Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































Pages : 1394041424348

7 septembre 2010
[Texticules et icôneries — Vacances sociales illimitées.]

Grève générale… itinéraire bis.



6 septembre 2010
[Bribes d’auteurs posthumes —
Cadences infernales & sommeil paradoxal.]

On a la pénible habitude de réduire Georges Perec aux défis cruciverbiaux d’un oulipisme légèrement foutraque. Hors les dégâts de «l’Histoire avec sa grande H», autopsiés dans W ou le souvenir d’enfance, on préfère s’extasier sur ses virtuosités formelles, plutôt qu’y voir une pensée à l’œuvre. Pourtant, on ne devrait pas oublier que cet ex-étudiant en sociologie et disciple de Jean Duvignaud avait modelé sa propre lecture critique de la société dès les années 60, et que ses fictions n’ont rien de cette froide neutralité qu’on leur prête, mais une portée subversive qui a pris d’autre sentiers que ceux rebattus par les littérateurs engagés de son époque. Toutes Les choses ne se valent pas comme autant de symptômes mis sur un même plan d’équivalence descriptive, selon le nec plus ultra du cynisme contemporain [ Cf. Houellebecq and Cie]. Du coup, on envisagera sous un autre angle son chef-d’œuvre L’Homme qui dort – récit d’une désertion sociale repoussant très loin en soi-même les limites de la résistance passive… et qui a donné lieu à un film sidérant en 1974 – une fois qu’on aura lu cet article paru dans la revue Cause commune en octobre 1973 … et bizarrement jamais repris en volume nulle part ailleurs.
Perec y exprime non pas le refus verbeux du labeur salarié, mais l’éloge d’une nonchalance qui refuserait tout autant le rôle du travailleur aliéné que celui du consommateur de loisirs. Le farniente… oui, mais pourquoi faire? Une vraie question politique qu’il aborde à sa manière discrète et nuancée – son «pas de côté» à lui–, en partant des contradictions intimes qui traversent le corps social… et réciproquement.

CHALANDS ET NONCHALANTS

«Incalculable are the benefits civilization has brought us, incommensurable the productive power of all classes of riches originated by the inventions and discoveries of science. Inconceivable the marvellous creations of the human sex in order to make men more happy, more free, and more perfect. Without parallel the crystalline and fecund fountains of the new life which still remains closed to the thirsty lips of the people who follow in their griping and bestial tasks
Malcolm Lowry

«Voir des planches dans les arbres Des chemins dans les montagnes, Au bel âge, à l’âge de force, Tisser du fer et pétrir de la pierre, Embellir la nature, La nature sans sa parure, Travailler
Paul Eluard

Oui, bien sûr, il y a le travail comme élément fondateur d’une épopée individuelle et collective, le travail conquête de la nature, le travail dépassement de soi. Bien sûr, il y a la belle ouvrage, l’œuvre, le sabot lentement fignolé, patience, vieux savoir parcimonieusement transmis, outils sortis des planches de l‘Encyclopédie. Bien sûr, il y a les mille métiers exaltés par Pichette: «…La ravaudeuse à l’œuf, le paveur à la hie, le bêcheur au louchet, le faucheur au coffin, le brocanteur qui bricabraque, le biffin, le charron à la plane et l’émondeur au vouge, le puisatier au pic, l’ébéniste à la gouge, le limeur au tiers-point, le cirier au rouloir, la modiste au roulet, le tanneur au bouloir, etc.»
Comment croire à ces images pieuses? Sans doute fonctionnent-elles encore, nostalgie d’on ne sait plus quoi, sans doute nourrissent-elles encore les rêves d’évasion des citadins ankylosés: vivre du lait de ses chèvres, se vêtir de peaux de bique, cuire son pain, repiquer amoureusement ses salades.
On peut vivre en autarcie, sans doute. Pleinement peut-être, mais pas très longtemps. Des solutions individuelles, il en existe certainement des milliers. Mais elles ne me semblent pas constituer des réponses. Faire du « non-travail » (sans préciser davantage) une règle de vie, une valeur, aboutit à entériner l’exploitation: perdre son temps revient, malheureusement, à le voler à d’autres. Privilégier quelque chose qui serait le contraire du travail (la jouissance, le culte du plaisir, le sens de la fête, le bonheur de vivre, par exemple) me semble relever a’une ambition élitiste qui feint d’oublier que la vie de château requiert précisément un château et tout ce qu’il faut de violons pour une aubade, de roses pour un bouquet, de moutons pour un tapis. Je sais bien que les Indiens ne cueillent pas de fleurs, qu’il suffit parfois de tendre la main pour que le fruit tombe, et que la musique, les dentelles et les parfums, on peut faire avec comme on peut faire sans. Mais le problème n’est pas de «partager la misère» ni de revenir à un hypothétique «état de grâce» aussi folklorique (pseudo-ethnologique) qu’inadéquat, aussi improbable qu’indescriptible: je n’en veux pour preuve que les assez consternantes réponses données dans l’An 01 (« un pas de côté» pour se déconditionner); tout arrêter est – c’est l’évidence même – un excellent point de départ ; mais ce n’est pas parce qu’il est utopiste que ce film est débile, c’est précisément parce qu’il ne l’est pas: à aucun moment il ne parvient à imaginer l’utopie, à la nourrir, à lui donner vie; d’un bout à l’autre il rcste prisonnier de la question qu’il pose. Le problème serait plutôt de questionner cette opposition: travail / non-travail, de mettre en pièces, dans ce monde que des penseurs sans ironie ont baptisé «civilisation des loisirs », cette fausse articulation qui partage en deux hémisphères inconciliables un même processus exclusivement fondé, non sur le travail, mais sur le profit, la productivité, l’exploitation.
À un bout de la chaîne le chaland consomme: il ne sait pas exactement ce qu’il désire, il ne connaît de son désir que le mal qu’il a à le satisfaire, il ne vit que dans l’insatisfaction: il faut qu’il lui en faille toujours davantage, il faut qu’il ne soit jamais rassasié, qu’il soit écartelé entre son impatience et sa jouissance toujours différée: vie consacrée à accumuler, à assurer ses vieux jours, vie condamnée à n’être que récupération ; nulle jouissance immédiate, nul projet à épanouir, mais la seule attente magique d’un avenir verdoyant, l’illusion d’un mieux-être chaque jour repoussé.
À l’autre bout de la chaîne, le chaland produit, il lui en chaut énormément, il lui en coûte énormément. Il travaille. Sans doute le travail lui donne-t-il le droit de mépriser les couche-tard et les gras-matinaux, mais même s’il est fier d’appartenir à l’une des premières entreprises de son pays, même s’il dit « nous » en parlant de la firme qui l’exploite, le travail, son travail ne lui appartient pas, ne lui permet ni de se découvrir ni de découvrir le monde: le plus acharné des travailleurs ne façonne jamais qu’un produit opaque, étranger.
D’un bout à l’autre de la chaîne, le chaland, le chalant, est dépossédé, de son travail comme de son loisir. Ce n’est pas seulement le travail qui est en miettes, mais le repos. Vie rythmée par les cadences, par les horaires, vie pointée. Travail, fatigue, récupération. Onze mois d’attente, un mois de vacance. La vie tout entière est faite de bribes, fragments morcelés d’une expérience à peine entrevue, jamais atteinte; ses rêves se brisent sur une réalité qui ne lui appartient pas; il ne peut que vivre dans cette cassure, dans cette fracture: il peut l’aménager, peut-être, mais la résoudre, non.
Il faudrait en finir avec cette confusion systématiquement entretenue depuis des lustres, sinon depuis des siècles: le travail n’est pas le but de la vie ; vivre est le but de la vie; le travail est, peut-être, sans doute, assurément, une activité vitale, ce n’est pas une valeur, il ne peut fonder aucune éthique. Travailler n’est ni bien ni mal; ne rien faire n’est ni bien ni mal. Ne rien faire n’est pas (ne devrait pas être) le contraire de travailler. Travailler est une des activités humaines, ce n’est pas la seule activité humaine, ce n’est pas ce qui définit l’homme.
Il faudrait donner à ces assertions l’allure de vérités premières, les écrire comme des banalités, les lire comme des évidences. Mais les morales qui nous gouvernent n’ont jamais cessé d’affirmer, d’aggraver ce clivage qui, à de rares et futiles exceptions près, règle le rythme de nos vies: consommer, produire, travail, loisirs ; je travaille, tu consommes, il se repose, nous produisons… Travail calamité ou travail dignité, loisirs édéniques ou oisiveté mère de tous les vices, il n’importe, il ne s’agit ni de sacraliser le travail ni d’idéaliser le loisir, mais de briser ce cycle, de ne plus se définir autour de cette exclusion réciproque.
Le nonchalant n’est pas nécessairement paresseux; il serait, plutôt, paresseusement nécessaire. Il vit dans un monde qui pourvoit à ses besoins pourvu qu’il pourvoie aux besoins de ce monde. Il ne se trouve ni dans cet « état de vacance» – dont le travail, comme la nature, a à ce point horreur, que « je vaque » a cessé de vouloir dire « je suis vacant» pour signifier son exact contraire «je m’affaire», «je m’occupe» – ni dans cet état de dépendance qu’est pour nous le travail. Cela ne veut pas dire que rien ne l’oblige, mais plutôt que rien ne le limite: le travail n’est pas la limite de sa liberté, sa liberté n’est pas comptabilisée par le travail. Travail et loisir sont pour lui des mots vides de sens: ce qu’il est, ce qu’il fait, ce qu’il vit appartient à une même expérience, le renvoie à une connaissance, à une jouissance, à une vérité qui se cherche et se trouve à tous les instants de son existence.
La nonchalance n’est évidemment pas affaire d’individu. Ce n’est pas une vertu psychologique, elle ne renvoie pas à un comportement personnel («décontractez-vous, mon vieux», «keep cool») mais à une exigence politique, à une contestation du profit.
Travail attrayant : Nom donné, dans le système de Fourier, au travail librement choisi, alternant, distribué par courtes séances, par séries et par groupes, dans des ateliers sains et agréables (Dictionnaire de Bescherelle).
Picasso: Quand je suis fatigué de peindre, je peins pour me reposer.
En attendant, à titre de simple expérience, comme avant-goût et peut-être comme dérision, on peut s’efforcer d’imaginer ce que déclencherait cet au-delà, cette transgression des vacances que serait la généralisation, parfaitement plausible, réalisable et raisonnable, de l’année sabbatique…

Textes de Georges Perec,
paru dans Cause Commune, n°7, octobre 1973.




5 septembre 2010
[Auto-promo-radio — Avis aux auditeurs & -trices.]

Du lundi 6 septembre au vendredi septembre, vers midi moins dix [11h50], sur France-Culture, une série de micro-fictions radiophoniques [6mn, chaque épisode], très librement adaptées de mes Portraits crachés [éd. Verticales, 2003].

Six comédiens remixés ensemble – soit au total, un quatuor des deux sexes, une paire d’impairs et sa bande de voix-off – alternent les récits de bribes d’existence contemporaines.
Quelques extraits ici même… et à bon entendeur, salut.



3 septembre 2010
[Papiers recyclés & mémoire sélective — Qui que quoi… quiz.]

Sauvé in extremis d’un tas de vieilleries scolaires promises à la poubelle, un maigre classeur datant de ma dernière année de lycée. Des notes éparses prises pendant un cours, de philo sans doute, vu les majuscules des sommités ronflantes, les citations définitives entre guillemets et deux trois concepts surlignés de rouge par page. Et, se détachant soudain du lot, une feuille volante où figure cette liste énigmatiquement numérotée :

1. En s’armant d’un autre corps.
2. En s’improvisant un passé.
3. En devenant n’importe qui.
4. En ôtant les aiguilles de toute montre.
5. En prenant un risque ultime.
6. En souriant à contresens.
7. En y perdant l’empreinte de l’argent.
8. En distribuant des rôles muets.
9. En rêvant d’un monde jamais clos.
10. En se

La dixième tentative s’avérant inachevée, restent ces neuf réponses à un questionnaire inconnu, à moins qu’il s’agisse de neuf façons de répondre à une seule et même interrogation – et pourquoi pas celle raturée au feutre noir dans la marge, mais dont la lisibilité demeure sujette à caution : Comment taire ?



2 septembre 2010
[Lexicomanie — Chômage à tous les étages.]

Dans la plupart des langues européennes, ledit «chômeur» ne se nomme que par défaut, lacune ou carence. En italien, il est «désoccupé» (disoccupato); en anglais il est «inemployé» (unemployed) ou «non-travailleur» (nonworker); en allemand, il est «sans-travail» (arbeitslos), tout comme en polonais (bezrabotni) ou en espéranto (senlaboreco); en serbe, il n’y a pas de mot, alors on fait une phrase complète, on dit «une personne qui ne travaille pas» (lice koje ne radi); en portugais, il est «désemployé» (desempregado), en espagnol idem (desemplado), même si, exception remarquable, une appellation alternative coexiste, «oisif sur pied» (parado)…

Mais en français, c’est chômeur qui s’est imposé à l’usage, selon une étymologie qui ne présuppose aucun manque, ni privation ou contrariété, puisque le mot provient du latin caumare, «se reposer pendant la chaleur», descendant lui-même du grec kauma, «chaleur brûlante», et par extension «calme» au sens figuré. Comme si l’esprit méditerranéen de la sieste s’était réfugié dans notre vocabulaire, y maintenant une zone d’ombre ambiguë, complexe, équivoque… entre farniente et usage de soi, sans avoir besoin de stigmatiser chez le supposé «demandeur d’emploi» un non-travailleur par antiphrase. En se remémorant plutôt ces temps anciens où les rares jours chômés se marquaient d’une pierre blanche sur la saint calendrier.



29 août 2010
[Texticules et icôneries — Béatitude volontaire.]

Chacun sa croix… profil de l’emploi.



28 août 2010
[Portraits crachés — Suite sans fin.]

Suite aux expatriations successives de ses père & mère – tôt divorcés et chacun chacune remariés aux antipodes l’un de l’autre –, Alexis s’est retrouvé quadrilingue au sortir de la maternelle. Depuis lors, il rêvasse, bouquine et cause alternativement en français, brésilien, flamand et russe, selon une gymnastique mentale du plus grand naturel. À ceci près, que dans aucune de ses quatre langues, il n’est arrivé à abolir un reste d’accent parasite, jamais le même d’ailleurs. En français, il nasille un arrière-goût de brésilien ; en portugais d’Amazonie, il a des relents moscovites ; en flamand, il dérape francophone ; en russe, lui reviennent des bribes de néerlandais. Quant à l’américain de base, négligé en famille puis pendant ses études, il ne l’a appris que sur le tard, de la bouche de sa compagne jamaïcaine, entre pigeon english et tournures rasta. Il lui aura donc fallu presque trente ans pour brouiller définitivement les pistes, créoliser toutes ses origines et parvenir à ce prodige idiomatique : étranger de naissance.



27 août 2010
[Portraits crachés — Suite sans fin.]

Depuis son plus bas âge, Judith se sait dotée d’un odorat surdéveloppé. Ses proches, elle les flaire de très loin, par association d’idées : amande douce pour sa mère, tabac froid du soir et after-shave matinal chez papa, lavande éventée sur les lainages de sa tante, purin d’herbe grasse dans la piaule des petits cousins de vacances et saucisses au barbecue dès que, Wanda, sa chienne, rapplique dans les parages. Bien sûr, depuis la fin du collège, elle s’est familiarisée avec des odeurs plus âcres ou capiteuses – lampées, suées, giclées, resucées qui vous lèvent le cœur longtemps après. Surtout Judith, avec sa sensibilité spéciale, quand les baisers profonds lui font remonter ces effluves-là, ça envahit totalement le reste de ses pensées, et ensuite sous les draps pire qu’une cloche à fromages au frigo. Et pourtant, difficile de dire le contraire : plus ça pue, mieux ça lui plait.
Par contre, ce qui la dégoûte à plein nez, ce sont ces gens bizarres, les « sans rien » comme elle les appelle. Eux, ils sentent vaguement quelque chose, un genre de truc pas net, sauf que la fadeur, justement, y’a pas de mot précis: zéro parfum, ni naturel ni de synthèse. Sa prof de Math en seconde était comme ça, feu le collègue de bureau de son père aussi, le fils de l’ancien concierge pareil, bien foutu en débardeur mais bon, dommage, et même le demi-frère de Judith, avant qu’il ne parte en pension, bon débarras. C’est peut-être pas de leur faute, s’excuse-t-elle en grimaçant, chacun ses préjugés débiles mais moi je supporte pas, c’est des espèces de personnes… sans personne à l’intérieur. On dirait presque, à l’entendre, qu’ils embaument déjà le néant.



26 juillet 2010
[Texticules et icôneries — Survie en kit.]

Téléphonie immobile, exemplaire de démonstration…



20 juillet 2010
[Bribes d’auteurs posthumes: Raymond Queneau –
Cultiver l'obsession du presque rien
en-deçà du train-train quotidien.]

De source aussi sûre qu’incertaine – l’ami d’ami d’un ami d’ami de Raymond Queneau –, il se raconte que l’auteur de Zazie faisait une brève halte chaque matin & soir par la salle des coffres d’une banque située non loin de son bureau éditorial chez Gallimard. Qu’allait-il donc planquer là jour après jour sans exception ? Ce rituel énigmatique s’étant ébruité, ses proches et collègues du milieu littéraire se perdaient en conjectures.

Début novembre 1976, peu après la mort de Queneau – en présence de son légataire Jean Lescure et d’autres rares témoins – on procéda devant notaire à l’ouverture de la dizaine de coffres – pas moins – réservée de longue date par l’illustre défunt. Et qu’y trouva-t-on? Aucun dossier secret ni manuscrit posthume ni correspondance à scandale ou codicile testamentaire. Juste plusieurs milliers de tickets de métro ou d’autobus, tous dûment poinçonnés depuis plusieurs décennies.

La preuve par l’absurde d’un clandestin rapport entre écriture solitaire et transports en commun.



14 juillet 2010
[Texticules et icôneries — Point de mire.]

Visiteuse exposée à sa propre disparition…



8 juillet 2010

[Allergie à l’air du temps — Les petites balles perdues…]

Ce même 8 juillet de l’année dernière, un repas collectif s’était improvisé dans la rue piétonne de Montreuil (métro Croix-de-Chavaux), en soutien aux occupants du squat La Clinique, expulsés manu militari deux semaines plus tôt. Apéritif et gnocchi à la louche, suivis d’une balade festive et vaguement pyrotechnique (quelques pétards en technicolor dans les nuages). Intervention immédiate des cow-boys de la BAC sur le terre-plein de la place du Marché : flash-ball aussitôt braqués, tirs à volonté sur le petit attroupement, sans aucune sommation, ni respect des distances minimum ou des zones d’impact. Bien au contraire, ils ont visé sciemment les nuques, les épaules… et déjà cinq blessés dans leur tableau de chasse. Quant à l’ami Joachim Gatti, une balle en plein visage… éborgné à vie. Les victimes ayant une certaine habitude de la défense militante, ça s’est ébruité bien au-delà du quartier. Et comme ce n’était pas le premier œil crevé par le même calibre, ça a choqué quelques consciences journalistiques, une enquête interne a donné tort aux flics, on a glosé sur la dangerosité des nouvelles armes. Du coup, la routine sécuritaire a fait le gros dos, profil bas et silence dans les rangs pendant l’été.
Mais l’escalade répressive a vite repris ses couleurs habituelles : bleu horizon. Contrôles vexatoires, expulsions et opérations «coup de poing» dans les angles morts des périphéries urbaines. Il y a un mois ce sont les polices municipales qui se son vus doter de Taser électriques, sans parler des Drones et autres projecteurs héliportés survolant au moindre incident le Far-East de la banlieue parisienne. Dans cette logique de guerre implicite contre «l’ennemi intérieur», les habitants des Cités sont présentés comme les «boucliers humains» de leurs chefs de gang locaux, et l’interminable liste des bavures quotidiennes comme de simples «dégâts collatéraux». En des temps plus incertains que jamais, quand la colère manque d’issue collective, la paix sociale est à ce prix, relégation urbaine, mise en quarantaine budgétaire et militarisation desdites zones sensibles… Et la disproportion des moyens sécuritaires mis en œuvre – une enclume sur chaque fourmilière de banlieue, de Clichy à Villiers-le-Bel –contamine notre imaginaire géopolitique de proximité, fabrique jour après jour la figure de l’ennemi intérieur, ravive la grande peur du péril barbaresque en la personne forcément barbue du trafiquant islamiste. Comme toutes les prophéties auto-réalisantes, pas facile à déconstruire ce scénario cauchemar qui nous rejoue l’éradication des Talibans dans une série-tv de proximité.

Alors, sans tomber dans le piège de la riposte primaire – parce que l’esprit de vendetta permanente participerait d’une politique du pire –, ni sombrer dans l’amnésie générale du pardon ou de l’oubli – qui ne ferait que banaliser le monopole étatique de la violence légitime –, cette affichette a fleuri ces derniers jours un peu partout dans Montreuil.

Et des tags qui trouvent les mots justes pour se souvenir que l’avenir reste à inventer…



Et, sur les décombres de l’ancien squat La Clinique, une fresque en forme de point d’interrogation…



Pages : 1394041424348