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6 octobre 2010
[Lexicomanie — Silence & mots d’esprit.]

Qu’au cours d’un repas, les convives se taisent d’un seul bloc au même moment, puis que ce blanc au milieu du blabla ambiant s’éternise cinq dix vingt secondes de trop, alors, pour conjurer ce silence unanime, il n’y a plus qu’un recours, la formule magique. En français, il suffit d’un murmure d’étonnement : «Un ange passe…» En Espagne ou en Allemagne, on évoque à voix basse la présence du même esprit invisible : «Ha pasado un ángel»  ou «Es geht». Au Brésil, on prête un nom à ce temps mort : «Morreu um papa» [un pape vient de mourir]. En Russie – tsariste ou soviétique, ou un peu des deux à la fois comme aujourd’hui –, ne reste que la politesse du désespoir : «Mient rodilci» [un flic vient de naître].



4 octobre 2010
[Vieux journaux & tri sélectif — TOUT… jusqu’à l’implosion.]

En septembre 1970, une nébuleuse issue des comités de base «Vive La Révolution» crée un quinzomadaire, cherchant à dépasser les écueils et rivalités organisationnelles du maoïsme de l’après-mai. Ça s’appelle Tout, en hommage au mot d’ordre des grèves de 69 à la Fiat de Turin : « Che vogliamo ? Tutto », mais aussi au « Do it » de l’underground californienne. S’y agrègent des militants établis aux usines Renault comme Tiennot Grumbach, des étudiants des Beaux-arts, dont les futurs architectes Jacques Barda ou Roland Castro… mais aussi la féministe Nadja Ringart, le leader rimbaldien du Front de Libération de la Jeunesse Richard Deshayes ou Guy Hocquengem, co-fondateur du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. De cette hétérogénéité découle une expérience de presse aussi éphémère qu’exceptionnelle. Une quinzaine de numéros – dont certains diffusés à presque cent mille exemplaires –, qui agitent la société française par tous les bouts : éloge des Black Panthers, soutien aux luttes « sauvages » des OS immigrés de Cléon, des « ouvrières » de Troyes paternalisées par la CGT, appel à l’auto-réduction des concert de rock, à l’autogestion des crèches, à l’occupation des logements vides et critique radicale de la normalisation psychiatrique, de l’urbanisme aliénant, de l’exploitation patriarcale en famille, du machisme anti-PD et de tous les sexismes, y compris prolétariens.
Pour illustrer ce cocktail explosif, quelques couvertures marquantes :

Au passage, on remarquera qu’en sus des Unes, la maquette intérieure se déploie dans un joyeux bordel ultracoloré, rompant avec le train-train des autres canards de la contestation, de la Cause du peuple à Rouge où même le bel Action de l’été 68. C’est un des très rares journaux à avoir assumé et recyclé l’influence psychédélique made in USA, sans rien renier du contenu subversif d’origine. C’est même le premier en date, puisque contrairement aux apparences, TOUT a devancé de quelques semaines la sortie d’Actuel, pourtant réputé pionnier en matière de presse alternative. Sans oublier d’autres expériences graphiques comparables à l’époque qui paraîtront dans la foulée, avec le féministe Le Torchon brûle, dont une partie de la rédaction avait quitté TOUT, ou le fanzine de la free-Pop politisée Parapluie. Comme quoi, les historiens des seventies se trompent en croyant que l’inventivité contreculturelle doit forcément être opposée ou soustraite aux engagement dans les terrains de lutte d’alors. Pour reprendre la terminologie de Luc Boltanski, le lien entre «critique artiste» et conflictualité sociale fut beaucoup plus intense et indémêlable qu’il n’y paraît rétrospectivement, surtout à travers une relecture biaisée du gauchisme mondain.
Question de pure forme, objectera-t-on aussi, à moins de saisir que la mise en page est aussi l’endroit où les choix esthétiques et les enjeux politiques entrent en résonances, où la langue-de-bois dogmatique s’ouvre à d’autres façon de causer, où les références culturelles se décloisonnent, où l’humour traque nos propres aliénations à l’œuvre, où le délire visuel revalorise un certain désordre des sens, où un lieu de production vraiment collective invente d’autres répartitions des tâches.

Il n’empêche, après une toute petite année d’existence, TOUT tirait déjà à sa fin. C’est ça aussi qu’il faut tenter de saisir. Mort d’épuisement par trop d’énergies mobilisées à flux tendu ? c’est le lot des expériences collectives de grande intensité. Mort prémonitoire annonçant un « gauchisme » déjà moribond ? – entre répression « anti-casseurs » et cul-de-sac de la surenchère activiste. Mort de ses propres contradictions internes ? C’est un fait que le n° 12, « Y’en a plein le cul ! Libre disposition de notre corps » et le n°14, « La famille, c’est la pollution » – faisant émerger la cause des femmes et la question homosexuelle –, ont fait débat, dans le courrier des lecteurs, parmi la rédaction, au cœur des préjugés « ouvriéristes » de leur pratique militante.
Dans Ouvrir le livre de mai. Tracts et journaux, publié par La Parole errante (Montreuil), Roland Castro se prêtant au jeu d’un bilan rétrospectif, analyse : « C’est l’histoire d’un rassemblement et d’un éclatement. (…) La dissolution de Vive La Révolution est intervenue juste après qu’on avait confié le numéro au Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Ce numéro a fait l’effet d’une bombe. Tous les groupes ouvriers de VLR ont refusé de diffuser le journal. » Plus loin, il nuance: « Il y avait une espèce de d’entraînement, de coagulation, de brassage. Ça mettait en cause l’activité militante traditionnelle. D’un seul coup, on a vu des camarades se déclarer homosexuels, et les plus violents devenir brusquement délicieux. J’ai assisté à la transformation sur des gens qui semblaient porteurs d’un « haine de classe » très violente. On voyait vraiment que la question de l’identité sexuelle ne relevait pas du domaine de la vie privée, mais qu’elle transformait publiquement les personnes dans leur manière d’affronter le monde. » Expliquant ensuite la crise du collectif par l’éloignement du groupe de femmes parti créer Le Torchon brûle, il conclut : « Un beau papillon, donc, qui est passé par toutes les couleurs. »
Il est vrai qu’à l’époque, ce lieu de coexistence politique et existentiel faisait figure d’exception. Peut-être parce que la majorité des fondateurs de TOUT étaient issus d’un maoïsme dissident se réclamant aussi de « la critique de la vie quotidienne » d’Henri Lefèvre et que, parmi les adeptes de la libération du désir, on n’avait pas oublié l’enjeu social de l’aliénation des rôles sexuels, à partir d’autres lectures transversales, chez le jeune Marx, Wilhelm Reich ou les situationnistes. Du coup, il y avait des terrains d’entente possibles, de polémiques aussi. Jusqu’au malentendu final, quand les points de friction font grand écart. Au terme de l’été 71, la rupture entre Tout et le FHAR est rendue public dans un tract, sans doute co-rédigé par Guy Hocquenghem, répondant à une déclaration écrite de Roland Castro. Ce dernier y attaque le « chacun pour soi » des « révoltes existentielles », et leur mise en «communauté» sinon en «enclos» à partir d’une «identité collectivisée étroitement, soit parmi les femmes, les homosexuels, les jeunes, les immigrés etc.», attitude qui aboutit à une « pensée normative proche du fascisme ». Avant d’enfoncer le clou par la formule suivante : «Le fascisme gauchiste prend la forme de la projection de soi sur le monde.»
A cette démonstration polémique qui exhume le credo stalinien contre « l’individualisme petit-bourgeois » pour ébaucher un critique de l’éclatement des foyers de lutte hors la pure et simple centralité de la classe ouvrière – sinon du « peuple chinois » –, les objecteurs du FHAR répondent par ce distinguo : « C’est le contraire d’une lutte individuelle : c’est une lutte pour l’individu, c’est-à-dire l’individu débarrassé des rôles, des étiquettes, du spectacle quotidien et de toutes les formes de sujétion et d’autorité. (…) Nous sommes contre l’homosexualité comme nous sommes contre l’hétérosexualité ; ce sont des mots qui ne prennent une réalité que dans un contexte social déterminé. ; il faut détruire ce contexte social et les mots n’auront plus de sens. Il en va de même pour les rapports hommes-femmes, pour la famille et pour la notion de pouvoir. »
Quant à la dernière phrase de ce tract, elle mérite qu’on s’y attarde, poétiquement et politiquement, aujourd’hui autant qu’hier : « Il ne s’agit pas de projeter son moi sur le monde mais de faire éclater le moi en y introduisant le monde. »

Pour lire le tract en entier, c’est ici.
Pour lire le manifeste du Front de Libération de la Jeunesse de Richard Deshayes paru dans Tout, c’est ici.
Pour lire d’autres textes de Guy Hocquenghem, c’est ici.
Pour lire des extraits du Rapport contre la normalité du FHAR, c’est ici.



2 octobre 2010
[Auto-promo-photo — Depardon, prétexte à fiction.]

Dans le numéro hors série de Télérama consacré à «La France de Raymond Depardon», on m’a proposé d’inventer une très brève «tranche de vie» à partir d’une image tirée de l’actuelle exposition à la BNF du photographe & documentariste, en l’occurrence celle-ci.

À première vue, des bouts de phrases se sont mis à trotter dans ma tête, come ci comme ça, en vrac d’idées reflexes et de légendes laconiques :

Lieu-dit, nulle part
Fermeture pour inventaire
Christ en croix, rond point
Zone d’inactivité temporaire
Gémo ascendant Calvaire
Faire avec les jours sans
La tentation du parking
Vous êtes d’ici-bas
Circulez, y’a rien à voir
Rendez-vous intermédiaire
Aux communx du mortel
Ni plus ni moins, dimanche

Et puis, tant qu’à faire treize à la douzaine, j’ai fini par opter pour ce titre assez définitif :

Le troisième larron.

Sauf qu’il restait à écrire les mille cinq cents signes du texte dans la foulée, à chroniquer la toute petite histoire qui pouvait en découler, le presque événement qui devait repeupler en creux ce no man’s land
La suite est disponible en kiosque ou ici même.



30 septembre 2010
[Souviens-moi — (suite sans fin).]

De ne pas oublier que depuis l’an 2000, sous la coupole du Crématorium du Père-Lachaise, j’ai vécu sept cérémonies d’adieu qui toutes résonnent ensemble désormais.

De ne pas oublier ces meringues chocolatées qui, sur le présentoir des boulangeries, s’appelaient encore «Tête de Nègre» au début des années 80, comme le songe creux d’un paternalisme colonial pourtant révolu depuis une génération, la mienne.

De ne pas oublier le cendrier en pavé de verre qui trônait sur le bureau de ce vieux docteur, dont la toux chronique, parfois sèche, souvent grasse, me rassurait bizarrement pendant qu’il me prenait la tension et que, faute d’avoir la moindre expérience familiale en ces matières, je décomptais les filtres blancs de ses Gauloises brunes parmi le petit monticule de mégots.

De ne pas oublier que, en vidant un grenier de famille, j’ai découvert au fond d’une caisse en bois une centaine de pains de savon de Marseille, tout ce qui restait du stock que mon grand-père, libéré après quatre ans de Stalag, avait acheté, dès la fin du rationnement, pour ne plus jamais entendre parler des ersatz à base de saindoux et de soude caustique, ni des manigances du Marché noir, pour rester propre jusqu’au bout de sa vie.

De ne pas oublier que, selon un article découpé dans Le Parisien peu avant l’été 2010 et égaré je ne sais où depuis, près de 14% des personnes touchant moins de 1000 euros par mois n’ont pas d’amis et, que, plus largement encore, 4 millions de Français, soit 9% de la population totale, déclarent avoir eu moins de trois conversations personnelles au cours de l’année écoulée.

De ne pas oublier que, tombé sous le charme de la remplaçante, en CM2, j’essayais d’évaluer notre différence d’âge pour déduire combien d’années il faudrait patienter avant de la demander en mariage, sauf que le visage parfaitement parfait de la jeune maîtresse souffrait d’un léger défaut, presque invisible mais quand même, une cicatrice entre son nez et ses lèvres, un truc que la chirurgie esthétique pourrait sans doute effacer, mais justement je me demandais aussi combien il faudrait économiser pour lui offrir l’opération avant la date de nos noces.

De ne pas oublier que ma défunte mère ne m’a jamais accompagné au cirque, ayant dans sa jeunesse assisté à la chute mortelle d’un trapéziste, sur la place du marché de Saint-Maur-des-Fossés, peu avant qu’au début des années 50 une loi n’interdise toute démonstration publique d’acrobatie volante et autre funambulisme effectués sans filet de protection.

De ne pas oublier le magasin de maroquinerie qui ouvrait et baissait son rideau de fer presque en face de la fenêtre de ma chambre d’enfant, ni son enseigne jaune où s’inscrivait en grosses lettres noires : YVES, GROS, DEMI-GROS, DÉTAIL – tout un programme dont je mesure mieux aujourd’hui le défi poétique.



29 septembre 2010
[Texticules et icôneries — Gros, demi-gros, détail.]

Diable en quête de petites mains prêtes à porter.



28 septembre 2010
[Légendes urbaines & rumeurs à la chaîne — (suite sans fin).]

À la seconde même où on meurt, le corps perd une infime partie de sa substance, 21 grammes exactement, que tu sois croyant ou pas, ça prouve bien que quelque chose se détache à ce moment-là, alors si t’es croyant, tu penses que c’est l’âme du mort, sinon t’es dans la merde parce que même les scientifiques n’arrivent pas à expliquer pourquoi ça fait plus le poids exact.

On m’a dit que si que t’es vraiment accouché en plein vol par ta mère, alors t’as la droit à la double nationalité du pays de départ et d’arrivée, et aussi que la compagnie aérienne, doit t’offrir le transport gratuit toute ta vie, miles illimités c’est écrit en petit dans le contrat, même s’ils refusent, tu peux les obliger, c’est la Loi quoi.

Paraît que certaines pilules amincissantes sont produites à base de vers solitaires, mais c’est peut-être les fabricants eux-mêmes qui ont lancé la rumeur, vu que rien que l’idée, ça coupe l’appétit direct.

Les crocodiles aveugles qui se baladent dans les égouts de New York, c’est archiconnu, mais ça arrive aussi que leurs œufs remontent à la surface, dans les tuyauteries, et là, d’un seul coup, dans ton bain, t’as un bébé alligator qui te mordille la jambe, t’imagines.

À l’époque des premiers implants mammaires, au Brésil, c’était très à la mode, sauf qu’en prenant l’avion, certaines femmes dont la poitrine venait d’être renforcée, ont senti leurs faux seins gonfler et puis exploser peu après le décollage, du coup panique du personnel de bord, persuadé qu’il s’agissait d’un attentat, et même une fois à cause de l’hôtesse de l’air, on a frôlé le crash en plein vol.



26 septembre 2010
[Texticules et icôneries — Le regard du mouchard.]

Micro-subjectivité & vidéo-surveillance.

Pour entrevoir d’autres photos
priseset sous-titrées par mes soins,
ça se passe ici ou … et même ailleurs.



24 septembre 2010
[En roulant en écrivant, stylo-scooter — Livraisons en cours.]

Pas facile de tirer la bourre à un livreur de pizza. Moi cyclomotoriste amateur, lui speedy professionnel, forcé de battre des records pour toucher ses primes, au-delà d’un semblant de revenu fixe. Parfois, je tiens la distance sur quelques centaines de mètres, et quand on se retrouve au passage clouté, à force d’anticiper pareil au démarrage, on échange un regard complice, un commentaire météo ou un sourire en coin. Sans pousser très loin le défi, chacun son rythme. En général, trop de risques à prendre pour rivaliser, alors j’abandonne illico dès que ça dépasse l’entendement en triple file, que ça vire à contresens sur le trottoir, que ça joue avec les feux, deux trois oranges bien mûrs d’affilée et, toujours au ras du bitume, tangentes in extremis à 180 degrés, jusqu’au raccourci fatal sur l’itinéraire, à vol d’oiseau, et puis, oh merde, pigeon écrasé.
Quand on en a déjà croisé un, remballé sous une couverture de survie, tandis que l’engin gît en vrac dix mètres plus loin, ça calme l’envie de mettre les gaz à fond. Et ça fait repasser le film des événements en boucle, et résonner le glas de certains titres au générique de fin: Le salaire de la peur, La mort aux trousses, Délivrance, La gueule ouverte

L’autre jour, vers midi, place Stalingrad, j’avais laissé mon scooter en marche sur béquille, juste le temps d’aller voir de plus près le portail d’un immeuble, sortir mon appareil, et puis zoomer sur le bouquet de fleurs séchées qui pendaient sous une plaque commémorative:
Ici demeurait Robert Grohar
assassiné par les nazis à 17 ans…

À peine remis en selle, je me suis fait dévisager par un coursier, pas le genre tête brûlée – ni pizza tiède, ni viande froide –, spécialisé dans le sushi, d’après le logo de son blouson. Visiblement, l’autre casqué comprenait pas l’intérêt de photographier un écriteau sur un mur. Ça lui brûlait les lèvres de me demander pourquoi, alors j’ai répondu d’avance…
— C’est en souvenir d’un résistant de dix-sept ans qui s’est fait flingué là…
— Et il était connu ce mec ?
— Ben non, justement, c’est écrit pour qu’on se souvienne. Mes photos c’est pareil, pour pas oublier.
— Ok, mais si tu collectionnes les bavures, t’as pas fini. Et la la mort du mec, c’est arrivé quand ?
— À la Libération, en 44 ou 45…
— Vers 1900, s’en fout, ça c’est du temps de la préhistoire!
Plutôt que lui faire la leçon avec nos droits et  devoirs de mémoire, autant changer d’époque et revenir au vif du sujet.
— Et toi, les sushi, t’en manges des fois?
— Ouais, ça m’est arrivé, avant j’aimais bien, mais maintenant que je travaille dedans, j’y touche plus.

Le voilà qui démarre sans forcer l’allure, je lui colle à la roue et finis par déchiffrer le panneau qui surplombe son caisson en aluminium :
Que pensez-vous de ma conduite ? suivi d’un code d’identification du véhicule et du numéro d’appel où se plaindre de l’imprudent conducteur. Et dire qu’on n’arrête pas le progrès… foutu flash-back totalitaire.
Obliger cet homme-sandwich à porter par devers lui un avis d’auto-délation, ça fait froid dans le dos.



23 septembre 2010
[Texticules et icôneries — Communisme infantile.]

Zone d’Autonomie Temporaire…



19 septembre 2010
[Lectures en partage— L.-F. Céline, au-delà des équivoques.]

On pardonne au Voyage au bout de la nuit d’être génial, pour mieux rejeter le reste, selon une césure idéologique évidente. Alors pourquoi, moi, vers 18 ans, j’adorais ça en bloc, toute l’œuvre de Céline, malgré ses infamies pamphlétaires et son bluff victimaire après l’Occupation? Dilemme intérieur qui m’a coûté cinq ans de doctorat avec Henri Godard.
Pour interroger la place du politique, au-delà du pseudo-raccourci de «l’anarchiste de droite », il a fallu revenir aux sources de l’imaginaire célinien, refoulé par le trauma amnésiant de 14-18. J’ai compris que sa grille de lecture tient à un décalage (ana)chronique avec sa propre époque, hiatus qui lui permet de satiriser, ausculter, réinventer la réalité immédiate à travers la lentille déformante d’un survivant de la Belle Epoque. Et ce survivant-là endosse tour à tour, parfois presque simultanément, un argumentaire conservateur multiphobique et les fragments d’un discours libertaire. Ces deux extrêmes originels ne cessent de tanguer en lui, mais sans se rejoindre jamais. Ambivalence créatrice dont les chimères idéologiques n’ont pas le même rôle: le réactionnaire monopolise le crachoir polémique à voix tonitruante, tandis que le l’insoumis se terre à mots couverts dans l’implicite de la fiction, dans l’écart existentiel incarné par tel personnage ou dans la morale réfractaire de tel épisode romanesque.
Thèse plutôt transdisciplinaire, sous forte influence deleuzienne, qui a fini par donner naissance à un livre, au Seuil, grâce au soutien précieux de Michèle Perrot.

Ce même bouquin ressort aujourd’hui dans la collection Tel, chez Gallimard, augmenté d’une postface, et à un prix plus abordable, moins de dix euros. On en trouvera quelques extraits, ainsi que d’autres articles et iconographies de mon cru ici même.



15 septembre 2010
[Allergie à l’air du temps — Roms & Chinois, chiffonniers sans visa.]

Déloger aux aurores des familles entières de  Roms de leur camp d’infortune, à Montreuil comme ailleurs, ça fait un sacré bail qu’on a dû s’y habituer. Détruire leurs cabanes, labourer au bulldozer le terrain vague où il bivouaquaient, rendre impraticable cette friche vallonnée de gravats  et la laisser en jachère spéculative… des années durant s’il le faut, tant que la mauvaise herbe des nomades n’y repousse plus, c’est le train-train quotidien de tous les Manouches non-sédentarisés. Pendant ce temps, l’hypocrisie politique bat son plein, les gentilles municipalités de gauche et le méchant préfet de droite se renvoient la patate chaude : c’est pas moi, c’est l’autre.

Quant aux expulsions, c’est un trompe l’œil statistique qui ne date pas d’hier  –modestement défrayées entre 100 et 300 euros par tête brûlée de Gitan(e)s récidivistes, s’ils acceptent le retour en charter –, ça a commencé sous d’autres ministres de l’Intérieur, Vaillant et Chevènement avant Hortefeux, sauf que désormais ces Roms étant citoyens européens à part entière – et même indo-européens de plus longue date que nos si récents États-Nations –, alors la criminalisation systématique de leur incurable nomadisme se complique. Et comme chaque année la chasse aux Roms représente presque le tiers des reconduites à la frontière, on craint en haut lieu que ça fasse un manque à gagner dans le bilan sécuritaire.
D’où l’hypermédiatisation, cet été, du «problème», non parce qu’on imaginerait le «solutionner» par une répression effectivement accrue, mais plutôt parce qu’on tente de faire sauter les derniers verrous juridiques qui, pour mieux protéger la Forteresse européen, risquent paradoxalement de dépénaliser un flux migratoire. Plus facile d’ouvrir des camps et d’interner en masse – de la Libye au Maroc –, des exilés économiques extracommunautaires, que de gérer nos pauvres « de souche ». D’autant que ces drôles de gens du voyage sont trois fois plus nombreux hors de leur pays d’origine – Roumanie, Bulgarie ou Hongrie –, que sur la terre où le hasard de leurs pérégrinations les a fait naître. Renvoyer l’apatride dans « son » pays, c’est pire que le mythe de Sisyphe, peine perdue pour les adeptes franco-franchouillards de la tolérance zéro, et double peine pour ces éternels déplacés. La surenchère xénophobe de ces derniers mois n’y changera rien, ni les indignations de circonstance d’une certaine gauche qui pratique sur le terrain la plus hypocrite des cogestions répressives avec les objectifs de la Police nationale.
La preuve, ça se passe très mal, mais sous silence, chaque week-end, aux franges limitrophes du vingtième arrondissement parisien et du département de Seine-Denis, à deux pas des Puces officielles de Montreuil, non loin des Mercuriales, les fameuses twin towers qui bordent le périphérique extérieur, côté Bagnolet. Du samedi au lundi, sur les trottoirs de l’avenue de la République, des revendeurs non-patentés installent tout un bric-à-brac de fringues, objets et ustensiles qu’ils ont acheminé là dans des sacs Tati, des poussettes crevardes ou des caddies empruntés aux supermarchés du coin. Parmi ces chiffonniers des temps modernes, qui font commerce des rebuts de troisième main et autres occases chinées dans les poubelles, les Roms ont longtemps été majoritaires – sans compter les ferrailleurs spécialisés dans la récupération des métaux. C’est leur gagne-pain ancestral, leur façon de recycler aussi notre logique marchande sans y participer vraiment. Marge volontaire et survie misérable, c’est tout sauf une question « ethnique », les clochards d’antan s’accommodaient tant bien que mal du même genre de contradictions, dénoncées à l’époque comme «anti-sociales».

Plus récemment, ces refourgueurs à la sauvette ont été rejoints par des sans-papiers chinois, les plus précarisés sans doute, après remboursement de leur dette, ces années de travail gratuit qu’ils doivent à leurs compatriotes et néanmoins négriers. Quant à leur «clientèle» de passage, vu les prix imbattables qui se négocient à vingt centimes près, on y compte beaucoup de working poors africains ou du Magrheb, avec ou sans carte de séjour, du moment que la pression étatique – soit la carotte, soit le bâton – les oblige à bosser en deçà du salaire minimum.

La mise au pas de ces braderies informelles a commencé vers 2005 aux Puces de Saint-Ouen, toujours sous les mêmes prétextes : désordre sanitaire sur la voie publique, concurrence déloyale envers les boutiquiers officiels, présomption de recel d’objets volés ou de reventes de produits illicites. Mais un début de résistance a freiné les contrôles et intimidations des zélés de la Préfecture, donnant lieu à un arrangement forcément bancal entre les municipalités concernées (labellisées de gauche ex-plurielle) et un collectif de revendeurs qui avaient eu la bonne idée d’exhumer un mot presque oublié pour remettre leur lutte à l’ordre du jour: «Les biffins se rebiffent !».

Depuis quelques mois, c’est maintenant ledit «Marché Libre de Belleville» qui est dans le collimateur. Rondes de voitures de police (nationale ou municipale), intervention brutale de civils, arrestations de sans-papiers dans les parages immédiats. Aux puces de Montreuil, en mai dernier, une manifestation a même défrayé la chronique, mêlant des notables à écharpe tricolore, des marchands puciers et des riverains excédés. Suite à ce rassemblement du petit commerce outragé, un commando d’une vingtaine de cagoulés ont chargé, cogné et gazé les biffins sans défense. On a prétendu qu’il s’agssait d’une bande de jeunes lascars d’un immeuble avoisinant. C’est bien possible, mais disons que ni les autorités ni les force de l’ordre n’ont rien fait pour les empêcher de «pogromiser» du Rom et de «niquer» de l’Asiate, ni de regretter par la suite cet enchaînement de réactions xénophobes en chaîne. Au contraire, les événements récents – y compris une violente charge de CRS, il y a une dizaine de jours –, forçant les chiffonniers à déballer puis remballer leur vrac d’une heure à l’autre, les poussent en outre à se replier sur le pont Cartellier surplombant le périphérique. En les confinant dans cette zone – celle des anciens Fortifs où les parias, bannis et autres sans logis avaient déjà élu domicile –, on les confine dans ce non-lieu limitrophe, on s’en débarrasse même provisoirement dans un espace de relative invisibilité.

Il n’empêche qu’à l’heure des plus sordides sou-entendus xénophobes – quand la droite au pouvoir cible et essentialise en la figure du Rom une sorte d’étranger ontologique –, ce sont les élus locaux de la gauche humaniste qui, la main sur le cœur, font le plus sale boulot, en sous-main justement. Parce que priver les Roms de l’essentiel de leurs activités alimentaire, tarir à la source leurs si maigres revenus, c’est au plus infime du quotidien leur rendre la vie impossible. Leur dénier le droit de tirer subsistance du recyclage de marchandises usagées, de grappiller les miettes d’une abondance toujours plus injustement redistribuée, revient à les priver de leur principal mode d’existence, à les expulser d’eux-mêmes plus concrètement encore qu’en les raccompagnant à la frontière. Quant aux vieux préjugés de la fin du XIX siècle contre ces «prolétaires en haillons» (lumpen-proletariat) – tous malfaiteurs associés d’une sous-classe forcément «dangereuse» –, il y a fort à parier qu’ils vont faire du chemin dans les esprits. En éradiquant la mendicité dite « agressive » et la brocante sauvage, les belles âmes auront trouvé une façon commode de faire taire leur mauvaise conscience:
— Mais ils vivent de quoi, ces Tziganes?
— De rien…
— Alors leur misère, ils l’ont pas volé…?!

PS: Une affiche, «Contre la chasse aux pauvres», est apparue récemment, de part et d’autres du périphérique, Porte de Bagnolet.
On peut aussi la lire ici.



13 septembre 2010
[Pétition de principe – Moins une.]

Pascale Casanova, apprend-on, vient d’être licenciée par Radio France «pour un désaccord concernant son contrat de travail». Nous n’en revenons pas. L’Atelier littéraire disparaît de la grille de France-Culture, sans discussion, sans un mot prononcé, à notre connaissance, pour saluer un travail radiophonique exemplaire qui, durant près de quinze ans (les Jeudis littéraires puis Les Mardis littéraires avant L’Atelier depuis la rentrée 2009) et vingt-cinq ans d’antenne sur France-Culture, est devenue l’un des lieux les plus stimulants pour la littérature, pour une certaine idée de la littérature. Réunissant des écrivains, des critiques, des universitaires, des éditeurs, des libraires et des traducteurs, d’émission en émission, Pascale Casanova donnait à entendre une parole critique libre, un ton ou «une inflexion de voix juste», pour reprendre le mot de Julien Gracq. Nous sommes nombreux, assurément, à regretter cette disparition et à saluer la justesse, l’intensité et l’attention de cette voix. Elle va nous manquer.
L’Atelier littéraire proposait chaque semaine, non pas une table ronde de «personnalités » où chacun son tour disait «j’aime» ou «j’aime pas» suivi d’un bon mot ou d’une formule lapidaire potentiellement polémique, mais un espace critique exigeant, drôle, sensible, impertinent, ouvert au débat contradictoire, à la réflexion. Prenant au sérieux le fait littéraire et interrogeant sa modernité, dans une approche ouverte au monde. (…) Une émission curieuse de la multiplicité des formes, des expériences littéraires. Prenant le risque du contemporain, avec toutes ses incertitudes, ses combats, ses vertiges. Qui a su découvrir ou redécouvrir nombre d’auteurs français et étrangers, souvent laissés de côté par les autres médias littéraires. Qui continuait de cultiver un certain art de la conversation, une certaine élégance. Et donnait sens encore à ce beau mot de critique, trop souvent ramené à une simple préoccupation promotionnelle. C’est tout cela qui faisait la tonalité particulière de cette voix. Nous tenions à le dire.

Liste provisoire des signataires :
François Bon – Eric Chevillard – Antoine Volodine – Marie Darrieussecq – Pierre Bergounioux – Jean Echenoz – Pierre Michon – Jean Rolin – Stéphane Bouquet – Jean-Charles Massera – Bertrand Leclair – Olivier Cadiot – Marianne Alphant – Christian Prigent – Jean-Baptiste Harang – Hélène Cixous – Patrick Deville – Philippe Forest – Zahia Rahmani – Nathalie Quintane – Michel Deguy – Patrick Kéchichian – Xavier Person – Tanguy Viel – Sylvie Gouttebaron – Bernard Heidsieck – Jacques Roubaud – Emmanuel Hocquard – Tiphaine Samoyault – Thomas Clerc – Yves Pagès… parmi tant d’autres à venir.

La susdite pétition n’ayant pas été jugée digne de figurer dans Libération ou Le Monde, on se rendra ailleurs pour y mettre son nom…
ou son grain de sel :
www.mediapart.fr/club/edition/les-invites-de-mediapart/article/140910/hommage-latelier-litteraire



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