct avec la «base» et devant témoins, c’est pas la tasse de thé des décideurs. Et vers 18h, sous le cagnard, faute d’ombre et de provisions d’eau (même si malgré l’embargo policier, un téméraire grimpeur en rappel leur avait apporté quelques ressources), décision collective de repartir groupé. Par le grand escalier d’honneur, sous escorte, mais sans contrôle d’identité. À plus de deux cents désormais.

Et les voilà qui traversent les pelouses de La Villette en manif sauvage : « Chômeur, Précaires, Intermittents, Intérimaires, avec ou sans papiers! Solidarité!» Ce slogan résumant bien ce qui fait l’unité du mouvement : la conquête de droits & contreparties pour tous ceux concernés par l’emploi discontinu. Bref, l’envie d’améliorer les annexes 8 & 9, de sauver du désastre l’annexe 4 des intérimaires (dont ne parlent jamais les journalistes aux ordres), mais surtout de défendre l’extension de ce régime solidaire à l’ensemble de ces embauchés en contrat court, soit plus de 1,5 millions de personnes (sans compter les stagiaires sous-indemnisés et autres CDD ad æternam). Bref, tout le contraire d’un mouvement corpo-artiste, juste le renouveau d’une coagulation combative au sein de ce Précariat ignoré, méprisé, stigmatisé le système de négociation paritaire. Ceci dit, sans naïveté triomphaliste, mais en contre-point d’une résignation mortifère qui n’a que trop duré. En contre-point aussi aux adeptes aveuglés du retour au plein-emploi stable, chez les idéologues fossilisés de la gauche de la gauche (là aussi, y’aurait pas mal d’idoles à déboulonner…) Trêve de commentaires, ce départ groupé a permis de laisser au parking le fourgon qui attendait les occupants.

En guise d’épilogue, ce dernier détail. Tandis qu’une assemblée nombreuse se tenait sous la Halle de La Villette, quelques pandores (en heures sup’ sans doute) peinaient à décrocher les banderoles du site déserté.

Pour se tenir au courant, jour par jour, et parfois heure par heure, c’est sur la site de la Coordination des Précaires et Intermittents Ile-de-France ici même.



16 juin 2014
[Sommets de l’urbanisme en Seine-Saint-Denis —
De quelques tours (et détours) à fronts renversés :
de la ruineuse Pleyel aux Twin’s not dead de Bagnolet.]

Issue d’un projet initié dans les années 60 et censé faire contre-point au quartier d’affaires de La Défense, la tour Pleyel sort de terre entre 1969 (un an après le fameux mois de Mai) et 1973 (un an avant le fameux choc pétrolier). Sa structure métallique de 125 mètres renforcée avec du (mauvais) béton devra d’ailleurs être entièrement rénovée une décennie plus tard. Initialement, l’immense gratte-ciel de l’Est parisien ne devait être que la tour Ouest d’un ensemble figurant les points cardinaux au milieu d’un parc de 4 hectares, mais non, faute d’investisseurs, pas de petites sœurs à l’horizon. Néanmoins jusqu’aux abords de l’An 2000, ça turbine de bas en haut, en col blanc & tailleur standard, sur plus 40 000 m2 de bureaux, chacun son siège social en open space. Sauf qu’avec la coupe du monde foot, le Grand Stade fin prêt en 1998 et les infrastructures de transport qui vont avec (RER et voie rapide couverte), cette soucoupe volante new-look bouleverse le voisinage, attire les profiteurs de table rase et crée un sacré boom spéculatif.
On rase les taudis, on délocalise les pauvres et on sécurise une vaste zone d’activités, mieux réparti à l’horizontale de part et d’autre de l’axe autoroutier. Et c’est ça qui va faire de l’ombre à Pleyel, cette tour de contrôle qui se ringardise à vue d’œil. La preuve, en 2009, elle n’est plus occupée qu’à65%. Et cinq ans plus tard, d’autres boîtes se font la malle, même la CAF locale a taillé la route. Du coup, cette expérience pionnière du pompidolisme, implantée dans les bastions du communisme municipal, est aux deux tiers déserté. Et quand les gros contrats quittent le navire, l’effet panique s’en trouve décuplé. Pour observer de plus près ce phénomène, j’ai pris scooter et appareil photo, histoire de voir à quoi ça ressemble une faillite immobilière en 3D. Une fois sur place, aucun signe apparent du désastre en cours. Le phare n’envoie aucun signaux de détresse. Il domine plus que jamais à des kilomètres à la ronde, à l’aplomb du quartier d’affaires qui le voue désormais à la ruine, mais impossible de saisir le moindre photogramme de ce film catastrophe. A essayer d’en cadrer le contour en contre-plongée, le vestige donne encore le vertige.
Il suffirait pourtant de peu de choses – l’occupation de ce Haut-Lieu de l’Absurdie urbanistique par une multitude de mal-logés & amateurs de jardins suspendus – pour que cet échec monumental retrouve son échelle humaine. Avis aux amateurs de ZAD et autres pistes de décollage maraîchères. L’ancienne tour de contrôle du business n’attend que ça : être habitée & recyclée à d’autres fins par les ennemis irréductibles de l’obsolescence programmée.

Autre cas de figure, à quelques kilomètres de là : les Mercuriales édifiées non loin de la porte de Bagnolet en 1975, composée de deux tours siamoises du Levant et du Penant. Elles aussi devaient constituer l’avant-garde d’un immense chantier visant à dupliquer La Défense, hors les Beaux quartiers résidentiels dont les habitants, par conservatisme et intérêt bien placé (dans la belle pierre), n’avaient pas du tout apprécié que ce petit Wall Street leur bouche la vue panoramique depuis les balcons de Neuilly-Auteuil-Passy. Même objectif qu’avec Pleyel donc, rééquilibrer le rapport Ouest-Est parisien et investir un cheval de Troie dans les jardins ouvriers de la banlieue rouge. Même coup d’arrêt aussi, la hausse des cours du pétrole au milieu des seventies fait réviser à la baisse toute folie des grandeurs. D’où cette paire de gratte-ciels jouxtant le périphérique au beau milieu d’un tissu d’habitations ne dépassant pas trois étages (côté Bagnolet) et le double dans les cités alentours, de part et d’autre des Maréchaux. Quant au point culminant, si l’on compte les antennes relais, c’est entre 150 et 175 mètres, soit un peu moins que leur maître(sse)-étalon, la tour Montparnasse, longtemps leader en ces matières (de compétition caricaturalement phallique). Même si le modèle originel des Mercuriales est bel et bien celui du World Trade Center.D’où leur surnom familier depuis septembre 2011 : les Twins towers de Bagnolet.
Sauf qu’ici, nul catastrophe à l’horizon. C’est bien desservi par le séculaire métropolitain, et depuis leur construction, le taux de remplissages des tours jumelles n’est jamais descendu sous la barre des 30%. Contrairement à Pleyel, ça fait exception dans le bâti des environs, à moins de deux cents mètres du modeste centre-ville de Bagnolet. Ça fait tache, sans faire tache d’huile. C’est l’exemple même d’une successfull aberration. Un météorite architectural qui fait un drôle d’effet dans les parage, comme un château d’eau de la finance au milieu d’un territoire à sec, un avant-poste qui n’a peut-être pas dit son dernier mot. D’autant que si les salariés de Libération acceptaient d’y déménager, la tour serait désormais pleine comme un œuf. Prête sans doute à faire des petits le long du périph et à rogner lez zones d’habitation limitrophes des communes si endettées dans les parages qu’elles préfèrent voir s’établir des sièges sociaux plutôt que des habitats du même nom.
Petit reportage de proximité, selon divers angles d’approche.



10 juin 2014
[Quand un archyviste du graffiti
s’invente un blaze pour passer
à l’acte scriptural : LapsOups.]

Collecter des graffiti, pour garder la mémoire de leur fulgurance urbaine ou rendre hommage à leur anonyme clandestinité, ça m’occupe depuis quelques années. Pour preuve déjà plus de 3700 tags transcrits, localisés et datés sur ma compilation provisoire, Bombages à travers nos âges ici même. Au risque de devenir à son insu un scribe maniaque-obsessionnel, traquant au jour le jour la trace murale d’un mot d’esprit en scooter ou sur des photos glanées sur le Net.

Bien évidemment, en tant que copiste amateur, ça devait finir par me démanger de prendre le relais et passer à l’acte en me dotant d’un marqueur indélébile ou d’un aérosol de poche… C’est chose faite, mais restait encore à laisser libre cours à l’inspiration, hors l’emprise des phrases modèles qui m’encombrent l’esprit, sans recopier bêtement aucune des bribes de ma base de données, entre phraséologie fossile, état de grâce in situ et maladresse inimitable. Bref, tout un programme paradoxal : comment organiser à l’avance sa propre spontanéité ? comment mobiliser ces manifestations verbales hors les sentiers rebattus d’un savoir accumulé. Le fameux hiatus de l’Art brut ou de l’Événement révolutionnaire : faire du neuf à l’insu de ses réflexes conditionnés.
Pour outrepasser ce blocage, j’ai repensé au carnet où j’ai pris la drôle d’habitude de consigner les lapsus de mon entourage. Avec ces mots d’esprit involontaires, ça me fournissait un matériau idéal, comme surgi de nulle part – le melting-pot des autres en moi –, tombé du ciel subconscient par ouï-dire. Et sans trop m’appesantir à tête reposée, je me suis dit que de telles erreurs humaines méritaient qu’on les honore d’un geste éphémère, qu’on emprunte leur fausse route en les gravant sinon dans le marbre du moins sur les murs.

Restait encore à baptiser ces encres sauvages d’un pseudo, un blaze anonymement collectif, une signature en série. J’avais le choix entre quelque titres esquissés sur mon carnet :
Objet Verbal Non Identifié (trop long), PhonéTroc (bof bof), Erroriste (déjà pris par des surréaliste argentins), ImpairVersion (pas si mal)…
Et pourquoi se creuser les méninges ailleurs, suffisait de revenir au l’idée initiale – Lapsus –, avec plusieurs variantes possibles :
SaPlus, LipsUs et LapsOups. À l’usage, c’est la dernière option – avec son «oups» entre les «lips» – qui s’est imposée.
La preuve en calligraphies sauvages & en images.

Et il arrive qu’avec le temps les graffiti ébauchent un dialogue, entre les lignes, comme ici.



3 juin 2014
[Images arrêtées & idées fixes
Retour de Lisbonne, sur les murs et au-delà.]



29 mai 2014
[Comment garder la tête froide
après la gueule de bois électorale ?
Au-delà de la vigilance anti-fasciste.]

La victoire en trompe-l’œil de Marine Le Pen (avec 25% des suffrages mais cependant 1, 7 millions de voix en moins qu’à la dernière présidentielle) ne doit pas servir à masquer le phénomène majeur de cette élection européenne : l’abstention massive de 57,5 du corps électoral, sans négliger les 3% de vote blanc, 1,5% de vote nul et o,5% obtenu par le fantomatique Parti du vote blanc, soit au total 62,5 % des 45,5 millions d’inscrits (eux-mêmes en baisse d’un demi-million depuis le scrutin de 2012), autrement dit 28,5 millions de personnes non-participantes ou inexprimés volontaires.

Bien sûr, il est difficile de distinguer parmi la multitude de celles et ceux qui se sont soustraits à leur « devoir » républicain ou ont refusé de choisir le « moins pire » d’entre les candidats en lice, un message univoque. Il y a dans cette désertion hors les urnes l’expression d’humeurs éparses et fluctuantes : du j’menfoutisme à la résistance passive, en passant par d’autres motifs existentiels : le repli sur soi égoïste, l’inertie dépressive, l’indifférence aux profession de foi, le refus de cautionner qui que ce soit, le doute conspirationniste, l’objection de conscience idéaliste, le sentiment d’inutilité, l’aigreur mysanthropique, l’insouciance juvénile, l’incompréhension des enjeux, le contre-coup de la désillusion, la flemme de sortir dehors, le pied-de-nez potache, la défiance envers les gouvernants, l’irrésolution procrastinante, le doigt d’honneur au système, le fatalisme désespéré, l’oubli pur et simple, etc.


S’il serait abusif de sonder dans ce geste en creux du non-vote ou du vote neutre – tel le «je préférais de ne pas » d’un Bartleby – un refus explicite de l’ordre dominant, il est insupportable de le passer sous silence, ou pire encore, de le faire passer pour une anodine « absence d’opinion ». Quand les deux tiers des électeurs potentiels font un pas de côté (ici comme en Égypte), ce manque d’adhérence spectaculaire rappelle (une fois de plus) la crise, sinon la faillite, du rituel démocratique et de sa soi-disant représentativité. Ainsi le score du FN est-il moins un irrésistible triomphe (passant rappelons-le encore de 13% des inscrits en 2012 à 10% la semaine dernière) que l’effet de vase-communicant dû à l’implosion des partis de gouvernement (UMP, PS & co) aux affaires depuis les dernières décennies
Le vrai souci c’est que, jusqu’à maintenant, cette désaffection citoyenne ne semble pas, en France, avoir libéré d’espace à une contestation active des impératifs de l’Austérité (comme en Grèce, en Espagne et au Portugal, où cette place vacante laissée par le boycott électoral de masse a libéré de nouvelles pratiques extra-parlementaires, soucieuses d’horizontalité organisationnelle, d’autodéfense locale et de coopérations utopiquement concrètes… et vice versa). Mais il n’est jamais trop tard pour relever la tête et ne pas céder à la résignation commune, induite par ce double bind mortifère : soit le pragmatisme économique, soit le péril populiste. Trouver la force collective de déjouer l’alternative truquée qui voudrait désormais s’imposer à nous : se serrer la ceinture avec le FMI ou tomber sous la botte des centuries fascistes. Rien n’est perdu d’avance mais le temps presse pour court-circuiter ce chantage binaire auquel vont nous soumettre médias, démocrates de tous bords et consultants de la finance. Alors, disons que l’anti-fascisme radical c’est évidemment nécessaire mais si loin d’être suffisant. La seule issue, avant que le Front National ne négocie (en position de force) une alliance/réconciliation de toutes les droites sous sa bannière ultra-modernisée (comme en Italie il y a déjà quinze ans), ce serait, sans attendre, de briser l’isolement de chacun et la lassitude échaudée de tous, pour passer à l’offensive sur le terrain de la précarisation sociale & urbaine de nos conditions d’existence. Bref, de transformer cette ligne de fuite de la dépolitisation latente en énergie collective de défiance active envers les puissants. Vaste programme, mais qui demande désormais à s’énoncer avec d’autres mots, d’autres gestes, d’autres affinités que les vieilles lunes du paritarisme syndical ou du guévarisme d’opérette du Front de gauche… comme tente aujourd’hui de le faire le mouvement des chômeurs, précaires, intermittents & intérimaires (avec ou sans papier) face au front commun du Medef et des syndicats corpos (CFDT & FO) avec la duplicité bienveillante du pouvoir socialiste.


Ceci dit, l’urgence qu’il y a à lutter contre la violence quotidienne de « l’Austérité perpétuelle », si elle va bien au-delà du simple devoir de vigilance anti-fasciste, ne signifie pas qu’il faudrait sous-estimer l’emprise mentale de Marine Le Pen (et de ses jeunes technocrates new-look) sur les débats de société, relayée avec zèle par les médias avides de sensations fortes ou par les néo-conservateurs de toutes obédiences partisanes qui monopolisent désormais les bancs de l’Hémicycle. Et l’on sait combien les propagandistes de l’extrême-droite, prenant au mot les théories de Antonio Gramsci, ont fait du combat pour « l’hégémonie culturelle » leur objectif central, via le marketing viral du Net (et ses rumeurs nauséabondes recyclées à dessein) ou en lançant des ballons d’essai qui jouent du chaud & du froid, jusqu’à focaliser l’attention des sunlights du Spectacle journalistique. Négliger cette contamination, ce serait céder du terrain face à la banalisation rampante de certains mots-clefs du FN (repris de droite à gauche). À ce sujet, on avait consacré un article ici même, il y a tout juste un an, aux autocollants qui fleurissent de-ci de-là sur le mobilier urbain, colportant des messages phobiques : antiarabes, antisémites, anti-drogués, antipédés, etc. On dira qu’il s’agit là d’un regain d’activisme des groupuscules ultra, en marge du « retoilettage » électoraliste du Front National. Et pourtant, ces signes adhésifs, en se fondant dans le décor, provoquent, sinon une adhésion massive, du moins la vulgarisation de nouveaux idiomatismes qui font salement écho au désespoir social ambiant. D’ailleurs, c’est bien le but des « créatifs » fascistoïdes qui se cachent derrière les prête-noms d’une nébuleuse de mouvements fantoches, caresser la parano complotiste, le ressentiment haineux et la beaufitude nationaliste dans le sens du poil.
Sur ce champ de bataille, sémantique, il faut hélas bien constater que leur offensive marque des points, au diapason de la droitisation des débats publics et, a contrario, d’une crise des valeurs d’émancipation collective.
 Au vu de l’abject florilège ci-dessous, on objectera sans doute qu’il est abusif de faire l’amalgame entre les autocollants de la bande à Soral & Dieudonné, ceux de l’Action Française ou des nationalistes-révolutionaires, et pourtant ils se côtoient dans des quartiers de plus en plus nombreux, de Lille à Lyon en passant par la région parisienne, selon une arborescence dynamique qui ratisse large et qui sème la confusion et fait tache d’huile.
Ultime scrupule, avant de céder la place à cette série de clichés écœurants – zoomés par mes soins ou empruntés sur le Net –, difficile de reproduire ces outils de propagande à l’identique sans risquer de leur faire une quelconque publicité, même involontaire. Du coup, via Photoshop, j’ai passé chacun de ces stickers au filtre d’une révélation négative. D’où, pour les icôneries dessous, une atmosphère de film d’épouvante qui leur sied à merveille.

Et un dernier sticker jouant du clin d’œil sexiste sur un mode surfeur zazou, qu’on a laissé dans sa teinte d’origine, pour montrer que cette «peste blonde» n’a rien à envier à la même en brune.

Sans oublier ce repêché in extremis, si pathétiquement parano qu’on le reproduit tel quel.

On pourra aussi lire l’essentiel de cet article dans sa traduction portugaise ici même.



20 mai 2014
[Pseudo-Dico, idiot & logique,
extraits d’un nouvel état provisoire.]

Parmi d’autres chantiers en cours, sur ce site, il y a cet opuscule : Pseudo Dico, idiot & logique, entamé en juin 2009 et qui s’épaissit petit à petit, sans souci d’aucune finitude.
Dans une brève préface, j’ai essayé de revenir sur le «pourquoi du comment» de ce projet :


«Jouer au Pendu à l’école, ça laisse des traces. La preuve, après quelques décennies d’études, d’examens, d’essais, d’ébauches, d’épreuves, de tentatives… j’y reviens, à mes marottes élémentaires. Pourquoi se priver du charme régressif ? Chacun ses tentations, moi c’est l’infantile qui me hante, l’énergie verbale en deçà des prudences mitigées de l’esprit de sérieux. Bas les masques, soyons bêtement éhontés, je vous présente mon projet de devinettes lexicales, un dictionnaire pour de faux. J’aurais préféré appeler ça Fictionnaire tout court, mais c’était déjà pris comme titre, par un farceur repenti des années 70, l’incertain Alain Finkielkraut, alors j’ai trouvé un ersatz commode, Pseudo-dico, pour le raccourci de la rime intérieure, si si, faut pas forcément chercher plus loin.
Seul défi minimal, commenter chaque mot par association d’idées, esprit de conflagration, étymologie intuitive, amalgame accidentel, contresens inopiné, déduction analogique, méprise significative, sinon par défaut mineur ou faute d’étourderie. Et surtout, lâcher la bride, perdre contrôle, laisser sortir les bouts d’énoncé à l’oreille, faire confiance aux courts-circuits intérieurs, aux paradoxes venus d’ailleurs. Projet impur et simple, trivial et mégalo. D’où son sous-titre – idiot & logique – qui me revient de loin, l’éternel adolescent jamais lassé de singer les sapiences de l’homo academicus, avec force grimaces et effets de manches. […]
 Bien sûr, j’aurais pu faire le tri au départ, chasser la blague facile, neutraliser le calembour dérisoire, ne garder que le meilleur du début à la fin. M’empêcher de faire tout à la fois le singe savant et l’analphabète de foire. Mais quand on vide son sac de vocabulaire, il vous passe de drôles de couacs par les méninges, et c’est souvent d’assez mauvais goût, entre autres foutaises et débilités. J’aurais pu me cacher derrière mon petit doigt d’auteur, mais l’idiotie a sa logique implacable.»

Ci-dessous, quelques extraits azertyopiques des entrées les plus récentes…

AUTONYMIE : celui qui le dit qui l’est.

BLESSURE NARCISSIQUE : abusiv., si ça me plaie (voir Infect & Affect).

CHÔMAGE : travail du deuil du travail.

DOUBLE CONTRAINTE : ni vieux ni naître (voir Faux dilemme & Tiers exclu).

EGO selon les points de vue, moi-disant moi, toi-disant toi, soi-disant soi.

FONTANELLE : chez le nourrisson, puits de science encore confuse.

GÉNETIQUE FICTION : tapez votre code ADN à l’abri des radars indiscrets.

HAINE DE SOI : moteur à implosion selon un principe d’autolyse inversé.

IMMORTALITÉ : parenthèse jamais refermée.

JEMENFOUTISTE : indécis heureux.

KAMA SUTRA : littérature à massages.

LIFTING : obsolescence déprogrammée.

MYOPIE : sentiment., loin des yeux loin du cœur.

NÉGATIONNISTE : tous les historiens sont des menteurs, et seule cette contre-vérité, jusqu’à absence de preuve du contraire, pouvant valider chez celui qui l’affirme une qualité d’expert, nul ne saurait mettre en doute qu’on a raison de douter de tout, sauf de ma démonstration hors pair.

OCCIDENTAL : né ici plutôt que là par la force des choses, les migrations du temps, le fruit du hasard et d’autres concours de circonstances (voir Accidental & Occidentel).

PENSION ALIMENTAIRE : désamour tarifé.

QUARANTAINE : psycho. maritime, sas d’isolement sanitaire avant la cinquantaine.

RIME : ou bien riche… ou bien chiche…

SURDOUÉ(E) : pas n’importe QI (Grand écart-type & Bête hors concours).

TABLEAU DE MAÎTRE : puzzle d’une seule pièce maîtresse.

ULTRAS : partisans du stade anal (voir Supporters & Super grégaires).

VERTUEUX (cercle): pas de vis (et vice versa).

ZAPETTE : permet au télé-captif de changer ses chaînes sans bouger.

Pour ceux désireux de feuilleter l’ouvrage ou de le lire in extenso, c’est ici.
Pour les autres projets de textes courts & en cours, c’est .



7 mai 2014
[Images arrêtées & idées fixes —
Décollations, nouvelle collection (2).]

À défaut d’une idée derrière la tête



28 avril 2014
[Images arrêtées & idées fixes
Droits sociaux… fermeture pour travaux.]

Pas de porte, bail précaire & seuil de pauvreté.



22 avril 2014
[Emplois fictifs & sommeil paradoxal,
une vraie-fausse conférence de yves pagès —
résumé, présentation et parcours en images.]

Après Pouvoir Point (un pseudo Power point joué une vingtaine de fois en compagnie de François Wastiaux et accessible en extraits ici-même), une nouvelle vraie-fausse conférence a vu le jour le 30 novembre 2013 au Théâtre du Rond-Point (et déjà reprise à la bibliothèque Faidherbe le 27 mars dernier).

À première vue, ça ressemble au cours magistral d’un ponte de médecine face à un amphi d’étudiants en première année. Le docteur Yvan Souad passe en revue quelques notions de psychophysiologie du travail à l’aide de cent trente-deux « diapos » illustratives projetées sur écran. En moins d’une heure, il va tenter d’épuiser son sujet  : l’évolution ergonomique du rapport au travail depuis l’homme préhistorique (l’âge de pierre) jusqu’au télé-vigile (l’âge du drone). Exercice de synthèse surhumaine qui, entre raccourcis abscons et obscures digressions, le conduira à démasquer les impostures du télétravail généralisé (la surveillance passive de tous par tous) avant de dévoiler l’apogée méconnue de la suractivité humaine : le sommeil paradoxal, cette phase qui associe paralysie musculaire et créativité onirique. Work in regress ou dream in progress ? Tant qu’à croire ce singe savant sur paroles, autant passer à l’acte. Ce sera l’objet d’une « expérience en cours », obligeant un spectateur assoupi (et pour cause) à subir l’ultime épreuve d’un QCM (Quadrature à Cobaye Moyen).

Même s’il est malaisé et frustrant de rendre compte d’un dispositif scénique en quelques extraits du texte et des images, on pourra se faire une petite idée de cette « contre-performance » sur cette page d’archyves que je viens de lui consacrer.

En attendant de la rejouer ici ou là, un simple déroulé de la moitié des visuels, sans voix-off ni carton explicatif, en donnera un copieux aperçu sous forme de diaporama « muet ».

Et pour commencer par le début, une fois évoquée la préhistoire, ça repose la question du travail dans l’Antiquité, puis l’époque féodale, etc.

À ce stade de la conférence, l’effort de synthèse a écrasé les spectateurs sous un déluge de datations et concepts plutôt bourratifs, et c’est alors qu’une parenthèse s’ouvre…
qui n’est pas prête de se refermer.

Et maintenant que cette «Histoire illustrée du tapis roulant» tire à sa fin, dans l’assistance, chacun est fin prêt à assister aux remises en cause du sacro-saint modèle du travail fordien…
pour le meilleur et pour le pire.

À force de sonder les mutations induites par le télétravail, la conférence vient de dévier de son cours (magistral) et de changer d’optique (à notre insu).
Ne reste plus aux spectateurs qu’à halluciner ensemble un faux-semblant d’épilogue…

Et pour les amateurs de mise en abîme brechtienne, à l’heure du salut, face à l’ultime visuel ci-dessous, le conférencier tentera une synthèse finale, sous forme de slogan, aussitôt repris en chœur par la salle entière :

CONTRE LES CADENCES INFERNALES/
SOMMEIL, SOMMEIL PARADOXAL!



18 avril 2014
[Images arrêtées & idées fixes
Machin truc bidule chose.]

De ne pas oublier d’écrire la suite.



14 avril 2014
[Relecture illustrée de Souviens-moi –
trente-sept fragments en images.]

Pour ne pas oublier que Souviens-Moi est paru il y a cinq semaines aux éditions de l’Olivier, j’ai rassemblé quelques liens critiques, enregistrements radio & documents annexes sur une nouvelle page d’archyves.net, c’est juste là.

Histoire de  renouveler les contraintes mémorielles de ce livre, j’ai choisi 37 fragments sur 370 pour leur associer chacun son image glanée sur le Net, au hasard de quelques mots-clefs combinés via un moteur de recherche.
Juste pour varier les plaisirs,
sens dessus dessous…


De ne pas oublier que, si ma mère n’a jamais voulu m’emmener au cirque, j’en ai longtemps ignoré la raison, avant d’apprendre qu’au début des années 50 elle avait assisté à la chute d’un trapéziste sur la place du marché de Saint-Maur-des-Fossés, accident fatal qui précéda de peu l’interdiction de toute démonstration publique d’acrobatie volante et autre funambulisme effectués sans filet de protection.


De ne pas oublier que certains papillons consument les charmes cycliques d’une existence entière en un seul jour.


De ne pas oublier qu’à partir de 1943, mon père ayant fait circuler sous le manteau des tracts bilingues prônant la désertion des Kamaraden de la Werhmacht, ces appels à la fraternisation révolutionnaire lui ont valu d’être pourchassé par la Milice pronazie puis par la Résistance « antiboche », et que cette légende familiale a dû m’initier très tôt à l’inconfort du libre arbitre, entre le marteau et l’enclume.


De ne pas oublier que l’envie de dérober le petit marteau brise-vitres qui trône aux extrémités de chaque wagon SNCF me vient de loin, des migrations familiales d’été en train auto- couchettes, mais que je n’y ai jamais cédé, faute d’en avoir eu l’audace ou l’outil approprié justement.


De ne pas oublier que la ritournelle fétiche de mes 13 ans, Porque te vas, ne signifie pas Pourquoi tu vis mais plus concrètement Parce que tu t’en vas, malentendu levé il y a peu et dont l’écart de signification reste à creuser.


De ne pas oublier que les policiers de la Goutte-d’Or,changeant soudainement de priorité sécuritaire au milieu des années 90, se sont mis à traquer les vendeurs à la sauvette de maïs grillé, confisquant braseros de fortune et sacs de jute où ces dangereux contrebandiers stockaient leurs épis de contrebande.


De ne pas oublier que, parmi la clientèle fortunée de Jacques Lacan, certains snobs poussaient le transfert mimétique à un tel degré de ridicule qu’ils se faisaient tailler sur mesure, chez le couturier Arnys, les mêmes chemises à col Mao que celles de leur maître étalon.


De ne pas oublier que la vue d’un autocollant ENLÈVEMENT DEMANDÉ sur la portière d’une voiture me replonge aussitôt dans le film clandestin de mon enfance, ce kidnapping en Technicolor qui s’improvisait au revers des routines familiales, où j’endossais tour à tour le rôle de l’otage puis celui du commanditaire d’un rapt qui risquait de s’éterniser, faute d’avoir encore su trouver, moi l’indissociable victime et cerveau du gang, le moyen infaillible de récupérer la rançon sans se faire prendre.


De ne pas oublier que, lors du premier procès de Pierre Goldmann, accusé du meurtre de deux pharmaciennes, mon père fut appelé à la barre comme « témoin de moralité », autrement dit caution universitaire pour une tête brûlée du gauchisme, mais que, outre passant son rôle en faisant état des propos incohérents du témoin à charge côtoyé deux heures durant dans l’antichambre du tribunal, il fut sommé de se taire puis expulsé, même si cet incident, inscrit dans ma légende familiale, ne figure dans aucun des livres publiés sur cette affaire.


De ne pas oublier qu’en cours de sciences naturelles l’idée de l’« infiniment petit », entraperçue au microscope dans tel postillon de salive ou telle rognure d’ongle, m’avait salement angoissé, alors que la précédente leçon, d’initiation à l’astronomie, m’avait laissé de marbre malgré le vertige qu’induit l’expansion perpétuelle du grand Cosmos.


De ne pas oublier les trois mots inscrits sur l’immense drap blanc suspendu entre deux balcons de la rue Saint- Antoine, lors de la manifestation intersyndicale du 1er mai 1977 : FÊTE DE L’ALIÉNATION, sous les huées des uns, les hourras des autres.

De ne pas oublier que si, aux yeux des tripiers et des vétérinaires, la cervelle d’agneau, comme le foie de génisse ou les rognons de veau, font organiquement partie des mêmes abats, théologiens et critiques littéraires préfèrent, eux, distinguer les hautes oeuvres cérébrales des basses oeuvres viscérales.


De ne pas oublier que, du temps où la piazza Beaubourg fourmillait de cracheurs de feu, avaleurs de sabres et autres briseurs de chaînes, j’avais accepté de grimper sur le torse nu d’un jeune bateleur étendu à même une litière de tessons de bouteille et promis d’y rester debout plus d’une minute trente, selon le compte à rebours du public alentour, sans savoir encore qui de moi ou du fakir sous mes pieds perdrait connaissance en premier.


De ne pas oublier que lors d’un récent salon du livre à Alger, parmi les titres censurés d’office par les contrôleurs chargés de filtrer à l’aide de mots-clefs les publications occidentales d’importation, figurait en bonne place La Bible du PC, un manuel d’informatique grand public soupçonné de prosélytisme soit évangélique soit communiste, ou pire encore, les deux à la fois.


De ne pas oublier qu’en faisant glisser mon visage de gauche à droite sur la vitre d’un photocopieur, entre deux cours à la fac de Jussieu, j’ai réussi cette fois-là à ne plus me ressembler du tout, ni de face ni de profil.


De ne pas oublier que, derrière cette fenêtre éclairée d’un néon blafard, plusieurs silhouettes féminines s’activaient déjà sur leur machine à coudre, face au balcon de la chambre d’hôtel où je me réveillais en douceur, prêt à arpenter les trois rives d’Istanbul jusque tard dans la nuit, avant de rejoindre le lit refait, avec ses draps propres et les feux jamais éteints de l’atelier de confection dont la rumeur lointaine bercerait bientôt mon sommeil.


De ne pas oublier que par deux fois ma défunte mère a bien failli brûler vive, prisonnière des flammes dans le cul-de-sac enfumé de notre cuisine, suite à un accident de friteuse, et que la scène repasse sous mes yeux chaque fois que je retombe sur l’expression « ne pas mettre de l’huile sur le feu ».

De ne pas oublier qu’à l’instar des petites idées qui nous trottent chaque jour dans la tête cent cinquante mille cheveux y poussent d’un centimètre par mois en hiver, et de près du double quand les beaux jours reviennent irriguer nos scalps d’une sueur fructifiante.


De ne pas oublier que, bien avant de se passionner pour la culture hip- hop, ou d’apprendre par coeur la chanson de Nino Ferrer, mon jeune fils a toujours voulu être un Noir, et que l’impossibilité de pouvoir jamais changer de peau l’a parfois frustré jusqu’aux larmes.


De ne pas oublier qu’un oeuf dur tourne plus rond sur lui- même que n’importe quel oeuf frais, à moins que ce soit le contraire, ça fait si longtemps que je n’ai pas renouvelé l’expérience.

De ne pas oublier qu’à Hiroshima l’écrivain Hara Tamiki, irradié de la première heure le 6 août 1945, s’est aussitôt mis à consigner dans un carnet chaque arbre aux feuilles rougies, chaque âme errante défigurée, chaque cadavre dérivant au fil de l’eau, carnet largement cité dans Fleurs d’été paru deux ans avant son suicide en 1951, mais dont les premières pages manuscrites, si souvent filmées et photographiées depuis, lors de reportages commémoratifs, se sont peu à peu effacées, la plupart des caractères ayant fondu au blanc sous l’effet des flashes et des sunlights.


De ne pas oublier que mon père, invité à débattre aux Dossiers de l’écran du phénomène des rumeurs, en compagnie d’Edgar Morin et d’autres sommités en cravate, a passé l’entière émission à prendre des notes, ne se décidant qu’in extremis à demander la parole, mais un peu tard puisque le générique de fin était déjà lancé, et qu’il ne nous avait donc servi à rien de veiller en famille devant le poste de télé d’un voisin.

De ne pas oublier qu’au 49 rue de Bretagne, en lieu et place de l’actuel supermarché Franprix, se tenait un cinéma d’art et d’essai qui, fin 70, programmait toujours le même film, Les Yeux de Laura Mars, dont l’affiche m’épouvantait d’avance, à tel point qu’il m’a fallu attendre trente ans pour louer le DVD et y découvrir Faye Dunaway en photographe glamour victime d’hallucinations prémonitoires.


De ne pas oublier cette strophe de L’Internationale, si rarement reprise en choeur qu’on la croirait vouée aux poubelles de l’Histoire, là où j’ai dû m’entêter à la repêcher in extremis : « S’ils s’obstinent ces cannibales / à faire de nous des héros / ils sauront bientôt que nos balles / sont pour nos propres généraux ».


De ne pas oublier que, pendant ces vacances passées à deux pas d’un zoo, ayant pris l’habitude d’accompagner le gardien dans sa tournée matinale pour changer l’eau et remplir les gamelles, j’ai cru bien faire en tendant quelques pattes de poules au travers des barreaux à l’ours brun qui n’en demandait pas tant, et m’aurait arraché le bras d’un seul coup de griffes si l’on ne m’avait fait basculer à la renverse, hors de danger, malgré mes naïves protestations, puisqu’à mes yeux ce grand nounours en peluche ne me voulait que du bien.


De ne pas oublier ce principe de base imprimé sur leurs presses clandestines par les fondateurs du Comité d’Autodéfense sociale (KOR) après la répression des grèves sauvages de 1976 en Pologne – Ce que nous faisons ensemble est meilleur que la plupart de chacun d’entre nous… –, et le reproduire ici pour en préserver la mémoire collective aussi longtemps que possible.


De ne pas oublier que, à l’instar du mystérieux pyromane qui défrayait la chronique de l’hiver 74, incendiant par dizaines des Citroën Méhari – cette minijeep décapotable dont la carrosserie ondulée, jaune citron ou orange vif, ressemblait à un jouet grandeur nature –, j’ai pu constater par moi- même, devant celle qui était garée dans ma rue, qu’une fois ôté le bouchon du réservoir d’essence ce serait presque un jeu d’enfant d’y glisser une torche enflammée, sans oser passer à l’acte ce soir-là, mais avec un soupçon de regret au petit matin, face à l’épave calcinée par d’autres mains.


De ne pas oublier que j’ai dormi très longtemps « en chien de fusil » non sans me demander, en vain, de quel clebs aux aguets il pouvait bien être question.


De ne pas oublier que, non loin des studios montreuillois où Méliès s’était amusé, vers 1900, à balancer une fusée dans l’orbite droite de la face lunaire, le réalisateur Joachim Gatti a été visé en pleine gueule puis éborgné par le tir de flash- ball d’un agent de la BAC de Montreuil, le 8 juillet 2009, et que je ne sais trop quoi faire de ce rapprochement, entre illusion d’optique et cinéma du réel.


De ne pas oublier qu’au moment d’entamer ce nouveau fragment j’ai cru réentendre dans mon dos le souffle glaireux, poussif mais régulier de ma mère, à l’hôpital Saint- Louis, quand elle résistait à sa surinfection pulmonaire sous masque respiratoire, alors que non, fausse alerte, après vérification dans la chambre à côté, il s’agit du fer à repasser qui soupire sa vapeur à vide faute d’eau dans le réservoir, pour me prévenir des risques et périls qu’il y aurait à ne pas le débrancher avant de partir.


De ne pas oublier que, si vous répondez trois cent soixante-cinq jours d’affilée à la même question – « Comment ça va ? » – en cochant parmi ces quatre cases – Trop bien, Bof bof, Grave mal, Néant –, vous aurez ainsi obtenu la courbe d’humeur de votre profil maniaco-dépressif au cours d’une année pleine, avec une marge d’erreur humaine quasi nulle.


De ne pas oublier que mon père est mort cinq ans après la mise en circulation dans onze pays des premiers euros, mais qu’à partir d’une « brique » – entendez « cent mille balles quoi ! » – il comptait toujours en anciens francs, quelques semaines avant son décès, à l’heure de modifier in extremis son testament aux dépens de ses deux enfants.


De ne pas oublier que, à peine quitté des yeux les hautes verrières de l’ancienne SAMARITAINE, en redémarrant au feu vert, j’ai commencé à déplacer mentalement les lettrages géants du grand magasin désaffecté pour y découvrir l’anagramme secret qui saurait me porter chance, mais que, en longeant le Père- Lachaise, j’hésitais toujours entre plusieurs combinaisons possibles, même abusives ou incomplètes, dont la plupart m’étaient déjà sorties de l’esprit en arrivant devant chez moi, à Montreuil, sauf ces deux messages d’assez mauvais augure : RITA NE S’AIME PAS ou MARIE TES HAINES.

De ne pas oublier que, en vidant un grenier de famille, j’ai découvert au fond d’un coffre en bois une centaine de pains de savon de Marseille, soit le reste du stock que mon grand- père, libéré après quatre ans de stalag, avait acheté dès la fin du rationnement, pour ne plus jamais entendre parler d’ersatz à base de saindoux et autre pierre ponce en poudre, ni des manigances du marché noir, pour se sentir propre jusqu’au bout de sa vie.


De ne pas oublier que mon prénom, a priori masculin, n’a pas d’autre équivalent phonétique en anglais que celui de la toute première des femmes sur Terre, en l’occurrence Eve.


De ne pas oublier que mes deux enfants sont nés trop tard pour avoir connu cette époque où les phares de voitures scintillaient d’un jaune vif, de la même teinte que le motif du gadget dans l’hebdomadaire Pif le chien.


De ne pas oublier que, suite à cinq semaines d’hospitalisation, la nécrose lui ayant noirci phalange après phalange l’extrémité des deux mains, ma mère finissait par avoir les doigts crochus d’une sorcière, tandis que son visage comateux conservait les traits insondables d’une belle au bois dormant.



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