Pour etre tenu au courant
de temps en temps


@ffinités





































































































































































































































































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21 avril 2010
[Ni bien ni mal à propos — Troc around the corner.]

Je pose la boîte de six œufs à côté de la caisse et fouille dans ma poche pour payer. Pas grand-chose, en petite monnaie. Ali, l’épicier du coin, recompte les pièces. Manque quinze centimes : « Aucune importance, mon ami, on verra ça demain». Merde, plus rien pour acheter le pain, ça m’est sorti tout seul, en aparté mais à voix haute. Et Ali d’enchaîner, sourire aux lèvres : « Pas grave, mon ami, tu vas chez le boulanger, tu lui donnes trois œufs, et il t’échange contre une baguette. » Bref silence de mon côté, et puis, histoire de lui rendre la pareille : « D’accord, mais pour m’acheter des clopes, comment je fais ? » Et lui, sans hésiter, du tac au tac : « Tu coupes ta baguette en deux, tu me files la moitié, et moi je dis que ça vaut deux cigarettes. » Bluffé, je cherche la réplique, bof, si, ça y est, j’ai trouvé : « D’accord, mais si on fait tous comme ça, juste du troc entre nous, c’est fini le commerce, zéro argent dans la caisse, vous fermer boutique. » Ali rêvasse quelques secondes, les yeux dans le vague, avant de conclure: « Et alors ? Peut-être c’est pas plus mal. Ça ferait une bonne raison de m’arrêter. » Fin de partie, salut mutuel, rideau de fer à demi baissé. Aujourd’hui j’étais son dernier client.



19 avril 2010
[En roulant en écrivant, stylo-scooter — Pity Pride.]

Dévalant la rue d’Amsterdam, je sens que ça bouche place de Budapest, coups de freins progressifs jusqu’à l’arrêt total devant l’abribus où un gamin pointe du doigt le mur d’en face. Je tourne la tête, aperçoit d’abord un zombie en papiers collés puis les grosses lettres majuscules d’un bombage :
JE SUIS ROUMAIN. JE N’AIME PAS LES CHIEN. MAIS J’AIME VOUS APPITOYER.
Et puis trois mètres plus loin, un autre graffiti qui renfonce le même clou :
«J’AIME VOUS APPITOYER POUR VOS SOUS.
Scooter sur béquille, le temps de prendre un cliché souvenir.

Un type m’interpelle de loin, vaguement menaçant, s’approche un peu…
— De quel droit vous photographiez ça ?
— Parce que ça me plaît…
— Vous travaillez pour qui ?
— Pour personne, juste pour le plaisir.
— Et qu’est-ce qui vous plaît là-dedans ?
— Le texte, il est dérangeant et ça me plaît.
— Bon d’accord, mais vous auriez pu me demander la permission, quand même !
Je crois comprendre, mais pas tout à fait sûr, quoique si. À peine la conversation entamée qu’il me confie être l’auteur des deux inscriptions. D’habitude, il l’écrivait en petit au marqueur, mais on lui barrait les mots, d’autres Roumains à qui ça plaît pas du tout son mauvais genre. Alors, juste après Noël, il a acheté une bombe de peinture, et hop maintenant tout le monde peut le lire en très gros, sauf que ça lui a coûté une nuit en garde à vue au commissariat . Pourtant c’est chez lui ici, la terre plein de la place de Budapest, c’est son «podium», comme il dit. Même les arbres il les a décorés. Il me montre les branches, toutes enguirlandées avec un bric-a-brac de fortune, mieux que des boules multicolores. Et dans le kiosque à journaux, là, il me montre encore, c’est la «réserve», son «petit musée personnel», dommage qu’il soit fermé, mais si je repasse, il me fera voir sa «collection».

— La Girouette on m’appelle. Ici, tout le monde me fout la paix royale.
Et le voilà qui éclate d’un rire carnassier.
Le profil bas de la mendicité, c’est pas son truc, lui c’est plutôt merle moqueur, dans la lignée presque abolie des clochards sans complexe qui arpentaient le quartier des Halles ou de Mouffetard. Trêve de nostalgie mal placée, je retombe sur ses graffiti avant de saluer et tailler la route : «J’aime vous appitoyer…» On dirait un bon mot tiré d’un film à la Audiard ou une brève de comptoir folklorique, mais non, ça va bien plus loin. À bien y réfléchir, une attaque de phrase aussi folle que le « je préfèrerais ne pas » de Bartleby. En trois quatre mots, le renversement complet du syndrome victimaire. Fierté et pitié, cul par-dessus tête, dans le huis clos d’un paradoxe à vif. Ou comment se réapproprier un «je», et l’espace de jeu qui va avec, bref s’ironiser sujet à part entière quand est voué à n’être qu’objet de compassion.



16 avril 2010
[Texticules et icôneries — Bunker européen.]

Qui s’entoure de fils barbelés
pour empêcher les migrations…

…finira gardien d’un zoo désaffecté,
seul en son centre de rétention.



13 avril 2010
[En roulant en écrivant, stylo-scooter — Point mort.]

Encore un contrôle pour feu cramé à l’orange trop mûr, le troisième depuis le début du mois. Scooter sur béquille, moteur coupé, papiers à disposition, voix blanche et latin de cuisine : mea maxima culpa et cætera. D’ordinaire, après vérification, si on la joue zen, yeux baissés ras du bitume, on s’en sort gratis… «Allez, ça ira pour cette fois». Sauf que là, mal parti. Trois uniformes en présence, ça rivalise d’imagination punitive. Déjà trois six neuf points en sursis pour tout un tas de motifs subsidiaires. Temps mort procédurier, gestuelle au ralenti, guerre des nerfs… surtout pas de panique, rester zen, opiner en silence.
«Et votre casque ?!» Oublié de l’ôter, fait chier merde ! non plutôt zut et je m’exécute. «Et votre lanière, là !» Euh, oui, et alors ? «Aucune protection, pas assez serré !» Bien sûr. « En cas d’accident, votre tête dans le mur et le casque dix mètres plus loin.» Excusez-moi ! «À ce prix-là, vous auriez plus vite fait de vous jeter direct dans la Seine !» D’accord. «Et en plus les autocollants dessus, c’est interdit». Ah bon ? j’ignorais. «Ben si, réfléchissez : après le crash, vous êtes dans le coma, étendu par terre, le SAMU vous laisse le casque, pour pas aggraver votre cas, on sait jamais, mais à l’hosto ça risque de gêner, les autocollants, si on fait un IRM…» Vraiment ? ça paraît bizarre, enfin quoique si vous le dites…

Je me tais sans rien laisser deviner du sourire qui me bouffe les joues de l’intérieur et je lorgne mon casque noir couvert de petites étiquettes de fruits & légumes, ces stickers miniatures glanés ici et là, en faisant les courses depuis l’été dernier. Du coup, il me vient une drôle d’anticipation, balayée au scanneur géant, mon crâne d’œuf grandeur nature sur leur écran de contrôle, et le cortex pire qu’un étal d’épicier, avec ses estampilles d’origine sur chaque produit frais, une vraie mappemonde publicitaire : Rosa Spania, Maltaise Tunisie, Bonita Ecuador, Reinette Canada, Kinglime of Mexico, Turbana Colombia, Boni Florida, Mangoo Peru, Ugli Jamaica. Rien qu’à m’imaginer le portrait en coupe cervicale – Mademoiselle France –, face au trio d’experts prêts à verbaliser – Maroc select –, difficile de pas glousser en douce, le scooter planté dans le décor et des décalcomanies tout autour de la tête : Tana sans traitement après récolte.

Ça m’obsède de proche en proche – gueule sandwich, cerveau en promo, brain-shopping, tronche à logos, crâne d’aliéné – par pure association d’idées… de bouts de ficelles… de cheval de course… J’en cherche une autre, d’expression, qui me résiste encore sur le bout de la langue. Dommage, ça me revient pas. Silence cousu de fil blanc. Et le flic de renchérir, plus sérieux que jamais : «Parce que les autocollants, peut-être que ça n’a l’air de rien, mais ça contient des peintures métallisées, et à la radiographie ça suffit pour parasiter l’examen, et même pour fausser le diagnostic.»

Évidemment, dans ce cas-là. «Allez, circulez, et que ça vous serve de leçon… la prochaine fois!» Merci bien. Au fait, trop tard, mais j’ai retrouvé mes esprits et le rire jaune qui va avec : tête de gondole.



10 avril 2010
[Texticules et icôneries — Open (très) Space.]

Ici Pôle Emploi, vous avez demandé Bartleby… ne quittez pas.

Boîte vocale occupée par un ex-télévendeur… en fin de droit



9 avril 2010
[Credo pour de faux — 3.]

Qui n’a presque plus rien à ronger en main gauche ou droite, sauf le bout d’un doigt, l’index par exemple, les neuf autres extrémités n’étant plus que bourrelets de peaux à vif, devrait préserver, s’il aime risquer ses économies au petit bonheur la chance, l’ongle indemne six mois durant au minimum et profiter du premier dimanche d’après pour quintupler sa mise à n’importe quelle loterie car sa bonne étoile atteindra alors son zénith, et ses coups de bluff leur vraisemblance la plus indubitable ; mais que durant cette période de probation il vienne à se le rogner encore du moindre millimètre, et sa déveine trop humaine reprendra son cours habituel.




8 avril 2010
[Ouvrages en partage — Luciole's not dead.]

Viens d’achever la lecture de Survivances des Lucioles de Georges Didi-Huberman (éd. De Minuit, 142 p., 13 €). Partant du fameux et tardif article de Pasolini sur la concordance symbolique de la disparition des lucioles avec l’apparition d’un néo-fascisme consumériste ayant déraciné, démonétisé, sinon « exterminé » toutes les valeurs ancestrales de la paysannerie méridionale et du prolétariat sub-urbain, l’auteur confronte cette humeur catastrophiste avec deux autres soleils noirs de la mélancolie critique, Guy Debord et Giorgio Agamben. Quant l’entier monde est corps et âme livré aux fatalités spectaculaires de la «Séparation» ou, pire encore, à la liquidation intérieure de toute «expérience humaine», que nous reste-t-il à faire ? sinon porter le deuil de l’avenir en ressassant un âge d’or rétrologiquement mythologisé. Tout est perdu, sauf l’honneur… d’avoir conscience que… tout est perdu. Tête à queue élitiste typique. Mais d’où nous parlent-ils ces Cassandre de l’impasse généralisée, de quel hors champ inaliénable, de quel piédestal idéalement préservé ? C’est la première question qui se pose. D’autres suivent, difficiles à résumer ici, en deux temps trois mouvements de phrase. D’autant que c’est un essai polémique, mais qui progresse nuance après nuance, sans jargon ni complaisance injurieuse.
En gros, ça critique la nostalgie dialectique simpliste qui voudrait opposer le passif des lendemains qui déchantent aux avenirs radieux qui sont loin derrière nous, depuis le legs de quelque «communisme primitif». Et ça invite à repenser l’Histoire du côté de l’hybride, du composite temporel, des entre-deux de chaque inattendu en devenir, entre archaïsme et invention, attachement et fuite en avant, survivance et renouveau. Dans le sillage d’un certain Walter Benjamin. Mais comme je suis encore sous le choc, ça se bouscule aux portillons. Disons que ce livre conjugue les questions politiques et esthétiques d’une façon si troublante que ça n’existe pas souvent, quelques rares fois par décennie.

On trouvera une autre approche critique du texte sur «la disparition des lucioles» de Pier Paolo Pasolini  dans un article parodique du philosophe italien Paolo Virno consacré à la disparition des “billards électroniques” (autrement dit des flippers) à la fin des années 70, ici même.



25 mars 2010
[Texticules et icôneries — Web à ciel ouvert.]

En arrière-fond, vaguement social :
théorie des grands ensembles flous.

Au premier plan, gravement indisciplinaire :
travaux pratiques de navigation sur la Toile.




5 avril 2010
[Prémonitions sans lendemain — 1.]

En fin de nuit, tête avachie sur l’oreiller, dans une rue arpentée en plein sommeil, j’ai demandé l’heure à un homme que je ne connaissais pas encore, même s’il me faisait l’effet d’être un de mes proches, sans pouvoir distinguer si son air de famille avec mon père, plus spectral que nature, tenait du sosie accidentel ou d’un plus chimérique assemblage d’attachements : le buste, paternel donc, était posé sur le corps plus svelte d’un adolescent qui aurait dû être mon frère, à ce cruel détail près, un bec de lièvre, expliquant sa voix nasillarde à la Trintignant parasitée par le faux naturel d’une sorte de Belmondo. Ces deux Jean-Louis & Jean-Paul n’en faisaient plus qu’un, confondus dans la pénombre du trottoir, et pour ajouter au trouble de cette surimpression, répondaient à tout un tas de questions que je n’avais même pas posées – dont une portant sur l’immortalité des animaux en général et des ânes en particulier – avant de me balancer, sourire moqueur aux coins des lèvres, une des répliques préférées de mon propre fils : « Même heure qu’hier à la même heure… » – 6h30 d’après le radio-réveil qui, par quelque hasard objectif, s’est mis à gueuler les nouvelles du jour d’après.




4 avril 2010
[@ffinités éclectiques & clic – 1.]

Un site qui vaut le détour – www.cip-idf.org/ – le site de la Coordination des Intermittents & Précaires d’Île-de-France. Énormément de tracts, débats, appels, extraits de livre, & liens pour celles et ceux qui sont tout près de penser que « le plein emploi est mort d’un accident du travail », que l’emploi tout court est de plus en plus discontinu et que, du coup, le « chômdu c’est un dû », de même que les minima sociaux qui permettent un début de redistribution de la productivité collective, loin des préjugés de gauche comme de droite sur les misères comportementales de « l’assistanat ».

Emplois fictifs

Tout ça se discute sur place aussi, au 14-16 quai de Charente, 75019, depuis des années. Mais justement, la Coordination risque sous peu l’expulsion. Pour soutenir cet espace de vie intellectuelle, activiste, culinaire et festive, une pétition en ligne, sous ce titre indémodable : « Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde ». Quant aux rendez-vous de l’Université ouverte, le prochain est prévu le 15 avril, à partir de 19h, avec le collectif « choming out », dont le très récent site – www.choming-out.collectifs.net/ – mérite aussi une petite visite.

En attendant la « grève des chômeurs » initiée par quelques collectifs de chômeurs & précaires bretons, avec occupation des antennes de Pôle Emploi prévus à partir du 3 mai 2010. Ça se passera un peu partout, près de chez vous & nous, raison de plus pour y pointer… le bout de son nez.



3 avril 2010
[Ne me prononce pas — Sonda-je 1.]

Imaginez, depuis la naissance de ma fille, six ans avant l’an 2000, le monde aquatique a perdu 19% de ses récifs coralliens. Et c’est pas fini, d’ici la majorité de mon fils, dans une décennie à peine, 15% des mêmes récifs vont encore disparaître. Alors, le troisième enfant, dans ma tête, c’était plus à l’ordre du jour. Et puis l’idée de la famille au grand complet, avec la photo sur la carte de réduction, un fois sur deux, c’est un risque de divorce quand même, non, tout bien réfléchi, je préfère comme ça, au deux tiers c’est mieux, d’ailleurs un môme, tant que ça n’existe pas, c’est abstrait, ça peut pas manquer vraiment, surtout vu l’état de la planète, et des rapports plus ou moins humains, bon, dans le doute, si faut cocher quelque chose, mettez sans opinion.



2 avril 2010
[Allergie à l’air du temps — Vents contraires.]

Il y a trente-sept ans, Walter (alias Benjamin S.) est né dans une bergerie en ruine, surplombant un village vinicole à mi-chemin de Sète et de Port-Bou. Sur cette parcelle de terre caillouteuse, ses parents voulaient fuir les transhumances moutonnières de la grande ville et fonder un havre paisible, à l’écart, le grand écart d’un lieu de vie alternatif. Et il leur en a fallu de la patience, des économies de bouts de ficelle, des nuits à la belle étoile, des coups de main bénévoles, et même une ultime crise conjugale avant séparation, pour faire d’un tas de pierres une discrète demeure à ras de terre sur une colline aride désertée par les derniers bergers.
Aujourd’hui, Walter passe la plupart de ses vacances là-haut, avec sa mère institutrice à la retraite, en totale autosuffisance : chauffage, lumière, douche chaude, grâce à un modèle réduit d’éolienne et quelques panneaux solaires – l’usufruit gratuit de Dame Nature.
Mais depuis cinq ans, ère du développement durable oblige, le petit mas coquet, avec son patio ombragé, ses pièces basses aux plafonds arrondis et juste un cercle vertueux d’énergie renouvelée au-dessus de leur tête, cette utopie concrétisée à toute petite échelle, est désormais cernée par une cinquantaine d’éoliennes géantes d’Est en Ouest ainsi qu’au Nord, aux trois coins de l’horizon donc, avec leurs clignotants nocturnes, leur rumeur entêtante dès que le vent se met à souffler. Ironie de ladite « croissance verte », ces grands pals ondoyant à 70 mètres d’altitude sont gérés à distance, via des capteurs ultrasophistiqués, par une entreprise scandinave qui revend son gain d’énergie à une holding électrique espagnole, sans que les deux ou trois villages à la ronde ne bénéficient du moindre kilowatt.

Faute de pouvoir pomper leur jus à ces girouettes, comme un simple service de proximité, les municipalités touchent des impôts supplémentaires, une taxe exorbitante qu’il faut maintenant dépenser sans compter.

Alors, autant goudronner partout les trottoirs, inventer des ronds-points, tracer des contre-allées, chacune pourvue de coquets lampadaires imités des premières lanternes à pétrole et, comble de gestion dispendieuse mais démocratiquement éclairée, installer un vaste système de vidéosurveillance, pour surprendre la moindre incivilité de quelque gibier de potence, y compris ce tag à la craie sur le mur de l’école primaire :
«Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop vite!».



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