Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































Pages : 191011121348

15 janvier 2014
[Le Street Art dans tous ses états
Les graffitis de juin 68 à nos jours…
rapport d’étape d’une collecte en cours.]

Les inscriptions murales du printemps 68 font désormais partie d’un folklore patrimonial sans lendemain. Et pourtant, des seventies à l’immédiat aujourd’hui, les graffitis n’ont pas cessé de proliférer, se renouveler, passer de main en main, n’en déplaise à ceux qui voudraient traiter les tags au Kärcher sous prétexte de vandalisme autistique. Alors, pour donner à voir la permanence clandestine de ces expressions sauvages depuis quatre décennies, on a fureté à tous les coins de rue, traqué les bribes de phrases à la craie, au marqueur ou à la bombe dans des livres, des revues, des archives photo et, plus récemment, parmi les sites consacrés au « Street art », malgré l’indifférence manifestée par les pros du Graff pour la créativité textuelle qui continue d’exister à rebours du carriérisme narcissique de ce milieu, obnubilé par le colorisme XXL à l’aérosol et la monomanie du blaze territorial. N’empêche, ici ou là, les murs ne cessent de prendre la parole, de produire du sens, entre mots de passe urbains et petites annonces anonymes, il suffit de prêter attention par exemple au renouveau du pochoir ironique & subversif sur les bords de la méditerranée ou en Amérique Latine, en passant par les petits mots doux & rageurs qui font des petits un peu partout : à Niort ou Melbourne, Strasbourg ou Brooklyn, Marseille ou Montréal, Paris ou Saint-Ouen, même si l’efficacité implacable de la vidéosurveillance et des équipes de nettoyage privées ou municipales gagne chaque jour du terrain.
D’où cette compilation numérique, comme un chantier à ciel ouvert, qui voudrait recenser ces bribes d’écritures malhabiles, potaches, dyslexiques, absconses, lapidaires, lacunaires, puériles ou sidérantes, glanés depuis quelques années sur des sites web ou, pour les plus contemporaines, avec mon appareil photo toujours prêt à saisir au vol d’inédites inscriptions, sans oublier l’aide précieuse de quelques comparses amateurs qui me font partager leurs découvertes.
Entamé il y a 3 ans, ce recueil provisoire compte déjà plus de 3700 graffitis distincts – transcrits tels quels, datés et localisés autant que possible. Nul souci d’exhaustivité dans cette collecte, puisque la tâche est par nature infinie, juste le work in progress d’un recensement partiel & partial, qui un de ces jours deviendra peut-être un gros bouquin, mais dont on peut déjà feuilleter ou télécharger la somme de plus de 300 pages en format pdf ici même…

Et dans la foulée, pour donner envie à quelques transcripteurs dilettantes de me prêter main-forte, pour enrichir la liste de leurs trouvailles in situ ou pour en inventer d’autres à taguer par ses propres moyens, on lira ci-dessous quelques messages & aphorismes plus ou moins récents extraits de ma collecte, piochés parmi tant d’autres.

transport payant =
vol sur le salaire

[Paris, station de métro après sabotage des composteurs, juin 78 ]

jesus est mort!
t’inquiètes pas!
il est aussi ressuscité!

[Genève, rue de Berne, 00 ]

i am this poem

[Australie, Perth, 14 mars 06 ]

to turn right
turn left twice

[Irlande, Dublin, au pochoir, 18 février 06 ]

suis le lapin blanc

[Paris XIV, métro Duroc, sur miroir, 14 février 07 ]

nous nous en allerons

[Paris X, quai de Valmy, 9 juillet 10 ]

bored ? fatigued ? depressed
why not try revolution

[Grèce, Athènes, quartier Exarchia, automne 10 ]

drink… drank… drunk…

[Berlin, au pochoir, «DotDotDot», mi-octobre 10 ]

ça fatigue
d’être jeune

[Paris XVIII, 17 février 11 ]

le présent…
c’est maintenant

[Metz, 11 mars 11 ]

n’oubliez pas
la mémoire
est courte

[Paris xiii, rue Geoffroy, 4 décembre 11 ]

les nations
sont des
hallucinations!

[Suisse, Lausanne, route Aloys-Fauquez, 5 avril 12 ]

tant va le prolo à l’usine
qu’à la fin il se lasse!

[Montpellier, 1er mai 12 ]

en moyenne l’amitié dure entre 5 et 7 ans

[Marseille, rue Frédéric Chevillon, mi-août 12 ]

suffit-il?

[Canada, Québec, mi septembre 12 ]

la poesia no necesita
adeptos, sino amantes

[Argentine, Tucuman, «Accion Poetica», octobre 12 ]

nul si recouvert

[Sète, au pochoir, 17 janvier 13 ]

ici vie
un peuple
de boue

[Notre-Dame-des-Landes, quelque part
dans la ZAD, février 13 ]

dur comme faire

[Paris V, à la craie, 23 février 13 ]

même l’inerte est mis en cage

[Rennes, chemin de Halage, 7 juin 13 ]

barbouiller
pour l’éternité

[Canada, Montréal, Hochelaga-Maisonneuve, 3 juillet12 ]

dieu
chèques ou
espèces

[Paris XVIII, 10 juillet 13 ]

la paresse ne nous est pas ennemie
free party

[Paris XI, rue Proudhon, 13 juillet 13 ]

no more pain(t)

[Entre Rennes et Saint-Malo, voie rapide, mi-juillet 13 ]

soyez réel
demandez
le virtuel

[Lyon, Croix-Rousse, au pochoir, 16 juillet 13 ]

que le mouton soit chèvre

[Marseille, au pochoir, 31 juillet 13 ]

i dream awake

[Montreuil, rue Léon Loiseau, août 13 ]

vivre en mar«geu»
pour pas crever
au milieu

[Lyon, Croix-Rousse, 8 août 13 ]

stop taking my book
so litterally – god

[États-Unis, Brooklyn, mi-août 13 ]

lorem ipsum

[Entre Nantes et Rennes, pont sur N137, mi-août 13 ]

dieu est un singe
et je suis sa cage

[Suisse, Lausanne, l’Hermitage,
au pochoir, 1er septembre 13 ]

# oubli

[Paris XI, rue du Faubourg du Temple,
à la craie, 18 septembre 13 ]

meuble tes pensées

[Saint-Ouen, Marché aux puces, 23 septembre 13 ]

ensemble
bâtissons un monde
sans brocoli

[Saint-Étienne, 26 septembre 13 ]

j’prefaire habité
un quartier sensible
qu’un quartier insensible

[Paris XVIII, rue Marcadet, «Fatou», octobre 13 ]

big google
is indexing you

[Metz, au pochoir, 4 novembre 13 ]

les automnes ont
comme des parfums

[Strasbourg, rue du Vieil Hôpital, 23 novembre 13 ]

entretuez-vous

[Rouen, 24 novembre 13 ]

tout ce que tu ne peux donner…
te possède

[Lyon, Croix-Rousse, 8 décembre 13 ]

ne pas prendre les messies
pour des lanternes

[Montreuil, rue Marcel Sembat, «LapsOups», 2 janvier 14]

Outre cette transcription systématique & hasardeuse d’écritures murales, on trouvera sur le site deux diaporamas sur le même sujet, l’un consacré aux bombages des années 70 et l’autre s’enrichissant au jour le jour de graffitis plus récents, glanées sur le Net ou pris sur le vif, sur cette page-là.

Et pour conclure en beauté, une quarantaine de traces textuelles in situ, soit glanées sur le Net, soit photographiés par mes soins.



13 janvier 2014
[Images arrêtées & idées fixes
Tout doit disparaître.]

Espaces culturels en jachère.



8 janvier 2014
[En roulant en écrivant

l’aide-mémoire du coursier.]


Il y a quelques semaines, non loin de la Porte Saint-Denis, allant pour renfourcher mon scooter, après une halte au tabac du coin, j’avise l’engin garé à mes côtés : un vespa au grand pare-brise blanc couvert d’inscriptions minuscules.


Aucun doute, il ne s’agit pas de la fantaisie typographique d’une déco d’origine, ni de quelques graffitis salaces ajoutés à la sauvette, mais d’une liste minutieuse, obsessionnelle, systématique, proliférant partout, comblant le moindre espace libre sur cette demi-bulle en fibre de verre. Une machinerie d’art brut ? Les branches d’un arbre généalogique ? Une cosmogonie manuscrite de stars déchues ?

Pas le temps de m’interroger de plus près. Le propriétaire du véhicule est de retour. Casque à visière relevée sur la tête, et enveloppe de papier kraft à la main. Il me voit intrigué. La conversation s’amorce. Lui, coursier depuis plus de vingt ans, Paris intra muros et banlieues limitrophes. Alors, ces gribouillis ? Juste ses mots d’auteur, une façon de customiser sa monture. Il a noté au fur et à mesure les noms des rues qui lui plaisaient. Pas les patronymes de saints, militaires, présidents, ministres, écrivains et autres sommités hexagonales qui encombrent le pavé parisien, mais plutôt des noms communs, du commun des mortels trépassés depuis belle lurette, leurs appellations devenues énigmatiques, leurs corps de métiers abolis, leurs paysages rayés de la carte, leurs tournures fabulatoires, et toutes les scories verbales qui vont avec, tombées d’un ciel obscurci par les ans, bref ces lieux-dits mais si bizarrement dits qu’on n’en finit pas de se demander d’où ça leur vient un tel sobriquet d’emprunt : passage du cheval blanc, rue de l’épée de bois, rue de la grosse bouteille, rue vide-bourse, rue du chat qui pèche, rue du pont aux choux, rue des cinq diamants, rue de la poule rouge…

J’en reste interdit sur place, bêtement admiratif face à ce pense-bête urbain. Nul besoin de GPS pour qui sait aussi voyager dans le temps. Je lui demande au débotté la permission de prendre quelques photos. Quatre ou cinq clichés, histoire de faire le tour du chef-d’œuvre à claire-voie. Une stèle ambulatoire, qui l’air de rien, me rappelle que je suis né il y a cinquante ans à deux pas des rues de la petite et grande truanderie. En espérant qu’il ne vienne pas aux édiles municipaux l’idée de les débaptiser au profit d’une célébrité provisoire ou d’un fameux notable pour service rendu à la Nation.

post-scriptum :
Sans tomber dans une nostalgie mal placée, on ajoutera ici quelques cas de figure faisant la part belle aux rues arborant, de longue date ou par accident, des noms a priori im-propres.



1er janvier 2014
[Nouvelle année… vœux à volonté
Cinq (contre-)façons de se la souhaiter.]




18 décembre 2013
[Images arrêtées & idées fixes
Nonchalance minérale.]

Femmes médusées par quelque rêve éveillé.



12 décembre 2013
[Pub à contre-emploi
Détournement de soi par soi.]



Splendeurs et misères
de l’auto-entrepreneur
en self-service précaire.



9 décembre 2013
[Images arrêtées & idées fixes
Obsolescence programmée.]

Refaire encore un plein déjà vide de sens.



4 décembre 2013
[Grève des loyers,  un journal mural  (suite)
L'expulsable en sursis de la rue de Chantilly
s'est fait ravaler la façade au Kärcher.]

Ça se passe dans le IXe arrondissement de Paris, à l’angle de la rue Bellefond et de la rue de Chantilly. Le 20 mai 2012, quelques affichettes ont commencé à fleurir sur le mur, incitant les passants à faire halte pour s’informer de la mise en demeure faite à l’insolvable locataire du rez-de-chaussée, Jérôme V., de déguerpir toutes affaires cessantes.

À parcourir les feuilles manuscrites placardées au jour le jour, on découvrait le fatal enchaînement des circonstances aggravantes d’un pauvre en fin de droits.

Cet ex-animateur-radio sur la bande FM, salement licencié en 2010 après une série de CDD arbitrairement reconduits (ou pas), d’arrêts maladie (pour décompenser vu le stress ambiant) et d’un CDI au rabais, n’ayant plus les moyens de payer ni son loyer en temps et heure ni ses factures EDF, s’est vu comme tant d’autres couper le courant et menacer d’expulsion imminente via un huissier de justice. Mais, plutôt que sombrer dans la dépression à bas bruit, Jérôme a décidé de tenir un journal mural, pour rompre le cercle vicieux de son opprobre sociale. Tant qu’à passer pour un occupant abusif – un de ces fameux «assistés» voués aux gémonies par la gauche & la droite, de Ségolène Royal ou Manuel Valls à Jean-François Copé ou Marine Le Pen –, inutile de s’en cacher, mieux vaut déballer son ligne sale en public, refuser la honte sociale des prétendus «faux»-chômeurs. Et sortir de ses gonds pour rester dans la place. Puisque sa décision était définitive, non-négociable, comme ce moderne Bartleby me le confiait alors : «Non, je ne retournerai pas bosser tant qu’on me privera de logement. Je sais, ça choque les gens quand je dis ça, d’ailleurs, je pourrais trouver des petits boulots en remplacement dans certaines radios, mais pourquoi faire, juste pour payer un loyer qui n’arrête pas d’augmenter alors que mon salaire, lui, il bouge jamais. Moi, c’est fini, je veux plus bosser dans cette logique-là, uniquement pour régler le loyer chaque mois. Je préfère encore dormir dans ma voiture! Ça paraît délirant, mais je refuse de continuer comme avant, je veux plus jouer à ce jeu-là. Bosser, bosser, bosser à se rendre malade, et pour quoi faire de sa vie si ça ne permet même pas d’avoir l’espace minimum pour être bien dans sa peau.»

D’où ce dazibao estival dont on a déjà parlé à l’époque ici et , l’info ayant été reprise dans la presse puis d’autres relais audiovisuels. Et comme son exposition en plein air n’a pas cessé de s’étendre, chaque fois que l’occasion se présentait, après avoir pris de ses nouvelles, j’ai saisi sur le vif l’extension du domaine de sa lutte.

Entre ironie désespérée et coups (de gueule) inventifs, entre signes fugitifs de solidarité et gestes d’incompréhension du voisinage. Selon les aléas de cet état de siège épuisant et mais jamais en panne d’imagination combative.

Face à la pression du syndic, des huissiers et au silence assourdissant des élus locaux et divers guichets sociaux, Jérôme n’a rien cédé ni baissé les bras en s’apprêtant à passer son premier hiver, barricadé sur place.

Entre autres bras d’honneur aux autorités, il a même renchéri dans l’humour (noir ou jaune) en demandant l’asile politique en Angleterre, proposant de rattacher sa zone d’habitation au Royaume-Uni.


Début janvier 2013, alors que l’hiver décimait son lot de sans-logis, Jérôme a senti monter l’agressivité à son encontre. Prenant sur le fait des pochtrons du quartier en train de déchirer ses affichettes, il se fait rouer de coups, puis accuser de violence au cours d’une garde à vue humiliante. C’est le début d’une guerre d’usure avec quelques emmerdeurs récidivistes.

Même si les signes de solidarité passagère ne manquent pas non plus d’agrémenter son mur.

Les mois passent, lestés d’une plainte pour coups et blessures à son encontre, sans oublier sa propre plainte au Prudhomme contre son ancien employeur dont le jugement est sans cesse différé. Pas facile de se défendre, quand on mène une offensive malséante, éhontée, frontale, contre l’endettement structurel des working poors… en refusant de payer la note.
Du coups, hier matin, le syndic de l’immeuble, faute de pouvoir l’expulser manu militari en plein «hiver légal», a fait appel à trois hommes de main pour ôter toute trace manifeste sur la façade, éradiquer les affiches et effacer chaque inscription parasite au Kärcher. Il ne serait pas dit que cet insolvable emmerdeur continuerait à revendiquer sa «grève du loyer» sur la voie publique.
Arrivé sur les lieux peu après, alors que l’équipe de nettoyeurs avaient déjà fait place nette, je n’ai pu que photographier le mur remis à nu, malgré les protestations du vindicatif représentant de la copropriété.


Et promettre de témoigner ici que Jérôme est loin d’avoir dit son dernier mot. La preuve, une heure plus tard, il était déjà à l’ouvrage…

Post-scriptum :
Dans le même ordre d’idée, pour résister à la stigmatisation/ culpabilisation des «assistés» du RSA, à la chasse aux pauvres par radiation interposée chez Pôle-Emploi, bref à la résignation généralisée des millions de précaires qui ne croient plus ni aux messies ni au lanternes du «plein-emploi»… et si nous arrêtions d’avoir honte d’être en colère!



2 décembre 2013
[Images arrêtées & idées fixes
Décollations, nouvelle collection.]

Ne plus en faire qu’à sa tête.



27 novembre 2013
[Abolition, pénalisation et prostitution
De quelle émancipation parle-t-on ?]

Alors que, sous la pression des abolitionnistes de tous bords, une nouvelle proposition de loi entend «responsabiliser» les clients des prostituéEs et «renforcer la protection des victimes de la traite des êtres humains et du proxénétisme», on a juste envie de rappeler quelques évidences élémentaires. D’abord ce projet de loi supprime le délit de « racolage passif » instauré par le ministre de l’Intérieur Nicolas S. en 2003… et c’est tant mieux. Mais n’oublions pas que ce pseudo-délit n’était que l’arme ultime d’une large panoplie répressive qui n’a cessé d’accentuer la pression sur la prostitution de rue depuis plusieurs décennies.
Une victoire très limitée, et au goût amer, puisqu’elle est accompagnée d’autres mesures en trompe l’œil : l’octroi d’une autorisation de séjour de six mois (renouvelable ou non, rien n’est encore tranché sur ce point qui fera l’objet d’une bataille d’amendements) pour les personnes s’engageant à cesser leurs activités sexuelles tarifées ou de six à dix-huit mois (bref, jusqu’à la fin de la procédure judiciaire) pour les personnes consentant à dénoncer leur proxénète ou le réseau maffieux les soumettant à ce racket. En l’occurrence, il ne s’agit que d’un léger élargissement/assouplissement des mesures en vigueur touchant à l’obtention du «droit au séjour» des prostituéEs étrangères. Certaines dispositions de 2003 avaient déjà ouvert cette porte étroite, on ne fait qu’y ajouter un «parcours de réinsertion» et augmenter le délai de maintien légal sur le territoire en cas de dénonciation de leur employeur illicite. Reste que ces bonnes intentions humanitaires ne font pas le poids, comme l’a rappelé récemment Eric Fassin dans Libération, face aux impératifs comptables de la traque aux immigréEs clandestinEs. De fait, l’année dernière, moins d’une cinquantaine de filles ayant accepté de témoigner contre leurs protecteurs & bourreaux ont bénéficié d’une régularisation provisoire. Gouttes d’eau dans un océan de clandestinité soumis au grand siphon sécuritaire.
Reste le dernier aspect de cette loi – objet de toutes les fascinations/répulsions médiatiques puisque ça fait vendre du papier –, la pénalisation des clients censée les «responsabiliser» sous peine d’amende (1500 euros, doublée en cas récidive) et/ou d’une sanction complémentaire (un «stage de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels»). Ce serait, là encore dans un souci dissuasif et pédagogique qu’on tenterait de tarir à la source la «marchandisation des corps». Soit. Mais outre le fait que la police a bien d’autres chats à fouetter ( et en priorité son quota de sans papiers à contrôler au faciès, à enfermer en Centre Administratif de Rétention et reconduire à la frontière), les prostituéEs évoquent à juste titre le risque que cette menace permanente du flagrant délit déplacé sure les clients oblige les prostituéEs à plus de discrétion, c’est-à-dire les refoule dans des zones d’invisibilité (ces sous-bois très au-delà des périphériques ou ces salons de massage sous la coupe encore plus réglée de leurs souteneurs), bref que cette mesure aggrave et leur situation sanitaire et leur dépendance.
Il n’est pourtant pas question, ici, d’adhérer aux pétitions des beaufs ultralibéraux du magazine Causeur qui, eux, proclament, en cette matière charnelle comme en tant d’autres, que le client est roi («Touche pas à ma pute !», intiment-ils en accolant un pronom possessif à leur complément d’objet libidinal…). Pour contester cet article de la loi, il suffit d’y confronter les motifs officiels invoqués aux effets pervers induits par son application. Distinguo qui sépare des préjugés moraux désincarnés d’une critique des conditions d’existence réelles.  Et ce ne serait pas la première fois qu’on assisterait, sous un pouvoir de gauche comme de droite, à ce travers rhétorique : un motif de compassion qui accentue la stigmatisation. C’est même, semble-t-il, une tarte à la crème de la dépolitisation contemporaine, ce discours victimaire qui, faute de donner jamais la paroles aux réprouvéEs, aux sous-payéEs, aux déboutéEs et aux radiéEs de toutes sortes, les transforment en moyenne statistique, en cas de figure abstrait, en Altérité théologique, en objet moral réifié, dont l’exemple spectral devra, au gré de tel ou tel fait divers, faire soit peur soit pitié.
Rappelons, en outre, que ces textes législatifs qui, sous prétexte de prohiber, abolir, éradiquer des pratiques massives, tendent à criminaliser des pans entiers de la population (en l’occurrence, un homme sur quatre de plus 50 ans a déjà eu recours à unE prostituéE), consistent, comme dans le cas de la pénalisation de Cannabis ou de la libre circulation des fichiers numériques, à rendre n’importe qui délictueux en sursis, et donc à renforcer la plus arbitraire des répressions sélectives.
Quant aux belles âmes Anne Hidalgo, Dominique Voynet ou Najat Vallaud-Belkacem, infatigables défenderesses d’une position abolitionniste, inutile de leur rappeler que nombre de prostituéEs se battent et manifestent contre leur projet de loi. À leurs yeux, il ne s’agit là que d’une minorité de «traditionnelles» (15% d’après on ne sait quel rapport officiel) et donc si peu représentatives d’un «système de traite» à grande échelle dont sont victimes leurs consœurs (puisqu’il n’est jamais question dans leur bouches des étudiants & précaires vendant leur charme de façon occasionnelle ou contre de menus avantages festifs ou alimentaires).
Ironie du sort, cet argument prouve a contrario combien ces bonnes consciences de gauche, à force de leçon de tolérance et de chantages émotifs, ne savent plus poser les questions de société en terme politique. Pour s’interroger à meilleur escient, il leur faudrait d’abord chercher du côté de la mémoire collective des luttes de prostituéEs qui en 1975 surent sortir de l’ombre, occuper des églises, à Paris, Lyon ou Grenoble, et organiser des Etats-Généraux de la prostitution et qui, par la force même de leur mouvement, ont conquis par centaines leur autonomie existentielle, parvenant ainsi à débarrasser leur tapin de l’emprise du Milieu. Alors, bien sûr, cette génération-là arrive aujourd’hui aux confins de l’âge de la retraite (tout en bas du minimum vieillesse) ou de la mort naturelle. Mais s’il est une leçon libératrice à en tirer c’est que… l’émancipation des putains ne sera jamais que l’œuvre des putains elles-mêmes. Quelle que soit la forme (provisoire, intermittente ou définitive) de cette émancipation, hors le commerce charnel ou pas. D’autant que cette brèche politique renvoie en miroir à la société tout entière l’image de ses propres fêlures, comme le rappelait ce matin à la radio, Chloé, une dame du bois de Vincennes, préférant son propre labeur à celui des cohortes d’agents du nettoyage qui prennent le métro aux aurores pour un salaire de misère. Exploitation éhontée et «dissociation» intime de l’âme et du corps ne sont pas l’apanage des seules catins… Le reste n’est que préchi-précha dans le désert et credo maternaliste.

C’est en soulevant ces problèmes, en mettant le doigt sur ces plaies sociales ouvertes que les activistes du trottoir — qui ont défilé de la place Clichy à la Porte Saint-Denis le 26 octobre dernier — remettent au goût du jour l’idée d’une émancipation complexe, fragile, ambivalente, mais plus combattive que jamais. Et contrairement aux prédictions des esprits chagrins, cela faisait tout de même plaisir de compter au sein de ce cortège d’un bon millier de personnes nombre de jeunes prostituées chinoises sous leur masque d’emprunt.

Pour preuve ces photos prises par le «fils de pute» Igor Schimek, l’aîné des enfants de Grisélidis Réal, une écrivain & courtisane qui a beaucoup milité de son vivant pour dépasser le faux clivage de la prostitution subie ou choisie par un refus de la victimisation culpabilisatrice au profit d’une interrogation révolutionnaire sur toutes nos aliénations sexuelles et salariées.



26 novembre 2013
[Images arrêtées & idées fixes —
Concours de circonstances accidentelles.]

Sortir des sentiers battus.



18 novembre 2013
[Images arrêtées & idées fixes
Contre l’esseulement hivernal.]

Réapprendre à bouger ensemble.



Pages : 191011121348