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20 décembre 1991
[Journal de bord — Extraits.]

Thèse passée hier matin. Des amis venus des quatre points cardinaux de ma vie, même le bébé-Gaspard en train de se faire torcher les petites fesses pendant la cérémonie conceptuelle battait son plein. Quatre heures finalement émouvantes. Dans mon dos, tout ce silence familier, protecteur, chaleureux des amis qui découvrent peu à peu les éruditions secrètes de l’yves, une mise en scène commode qui permet de parler comme un livre tout en restant le clown tortueux de soi-même.
En réponse à mon blabla introductif, la parole au Jury. Henri Godard, mon directeur de thèse, laudatif dans les limites du protocole imposé. Et puis, c’est au tour de Michelle Perrot, la papesse humaniste de l’histoire du mouvement ouvrier et des femmes. Mandarin(e) à visage humain qui d’emblée baisse le masque. Chaleur, subjectivité en liberté, introspection, mots qui trahissent des issues pas orthodoxes pour un sou. Du compliment en veux-tu en voilà mais venu du dehors, d’au-delà du grand renfermement universitaire de la pensée des gauchistes repenti(e)s. Miracle de la métamorphose émotive, elle s’emporte, elle parle des ouvriers cloutiers qui, en 1905, firent 100 jours de grève pour simplement avoir le droit de continuer à boire un coup au bistro dans les interstices de cette foutue discipline du travail chronométrique. Miracle de l’oratrice qui éclôt son sourire à mesure, qui dépasse sa pensée, qui me rend, sans chichis, le plus complice des hommages : « Vous êtes dans la lignée de ceux qui vous avez étudiés, un autodidacte qu’on imagine aux puces cherchant de vieux livres, etc. » Douce musique qui me fait fondre. Elle ajoute : « Il y a dans votre thèse une énergie de convaincre qui passe comme un tremblement anxieux. » Merci Madame, merci. Dans le secret de ce journal, je vous renvoie le compliment, je vous remercie d’avoir incarné, pendant quelques longues minutes, ce que la maturité savante peut avoir de généreuse.
À la suite, un festival d’émotions à l’état pur, avec la plaidoirie échevelée de Anne Roche, plaidoirie menée d’une voix si apaisée, si merveilleusement mineure. Un enfant dans le ventre, je l’ai appris après. Des rapprochements avec Foucault et Jean-Pierre Faye à faire rougir les pivoines toute l’année, et surtout une envolée sublimement déplacée, personnelle, affective sur l’analyse du travail ouvrier dans l’œuvre de Simone Weil. Et toujours cette épure de modestie dans la voix qui, sans jamais hausser le ton baptise toutes les errances de mon travail d’un non-dit parmi d’autres : « vous êtes freudien sans le savoir… » Une merveille à garder dans du coton humide comme les noyaux d’avocat de ma petite mère. Ensuite, Jean-Louis Houdebine, princier, royal, avec tous ses chicots bien en place, veste d’artisan, franche rigolade de pilier de zinc. Ruade amicale : « Où elle est la charge sexuelle chez Céline… hein ? la charge comique ! » Rire énorme. Il veut s’effacer pour que j’épanouisse mes réponses devant tout le monde. Il veut être le faire-valoir désintéressé. Il mérite mieux que ça. Honte à la terrible immobilité de ses non-grades universitaires. Il n’est hélas que le bouffon de la clique décorée et palmée des Lettres Modernes à Jussieu. Si tous pouvaient tomber dans le trou noir de son rire immensément édenté. C’est lui le dilettante génial des grands monstres littéraires du vingtième siècle, ceux pas bégueules, pas commodes, pas « démocratiques du tout » comme il a dit au milieu d’un effroi unanime. Provocations toujours profondes, mais sans l’âpreté ridicule du ressentiment. Merci.
Après, après, après, le sarabande des félicitations adorables. Marie, l’amie de A., très authentiquement émue, tant d’autres aussi. Papa qui se met à pleurer : le sang de son sang, les couilles de ses couilles, les résurgences de ses résurgences, un peu de ce qu’il a semé depuis trente ans dans cette apocalypse fratricide des Facultés françaises. Très chaud au cœur. Maman tendue comme la corde d’un arc. Grand-mère, sourde et ravie. Xavier, le père de A., dans le couloir, livide, qui s’effondre : coma diabétique. Un malaise qui crée l’événement et tourne la page. Quatre dose de sucre avant de reprendre connaissance, de plus en plus égal à lui-même, entre bons sens bavard et écoute d’autrui, tel l’hydre à trois têtes : Diogène, Freud et Saint Augustin. Quelqu’un qui sait aussi s’évanouir d’émotion, d’absence, d’assentiment, de modestie et d’un tout petit peu de bile vindicative, très peu.
Fin de partie, à la maison, beuverie mesurée. Dodo



19 NOVEMBRE 1991
[Journal de bord — Extraits.]

Déluge de projets & gagne-pain, tous aussi fugaces et insatisfaisants les uns que les autres. Au moins, je ne suis pas tombé dans la terrible thérapie par le travail. Non, je reviens à cet entre-deux de l’oisiveté studieuse et du petit boulot dilettante qui ne me plaît qu’à moitié, mais ça fait partie de l’équilibre précaire. Je ne suis pas fait pour être comblé par le travail. Le jour où je serai comblé par un seul type d’activité salarié, je ne tirerai plus une ligne de moi-même, je serai « sec ». Il y a forcément un rapport entre le fait que j’écris depuis que j’ai douze ans et ma façon de me sentir toujours en partie étranger aux tâches qu’on me donne à faire. Pour scribouiller, il faut bien partir d’un soupçon d’incapacité à s’adapter à l’ordre établi de sa vie, de ses pensées. Généralisons pour faire le malin : je dois être un éternel incomblé, pas un perpétuel insatisfait, j’espère que non, l’incomblé structurel qui use de ce petit manque-là pour s’arracher à la plénitude béate de lui-même. Un tout petit écart dans sa trajectoire, une toute petite exception à son destin, tant qu’il n’y a pas ce grain de sable dans les rouages, qu’est-ce qui vous pousserait à passer des heures, assis, comme une nouille, à se gratter les plaies.



11 NOVEMBRE 1991
[Journal de bord — Extraits.]

Avant-hier, vol de ma mobylette, dite « Titine ».



06 NOVEMBRE 1991
[Journal de bord — Extraits.]

Dédier cet essai de notations intérieures à Witold G. (seul complice cérébral en ces temps intimement difficiles, complice et traître, et tentateur, et écrasant, et déboussolant), à son Journal surtout qui s’est ouvert et refermé sur moi pour m’aider à sortir des cycles démodés, ratatinés, faussés, de mon quotidien de conscience, tous en m’enchaînant à un autre système d’obsessions, familier et exotique à la fois. Livre-prison, livre-libérateur, les deux, comme tous les écrits qui échappent au mirador surplombant de la kulture avec un grand K d’école.



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